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Odette Toulemonde dit I love you

Mis en ligne le 25.01.2007 à 00:00

Credo Eric-Emmanuel Schmitt adapte avec grâce au cinéma une «Odette Toulemonde» qui lui doit beaucoup. Isabelle Falconnier en a parlé avec un philosophe bon, beau et tout sauf bête.

L'Hebdo; 2007-01-25

Odette Toulemonde dit I love you

Credo Eric-Emmanuel Schmitt adapte avec grâce au cinéma une «Odette Toulemonde» qui lui doit beaucoup.Isabelle Falconnieren a parlé avec un philosophe bon, beau et tout sauf bête.

Eric-Emmanuel Schmitt est au régime, ce qui signifie éventuellement se priver de dessert mais pas des frites qui vont avec les filets de perche, surtout au bord du Léman. Sa mère était sprinteuse, championne de France du 80 mètres, et son père boxeur. Lui se faisait reprocher son amour précoce de la paresse façon loukoum sur canapé. Aujourd'hui, c'est toujours «no sport», façon Churchill, mais il faut l'«assommer» pour qu'il s'arrête de bouillonner, sourire, parler, fulminer, à la fin de la journée. Il ne fait jamais à manger, sauf s'il y a au moins douze personnes à la maison, histoire que le spectacle soit au rendez-vous, mais adore manger.

Eric-Emmanuel Schmitt a pleuré lorsque Walt Disney est mort. «C'était mon premier enchanteur, et mon enchanteur préféré encore aujourd'hui.» Petit garçon, il voulait être «Walt Disney» plus tard, puis, avant de tomber dans la marmite de l'écriture, «cinéaste». Ce qui tombe bien, puisqu'il vient de réaliser son premier film de cinéma, à partir d'une histoire écrite par lui-même, celle d'Odette Toulemonde . Schmitt avait déjà rencontré plusieurs réalisateurs pour porter son histoire à l'écran. «Aucun ne comprenait ce que je voulais faire.» C'est à ce moment que Yann Moix, auteur de Podium, le livre et le film, lui lance: «Qui peut mieux que toi adapter ton propre monde?» Odette, elle, est née quelque temps auparavant à Rostock, sur la mer Baltique. Schmitt reçoit d'une dame un coeur en mousse rouge accompagné d'une lettre dans une enveloppe décorée d'angelots kitschissimes. «Je lui ai dit merci, mais au fond, je n'aimais pas recevoir cela, je n'aimais pas l'idée d'être admiré par une femme que je pensais bête.» C'est le jour de son anniversaire, il fait froid, il déprime. Et ouvre finalement, le soir à son hôtel, la lettre de l'inconnue. «Une lettre magnifique. Je me suis dit: "Quel con!" Je l'ai jugée sur les apparences.» Il lui répond, et invente la suite de l'histoire. Odette Toulemonde, vendeuse en cosmétique et mère de famille belge dont la vie a été changée par la lecture des livres de Balthazar Balsan, est née.

Odette, c'est moi Schmitt est Odette Toulemonde autant que Balthazar Balsan. «Comme elle, j'ai un vrai sens de la joie et un jazz-band dans la poitrine. Comme lui, je refuse d'entrer dans le jeu d'un milieu littéraire snob, et la dépression peut rôder autour de moi.» Il tourne son film entre Charleroi, Bruxelles et Paris l'an dernier. Il adore cela. «Quinze ans que je travaillais seul. Et soudain, septante personnes au service de mon histoire!» Il choisit lui-même les acteurs, dont les excellents Catherine Frot et Albert Dupontel. Les avant-premières se passe bien, la critique est bienveillante, et lui est satisfait d'avoir pu vérifier un des credo de Cocteau, qui maniait les mots aussi divinement que la caméra. «Je n'ai pas tué le livre avec le film. Au contraire. Ils résonnent différemment. D'autant plus qu'il y a dans l'un des personnages que l'on ne retrouve pas dans l'autre, et vice versa.»

Le film, lumineux, flirte avec une forme de réalisme magique très schmittien: on croise un Jésus par ailleurs concierge de l'immeuble d'Odette, qui n'existe que dans son imagination. «Il montre son altruisme, sa générosité.» Tout comme la Joséphine Baker du film: «C'est le coeur rendu audible d'Odette.» Quant à Balthazar, il incarne l'écrivain populaire adulé du public mais méprisé par la critique. «A mes débuts, j'ai été reconnu par la critique. Comme j'insistais et que j'avais du succès, je m'en suis pris plein la figure. J'ai dû me construire et me convaincre qu'il ne fallait pas que je leur ressemble. Je n'allais pas devenir cynique pour intégrer ce monde. Je devais conserver la patte qui me fait écrire, cette émotivité, cette empathie, cette forme de candeur.»

élève de Derrida On l'oublie, à le cataloguer un peu vite dans les écrivains pour midinettes: Schmitt est un pur produit des hautes écoles françaises, normalien, agrégé de philosophie, ancien élève de Jacques Derrida, troisième de sa promotion, exceptionnellement doué en latin et grec ancien. C'est l'éditrice Odile Jacob qui le révèle à lui-même: tout juste diplômé, il postule chez elle. Après de nombreux tests, il ne reste que deux candidats en lice sur trois mille, dont lui. Incapable de choisir entre eux, Odile Jacob fait une analyse graphologique de leur écriture. «Je ne peux pas vous engager, vous avez un ego hypertrophié qui ne convient pas au travail d'éditeur. Vous écrivez, c'est ça?» Pas encore. Mais il s'y met. Et passe le reste de sa vie à «poser le fardeau de Normale Sup'» et à réconcilier les deux cultures, la populaire et la littéraire. «Je n'écris pas comme un lettré mais comme un homme. Il faut faire oublier le fond culturel et réfléchi pour aller vers la sincérité. J'essaie de parler d'humanité et je crois au rôle fracturant de l'émotion. Peut-être que j'ai trop réussi à faire oublier ma culture, à lire certaines critiques...»

optimisme Sa philosophie de vie se résume, elle, à un mot: optimisme. Là aussi, il y a eu malentendu: «Les optimistes ne sont pas plus stupides que les pessimistes. Ni l'optimisme ni le pessimisme ne sont des savoirs. On ne sait rien de plus quand on est optimiste que lorsqu'on est pessimiste. Ce sont des attitudes face au même diagnostic: la vie est difficile, pleine de douleurs, finit mal et la plupart des êtres humains sont trompeurs. Je vois dans l'optimisme la volonté de ne pas se résoudre à la laideur du monde, de ne pas vouloir être désenchanté.» Il y a du Odette Toulemonde là derrière...

Il écrit actuellement un gros roman, trente personnages avec chacun sa vie amoureuse et sexuelle. Lui, en couple avec son compagnon depuis dix-sept ans? «En amour, il faut me provoquer, me tenir tête...» Un jeune homme lui a confié dans la journée qu'en le lisant, il avait l'impression de lire son propre journal intime. On ne peut lui faire plus beau compliment. «Toute la démarche de mon écriture consiste en cela: abolir la distance d'avec l'autre.»

Toujours pas de dessert. «Je dois tenir!» |

Le film Odette Toulemonde (Catherine Frot), vendeuse en cosmétiques dont la vie a été bouleversée par les livres de Balthazar Balzan, est née à la suite d'une lettre d'admiratrice envoyée à Eric-Emmanuel Schmitt.

«Comme Odette Toulemonde, j'ai un vrai sens de la joie et un jazz-band dans la poitrine.»

Eric-Emmanuel Schmitt





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