L'Hebdo;
2003-02-06 Ombres et lumières de Daniel Auteuil
Souvenirs Le meilleur comédien du cinéma français publie un premier livre, «Il a fait l'idiot à la chapelle», une autobiographie fantasmée. Et révèle un vrai talent d'écrivain.
Daniel Auteuil a commencé sa carrière en se grillant. A force de tourner des nanars, farces de potaches («Les sous-doués») ou vilains petits polars («L'arbalète»), il était fini avant d'avoir commencé. «On disait mon nom et tout le monde fuyait. J'étais cuit.» Il a fallu le flair et l'audace de Claude Berri pour que le comédien ouvre ses ailes de géant. Lorsque, pressenti, Coluche s'est défilé, le réalisateur a fait appel au pestiféré pour le rôle d'Ugolin dans «Jean de Florette». Gueule tordue, coeur tordu par l'impossible amour, ce simplet ravagé par la passion a révélé l'inouïe puissance dramatique d'Auteuil.
Sourire canaille et regard nocturne, Daniel Auteuil transcende les films dans lesquels il joue. Aussi à l'aise en mariolle qu'en tragédien, il est Lacenaire, il est Lagardère, il est Henri IV, il est Sade, il est Raymond Aubrac, il est un obscur, un sans-grade. Dans «Le Bossu», il bondit épée au poing, sarcasme aux lèvres; dans «Un coeur en hiver», il pose sur l'objectif un regard si mélancolique qu'il retourne l'âme des spectateurs, en envoie certains chez le psychanalyste. «Acteur sans prunelles», selon Nicole Garcia, le comédien excelle à exprimer le néant. Il a été jusqu'au bout de cet art de l'effacement dans «L'adversaire» où il incarne Jean-Claude Romand, le faux médecin qui a fini par tuer sa famille. «J'ai trouvé la force de jouer ce rôle en faisant abstraction de la réalité, parce que c'est une tragédie contemporaine.»
Me réinventer
Bientôt à l'affiche de «Petites coupures» (lire encadré), Daniel Auteuil révèle un nouveau talent. Alors que nombre d'acteurs passent derrière la caméra, lui, à 53 ans, publie un premier livre: «Il a fait l'idiot à la chapelle». C'est, dit-il, parce que «je suis paresseux. Je n'aime pas être stressé, j'aime commencer une phrase à huit heures du soir et la terminer à deux heures du matin sans que rien ne m'interrompe. Je suis quelqu'un de lent. Effectivement, j'aurais pu écrire un scénario et le réaliser, mais je ne voyais pas ce que je pouvais apporter au cinéma, tandis qu'à la littérature... Non, je plaisante...» Les yeux sombres pétillent. Il redevient sérieux en évoquant une envie très lointaine et très violente d'écrire, longtemps réfrénée parce que pour les gens de sa génération, le livre reste quelque chose de sacré. Il a longtemps eu «le sentiment que je n'avais pas accès à l'écrire, parce que j'étais interprète». Et puis, en jouant Woyzeck, personnage sans mémoire, il a éprouvé le besoin de se réinventer une enfance. «J'ai eu envie de laisser une trace. Avoir envie de mettre en scène sa propre vie avec ses propres mots, alors qu'on a longtemps été interprète, instrument, c'est une renaissance.»
Images originales
Alors que nombre d'acteurs engagent un nègre pour mettre en forme des souvenirs ineptes, Daniel Auteuil révèle un véritable talent d'écrivain. En sept chapitres, il évoque la vie d'un petit garçon qui lui ressemble. Non seulement son «autobiographie fantasmée» déborde d'images originales («Une flaque de lumière qui jaillissait comme une truite au soleil», «Repus de nouilles mais assoiffés de justice céleste»), mais elle démontre un sens remarquable de la construction dramatique, ainsi qu'une subtile connaissance de l'âme humaine: l'enfant qu'on a tenu à l'écart des funérailles du grand-père pour lui épargner une épreuve a «honte d'avoir surpris le chagrin des grands». Lorsqu'il fait l'idiot à la chapelle, c'est pour transgresser un interdit, pour se gagner l'affection de ses nouveaux camarades de classe. Amoureux de Mireille, «comme mirabelle, à cause de la confiture, et aussi parce que son prénom rimait avec soleil», la fille du pâtissier, il redoute la «perspective d'un bonheur en pâte feuilletée».
«N'écris pas»
Le dernier chapitre oppose artistes et bourgeois, mais aussi propriétaires et locataires. Au cours de cet épisode cocasse de la lutte des classes qui s'exprime en fou rire et se termine «quand la nuit glacée nous rappelle que nous pourrions aussi mourir de froid», le narrateur se dit «déjà crucifié par l'impudeur du monde». Pour Auteuil, le métier de comédien n'est pas incompatible avec le sentiment de pudeur: «Jouer la comédie protège. On se cache beaucoup derrière les rôles.» S'expose-t-il davantage avec les mots? Le jeune écrivain qui, par orgueil et pudeur, a longtemps hésité à publier, pense que la part de lui-même qu'il a mise dans le livre n'excède pas celle qu'il met dans les films.
Illustré par Sempé, «Il a fait l'idiot à la chapelle» renvoie forcément au «Petit Nicolas». Fausse piste: Auteuil n'a jamais croché à cette série. En revanche, il a dévoré tout San-Antonio, dont on retrouve le sens de l'image saugrenue et l'humanisme coloré. Lorsqu'on lui demande quels auteurs lui ont donné envie d'écrire, Auteuil exécute une pirouette: «C'est plutôt quels sont les grands auteurs qui m'ont dit "N'écris pas". Il y a plein de grands auteurs qui m'ont donné envie d'arrêter d'écrire, à commencer par les grands auteurs du XIXe siècle, Maupassant, Flaubert... A l'époque où j'écrivais ce livre, on a retrouvé un inédit de Camus, "Le premier homme", où il parle de son enfance. J'ai arrêté, je me suis dit que ça ne valait pas la peine. Mon conseil à ceux qui veulent écrire, c'est de ne pas lire»...
Antoine Duplan
«Il a fait l'idiot à la chapelle». De Daniel Auteuil, dessins de Sempé. Seuil, Archimbaud, 96 p.
DANIEL AUTEUIL «Avoir envie de mettre en scène sa pro pre vie avec ses propres mots, alors qu'on a longtemps été interprète, c'est une renaissance.»
Le rouge est mis
Pour Téchiné («Ma saison préférée»), pour Rivette («L'amour par terre»), pour Ruiz («Trois vies et une seule mort»), Pascal Bonitzer a signé quelques-uns des plus beaux scénarios du cinéma français avant de les mettre lui-même en scène, avec bonheur. Mécaniques scénaristiques de précision, dialogues affûtés, ses films cultivent la cocasserie et le malaise avec une intelligence rare, proposent des situations inoubliables: la scène dite des tartelettes dans «Encore», l'éloge décomplexé de la sodomie par Sandrine Kiberlain ou l'arrivée indésirable de Luchini chez Piccoli dans «Rien sur Robert».
Organisant des fils conducteurs disparates et les résonances symboliques, «Petites coupures» poursuit dans la veine nonsensique et appuie là où les petites lâchetés et les grands doutes font mal. Tout commence avec la rencontre de deux inconnues, dans la rue. Une blonde et une brune, qui fument des brunes, portent une écharpe rouge, se prêtent un tube de rouge, évoquent le communisme, découvrent qu'elles aiment le même homme, Bruno (Auteuil) - qui commence par se couper les doigts jusqu'au sang... Flottant dans l'indécision sentimentale et la lassitude idéologique, ce journaliste communiste trimballe dans sa poche une bague de fiançailles qu'il propose à quatre femmes successives. Il accepte de porter une lettre à l'amant de la femme de son oncle. Ayant passé le pont, les brumes viennent à sa rencontre. Bruno s'aventure dans une maison retirée aussi avenante que l'antre de l'ogre, part avec Béatrice (Kristin Scott-Thomas), une jeune femme impérieuse et névrosée, exorciser jusqu'au bout de la nuit les spectres de l'amour et de la mort. Fascinant.
«Petites coupures». De Pascal Bonitzer. Avec Daniel Auteuil, Kristin Scott-Thomas, Pascale Bussières, Emmanuelle Devos, Jean Yanne. France, 1 h 35.
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