Quand il est apparu dans le poste télé, dimanche soir, arrivant dans le corridor de l’aile Est de la Maison Blanche, il marchait chaloupant, avec cette drôle de décontraction un peu retenue, souplesse de basketteur rigidifié dans le costume sombre, habité à la fois de jubilation et de la gravité de l’instant.
«JE PENSE QUE LE PRÉSIDENT A PRIS BEAUCOUP DE RISQUES, ET FAIT LES BONS CHOIX.» Rudolph Giuliani, ancien maire républicain de New York
Barack Obama reste un génie de la communication politique. Parce qu’il a le sens de la politique, justement, et aussi de la grandeur, du moment, et une qualité dans le discours inégalée dans l’Amérique contemporaine.
C’est évidemment plus facile lorsqu’il s’agit d’annoncer une bonne nouvelle, fût-elle la mort violente d’un homme, fût-il un ennemi honni et détesté en Amérique comme personne ne l’est ou ne le fut.
Ton direct, droit au but, style sobre, dignité plus qu’humilité, vague mot gentil aux Pakistanais. Et surtout l’intelligent et répété passage, rappelant son formidable discours du Caire en juin 2009, sur une guerre dirigée non pas vers les musulmans, mais contre une négation d’Allah: les terroristes islamistes.
Dans les écoles de spin doctors, on va se repasser ce numéro en boucle. Obama additionné de l’aura de Jack Bauer: le cocktail parfait.
Dans l’Histoire. Car Ben Laden immergé en enfer, Barack Obama est une fois de plus dans l’Histoire. Il l’était déjà par son irruption et sa stupéfiante élection en 2008. Mais cette image survendue, espérance hypertrophiée envers le Nouveau Messie s’était érodée contre le mur du réel, les attaques du Tea Party et des républicains.
Crise financière, marée noire en Louisiane, contradictions de ses engagements, difficultés à sortir d’Afghanistan, litanie des compromis budgétaires frustrants avec le Congrès: l’ordinaire d’un président.
Mais il fallait encore y ajouter l’épaisseur poisseuse de la haine contre lui, le procès permanent sur ses origines, sa légitimité, une agressivité nauséabonde et relayée sur Fox News. On peine par ici à saisir la fureur de ses adversaires. Les élections du midterm, l’automne dernier, avait montré leur détermination.
Désormais, ils ont peur à nouveau. Peur que Barack Obama ait peut-être gagné d’ores et déjà sa réélection de 2012. On peut chipoter comme on veut, il demeurera celui qui a eu la peau du plus grand ennemi de l’Amérique. En un pays ou le rôle de commandant en chef du président est si important, toute fragilité sur ce thème devient terrain de prédilection pour les assaillants venus du vieux parti.
Obama faible, Obama indécis, Obama en Jimmy Carter bis (la catastrophique opération de libération des otages américains en Iran en 1979), Obama et ses appréhensions devant le feu: toute cette artillerie républicaine, ripolinée depuis des mois, a volé en éclats dimanche soir.
L’ancien maire de New York Rudolph Giuliani a aussitôt reconnu que «le président a pris beaucoup de risques, et fait les bons choix». De George Bush ou Dick Cheney, l’ensemble des leaders républicains ont dû faire allégeance, et le féliciter.
Il n’y a guère eu que Sarah Palin pour refuser de prononcer le nom du président, préférant honorer les militaires et les vieilles «bonnes décisions» de Bush: elle était grotesque.
Joueur de poker. A dix-huit mois de l’échéance présidentielle, la confiance envers la gouvernance d’Obama stagnait avant l’opération commando aux alentours de 46%. Elle va grimper, augmentée aussi par les images heureuses du président annoncé à Ground Zero cette semaine.
Pour la suite, la crise économique perdurera et sera mère des batailles durant la campagne. L’hyperpuissance ne mérite plus son nom, tant l’argile sur laquelle elle se meut semble friable. Il ne s’agit pas non plus de surestimer à moyen terme l’impact de la mort de Ben Laden sur l’électorat.
Surtout, cet effet serait ruiné par des représailles terroristes d’envergure contre les Etats-Unis, et l’inquiétude est forte. Mais pour le moment, on ne va pas se bousculer au portillon pour affronter Obama l’année prochaine: attendre 2016, pour les ténors qui voudraient s’y frotter, apparaît comme une ambition moins incertaine.
Au début du mois d’avril, Barack Obama a lancé sa campagne. Il est parti tôt, trop tôt, ânonnaient les Cassandre. Réunir un trésor de guerre d’un milliard de dollars expliquait cet empressement.
Moins d’un mois plus tard, il est redevenu contre toute attente un candidat coriace et favori. Samedi, lors d’un banquet à Washington, il a d’abord ridiculisé Donald Trump, qui l’attaquait depuis des semaines en exigeant son bulletin de naissance.
Obama a annoncé à l’assistance médusée qu’on allait voir le film de sa venue au monde, avant de lancer un extrait du... Roi lion. Le milliardaire, pour faire bonne figure, fut contraint de s’associer à l’hilarité générale.
A un autre moment, l’un des comédiens du Saturday Night Live de NBC, populaire émission de télé, s’était lancé dans un sketch, ironisant sur Ben Laden tenant quotidiennement un show sur la chaîne des interventions gouvernementales.
Alors, la caméra a fait un plan de coupe sur le président. Il riait, ne laissant rien transparaître du drame décisif qui allait se jouer quelques heures plus tard à Abbottabad. Un blogueur du New York Times a réagi à ce flegme, écrivant que personne, désormais, ne voudrait plus se risquer au poker face à un joueur comme Barack Obama.
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