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Par NICOLAS VERDAN - Mis en ligne le 13.07.2011 à 14:00 |
A Saint-Brieuc, on est loin, très loin de Paris. Poussés par le vent de l’Atlantique, les nuages filent à toute allure vers l’intérieur des terres. Sous ce ciel qui ne reste jamais en place, Olivier Le Lay, lui, affiche la tranquillité de celui qui sait qui il est et d’où il vient: un traducteur vivant de sa passion et qui n’a pas besoin de la vivre ailleurs que sur les bords de l’océan, où il vit le jour en 1976. «LES PHRASES TOURNENT DANS MA TÊTE, ELLES PRENNENT FORME.» Olivier Le LayCe fils de militant communiste et petit-fils de marins pêcheurs n’emprunte pas souvent l’avenue de la Gare, où s’arrêtent les TGV reliant la Bretagne à la métropole. «Pourquoi partir?» Son bonnet noir enfoncé jusqu’aux sourcils, le visage éclairé d’une belle pâleur, celle des êtres animés par un feu intérieur, ce jeune homme aurait pourtant au moins trois bonnes raisons de prendre ces trains fusant vers cette capitale: Gallimard et Verdier lui ont confié le soin de traduire l’œuvre de Peter Handke, le Seuil lui accorde sa confiance pour rendre en français les textes réputés difficiles d’Elfriede Jelinek. Et c’est grâce à lui que des millisers de lecteurs francophones ont pu redécouvrir, en 2006, le monument littéraire d’Alfred Döblin, Berlin Alexanderplatz. Entre Bretagne et Allemagne, Olivier Le Lay n’a pas toujours évité les bords de la Seine et ce VIe arrondissement où siègent ces maisons d’édition qui voudraient lui confier plus d’une traduction par année – lui s’y refuse, préférant «prendre le temps». Dans son duplex aux parois tapissées de livres, où il vit la solitude des éveillés, ouverte au monde et aux autres donc, le traducteur raconte: ses études d’allemand à l’Ecole normale supérieure ont élargi l’horizon de ses 20 ans, quand il voulait voir du pays et faire de la musique. Une première étape sur la route de Berlin et Iéna, en Thuringe où il vivra «un bon moment», baigné dans cette langue, ses sonorités, ses modulations. Pourquoi l’allemand, au fond? «Difficile de dire pourquoi on aime une langue et un pays...» Olivier Le Lay évoque «les rythmes d’une Allemagne mentale», celle d’une adolescence marquée par les films de Lang, Murnau et Wiene. Et puis un choc en particulier: Hanna Schygulla chantant Lili Marleen dans le film du même nom de Fassbinder. La musique, chez Olivier Le Lay, joue un rôle de médium et c’est elle qui l’a conduit à choisir son métier. «Je venais de la musique et comme la lecture m’était essentielle, il m’a semblé rapidement que la traduction pouvait conjuguer les deux choses.» Et de citer les mots de la chanteuse Ingrid Caven: «Je me contente d’être interprète, avec ce don d’offrir ce qu’on ne possède pas.» Mais comment se déroule la journée du traducteur? «Elle commence par la période de déchiffrage du matin, suivie d’une marche: les phrases tournent dans ma tête, elles prennent forme, je commence à sentir physiquement le rythme de la traduction française. Puis je retourne à la maison et j’écris la traduction à la main, d’un seul jet. Après avoir saisi le texte à l’ordinateur, l’avoir corrigé, je vais lire des textes connivents, qui me semblent entrer en résonance, sans que je sache bien pourquoi, avec le récit que je traduis justement.» Pendant La nuit morave, Olivier Le Lay a relu Giono; pour Enfants des morts c’était Pierre Guyotat, Tombeau pour cinq cent mille soldats; Berlin Alexanderplatz a croisé le Céline de Voyage au bout de la nuit et de la trilogie allemande, le Cendrars de Moravagine. Et les textes de Jean-Jacques Schuhl enfin, «pour leur science du montage». Avec Olivier Le Lay, la discussion ne reste pas longtemps centrée sur lui. Sa réserve et sa discrétion ne sont pas à confondre avec fermeture. Si distance il y a, c’est comme dans la traduction qui n’est pas un métier dans l’ombre: «Il s’agit d’un retrait qui n’est pas un repli sur soi mais une manière de se donner congé à soi-même pour mieux être exposé aux mots de l’auteur.» Lorsqu’il travaille, le traducteur reconnaît faire le vide autour de lui. Les femmes de sa vie ont dû s’en accommoder. Ou pas. «Une solitude physique parfois extrême, reconnaît Olivier Le Lay, mais une solitude peuplée par les mots de l’écrivain.» Olivier Le Lay s’est assis sur les marches de l’escalier conduisant à sa chambre. Il a déjà beaucoup parlé. Trop? Les mots n’arrivent plus. On fait silence, comme dans une grande bibliothèque. Seuls émettent les livres, dans un bruissement d’ondes. Ici, ils veillent souvent très tard. Sur les rayons d’une étagère, un Cendrars au béret basque lève les yeux au ciel sur la jaquette de l’édition originale du volume A l’aventure. Le Breton se renseigne sur les auteurs suisses, les connus et les moins connus. En réalité, il les connaît et, mieux encore, il les a lus: Ramuz et Chessex, bien sûr; mais encore Bille et d’autres noms qui lui viendront aux lèvres, quand, le soir, dans un pub de Saint-Brieuc, une jeune Bretonne interrompra la conversation pour lui demander s’il ne serait pas par hasard Pascal Obispo. Rires. Olivier Le Lay a l’habitude mais il proteste gentiment: «Je suis plus jeune, cela ne se voit pas?» Mais déjà il passe à autre chose. Il rend hommage à deux grands traducteurs: «Claude Porcell, mort désormais, et Georges-Arthur Gold schmidt, dont les traductions du Lenz de Büchner et du Procès de Kafka auront été vraiment importantes.» Trois grandes rencontres dans la vie d'Olivier Le LayPeter Handke«L’écriture de Handke retient et ne fige jamais. Son œuvre est faite d’accueil et de préservation. Chez lui, l’image n’est jamais morte, toujours en mouvement. Dans La nuit morave, il y a ce très beau passage, quand Handke contemple une adolescente lisant un livre: «... sa lecture était une protection; en lisant comme elle lisait, elle venait en aide à une personne en danger. Cette lecture-là était une défense, une escorte, une préservation.» Combien l’écriture de Handke est généreuse, vivante! C’est si frappant dans Hier en chemin. Quand je le lis, il me semble que je vois et que j’entends mieux. Nous entretenons un rapport de grande confiance. Il a traduit en allemand Modiano et Ponge. Le premier ouvrage que j’ai traduit était un livre de Handke, La perte de l’image. Je vivais en Thuringe, à l’époque. J’ai travaillé deux ans sur ce roman. Handke a lu la traduction et nous l’avons beaucoup retravaillée ensemble. Il n’est pas un professeur, mais il m’a appris à me dégager des clichés et de la langue universitaire. Je me souviens avoir traduit «tiefer Schlaf» par «sommeil de plomb» et Handke m’a dit qu’il n’aurait jamais dit ça comme ça. Nous avons également cherché une équivalence au terme «Erzähllokal» qui signifie littéralement «local à raconter». Nous avons trouvé «racontoir», comme le «gueuloir» de Flaubert. «La nuit morave». De Peter Handke. Gallimard, 2011 Elfriede Jelinek«Enfants des morts est sorti en allemand en 1996. Il a longtemps été considéré comme intraduisible. Sans l’aide de Jelinek, je n’aurais pas pu le traduire. Tous les soirs, je lui envoyais par courriel les pages traduites et je lui faisais des propositions. Le matin, elle me répondait. C’était douloureux et épuisant pour elle: elle a dû refaire le cheminement mental qui l’avait conduite à écrire un livre dix ans plus tôt. La violence d’ Enfants des morts m’avait évoqué un grand texte de Lebert lu au sortir de l’adolescence, La peau du loup, que Jelinek a préfacé et dont la traduction française est très belle, c’est-à-dire très juste. Chez elle, c’est la langue le personnage principal. Elle la tord, la malaxe, la déporte, en épuise toutes les ressources et possibilités jusqu’au moment où, enfin, elle se met à parler. Une immense construction sémantique et sonore. Il m’avait semblé à l’époque qu’on ne pouvait traduire ces mots-là qu’en les prenant pour des notes, et le texte pour une partition. Comme pour Berlin Alexanderplatz, ç’aura été une traduction à l’oreille, en s’efforçant d’être toujours attentif aux rythmes, à la scansion, aux ruptures, aux frottements sonores. Cette approche avant tout musicale est peut-être du reste ce qui m’a permis «d’en finir» sans être sans cesse accablé par l’extrême violence du propos, des images, des situations.» «Enfants des morts». D’Elfriede Jelinek. Le Seuil, 2007 Alfred Döblin«J’ai lu Berlin Alexanderplatz pour la première fois à Berlin, quand j’avais 20 ans. Döblin était étiqueté «classique» et je ne voyais pas pourquoi j’aurais dû le lire, comme me le conseillaient des amis Berlinois proches du mouvement Beat Generation. Au début, j’ai complètement perdu pied. C’était un sentiment violent. On passe avec lui de l’allemand de la Bible de Luther au berlinois et à la chanson des années 30 pour revenir à la langue de Kleist. Je ne comprenais qu’un mot sur dix mais très vite j’ai perçu comme une basse continue traversant le texte. J’étais fasciné par sa puissance et par son opacité. J’aime lire pour me perdre et non pour me retrouver. A mon retour en France, j’ai lu la traduction de 1933. J’ai été frappé par les coupures. Aujourd’hui personne n’oserait faire cela. Berlin Alexanderplatz, c’est un flux verbal où toutes les voix s’entremêlent. La polyphonie était totalement détruite. J’ai alors proposé à Gallimard une nouvelle traduction. Jean Mattern, qui dirige la collection «Du monde entier» m’a dit: «On y va!» Je me suis préparé durant deux ans où je n’ai fait que cela, grâce à un prix obtenu pour la traduction des Enfants des morts d’Elfriede Jelinek et à un à-valoir de Gallimard. J’étais livré à moi-même, je ne pouvais poser des questions à l’auteur. J’ai lu et relu le texte pendant un an, en repérant les inserts et les collages. Je suis remonté à la source des chansons populaires de l’époque. J’ai cherché des équivalences rythmiques, sonores, jusqu’à l’obsession. Comme le dit Jelinek, il m’a fallu «exhiber la langue» pour faire apparaître sa plasticité, sa malléabilité.» «Berlin Alexanderplatz». D’Alfred Döblin. Gallimard, 2009 |









