ARCHIVES
BON POUR LA TÊTE

ACTUALITÉ

ÉCONOMIE & FINANCE

SOCIÉTÉ

POLITIQUE

ÉCOLOGIE

RÉACTIONS

CULTURE

DOSSIERS

PERSONNALITÉS

ENTREPRISES

MIX & REMIX

GUIDES

FORMATION

INTERVIEWS

BLOGS

TV

IPAD

HOME > ARCHIVES >  Réduire la taille du texte Augmenter la taille du texte Imprimer l'article

On a repéré le plaisir dans le cerveau de Zep

Mis en ligne le 11.01.2001 à 00:00

n Expérience Le bonheur se photographie. A l'écoute de ses musiques favorites, la tête de Zep, créateur de Titeuf, s'enflamme. Nos images exclusives. n Analyse Que se passe-t-il dans notre cervelle selon que l'on éprouve une joie sexuelle, financière ou musicale? n Interview On peut devenir très vite esclave de la jouissance dit Jean-Didier Vincent, neurobiologiste.

L'Hebdo; 2001-01-11

On a repéré le plaisir dans le cerveau de Zep

n Expérience Le bonheur se photographie. A l'écoute de ses musiques favorites, la tête de Zep, créateur de Titeuf, s'enflamme. Nos images exclusives.

n Analyse Que se passe-t-il dans notre cervelle selon que l'on éprouve une joie sexuelle, financière ou musicale?

n Interview On peut devenir très vite esclave de la jouissance dit Jean-Didier Vincent, neurobiologiste.

Pourquoi bébé sourit-il? Pourquoi le gastronome salive-t-il? Pourquoi le chien remue-t-il sa queue et Titeuf dresse-t-il sa mèche? Parce qu'ils sont contents. Parce qu'ils ont du plaisir.

Fût-il visuel, auditif, olfactif, gustatif, sensitif ou intellectuel, le plaisir peut se jauger selon des paramètres plus précis que les signes extérieurs ci-dessus mentionnés. Par exemple avec une étude d'activation réalisée en imagerie par résonance magnétique (IRM) comme le pratique le Service de radiodiagnostic et de radiologie interventionnelle du Centre hospitalier universitaire vaudois (CHUV) de Lausanne. Utilisée pour poser des diagnostics, déterminer quelles aires (motricité, langage) sont atteintes dans le cerveau à la suite d'une lésion et dans la recherche fondamentale sur le fonctionnement cérébral, l'imagerie fonctionnelle permet de mesurer les variations locales de perfusion sanguine, en réponse à un stimulus particulier. «Les neurones qui travaillent font appel à plus de sang et le sang oxygéné présente des particularités magnétiques que le champ décèle. C'est purement physiologique», explique Stephanie Clarke, médecin-chef de la division de neuropsychologie.

Mystérieuse musique

Si le Service de radiologie et la Division de neuropsychologie mettent à disposition leur technologie et leurs collaborateurs, «L'Hebdo» doit fournir le cobaye. Le premier choix se porte sur un musicien. Parce que Stephanie Clarke et son équipe ont déjà mené des recherches sur le cortex auditif. Parce que les musiciens sont des gens qui ont une capacité certaine à vivre le plaisir, même si certains professionnels tendent à approcher la musique avec l'hémisphère gauche, celui de l'analyse. Et aussi peut-être parce que la musique reste un mystère. Elle peut aider à rééduquer certains patients aphasiques. Il s'agit d'une «stratégie de compensation avec un support mélodique». Certains patients, incapables de prononcer les mots «frère» ou «Jacques», parviennent à chantonner «Frère Jacques», «comme si le chant faisait appel à d'autres structures». Autrement dit: et si on fourrait Phil Collins dans le tube de l'IRM?

L'idée est excellente, mais l'ex-batteur de Genesis va sur ses 50 ans, et il est parfois plus difficile de déceler les zones d'activité dans un cerveau vieillissant. On pense alors à Zep. Le dessinateur a 33 ans, il est artiste jusqu'au bout du pinceau et, pour ceux qui l'ignoreraient encore, fou de musique. Non seulement il est capable de s'envoler pour Londres parce que Bob Dylan ou AC/DC y jouent, mais il gratte lui-même la guitare avec un talent indéniable.

L'idée est de soumettre Zep à deux types de musique, une qui lui est plaisante, l'autre déplaisante, et d'évaluer les réactions physiologiques qu'elles provoquent dans son cerveau. Pour le plaisant, on a l'embarras du choix. Ce sera «Whole Lotta Love», le morceau furibond qui ouvre Led Zeppelin 2 (1969), et «Visions of Johanna», une introspection brouillardeuse que Bob Dylan mène sur «Blonde on Blonde» (1966). Pour la contrepartie, Stephanie Clarke a demandé dans un magasin de disques «quelque chose de dissonant». On lui vend un disque de György Ligeti, compositeur hongrois auquel on doit une musique radicalement neuve, échappant à tous les procédés de développement connus. Que les mélomanes avertis pardonnent cette cuistrerie: c'est pour la cause scientifique...

Avec Zep, nous descendons dans les sous-sols du CHUV. Après avoir laissé au vestiaire tout objet métallique susceptible de perturber le champ magnétique, nous pénétrons dans le saint des saints. Au coeur d'une cage de Faraday, protégé par une épaisse vitre, Magnetom Vision attend d'avaler Zep. Le cobaye enfile une chemise d'hôpital, s'allonge sur la langue du Moloch. Prise dans un casque stéréo volumineux, sa tête est immobilisée à l'aide d'un coussin spécial. Il fait un V de la victoire et on l'enfourne dans le «sarcophage». Ses derniers mots sont «Esod mumixam». Cette noble exhortation lancée en zorglangue ne manque ni de panache ni d'humour.

Maintenant, on se retrouve de l'autre côté de la vitre, de l'autre côté de la réalité. Sur un des trois écrans de contrôle, le cerveau de Zep est apparu. On reconnaît le profil, on découvre ces circonvolutions géniales où Titeuf naquit et la moelle épinière, on cherche la glande pinéale qui, selon Descartes, est le point de jonction de l'âme et du corps, de l'esprit et de la matière. C'est fascinant, merveilleux, un peu troublant. N'est-il pas légèrement obscène de découvrir l'intimité absolue d'un ami, le siège de sa conscience?

Magnetom Vision ronfle. D'odieuses sirènes retentissent: c'est le «bruit de l'acquisition anatomique». Une première séquence de cinq minutes permet aux ordinateurs d'acquérir une image morphologique globale du cerveau. Ensuite, pendant quelque vingt minutes, à raison d'une acquisition toutes les douze secondes, le cerveau de Zep est virtuellement débité en fines coupes transversales. Plus tard, à l'aide d'un traitement statistique complexe, on en extrait les informations sur le travail des différentes régions du cerveau.

Pour ne pas perturber le champ magnétique, le signal électro-acoustique est traduit en signal pneumatique, ce qui implique une perte en qualité. Mais ça marche: lorsque le vieux Bob souffle dans son harmonica rouillé, «The harmonicas play the skeleton keys and the rain», le pied gauche de Zep marque imperceptiblement la mesure.

L'expérience se termine. Zep ressort de son sarcophage en souriant. Bien sût, il a souffert avec Ligeti, mais les signaux d'acquisition évoquaient le bruit des lasers de «Star Wars», alors «j'imaginais qu'ils allaient abattre le compositeur hongrois». On le complimente sur la belle allure de son cerveau, il s'enquiert: «Tu n'aurais pas par hasard vu le titre du prochain "Titeuf"? Ça me rendrait bien service.» Et puis la culture reprend le dessus: notre grand flamboyant du cortex limbique prétend que le cerveau du Concombre masqué se prénomme Eugène. Vérification faite, il s'appelle Archimède Cruchon. Avoir prouvé scientifiquement sa dylanophilie n'empêche personne de réviser son catéchisme potager.

Antoine Duplan Comment décrypter une cervelle zeppienne

Dans un premier test, les expérimentateurs font entendre à Zep une série de sons afin de repérer les aires auditives primaires, celles qui s'activent simplement lorsque nos oreilles sont stimulées (photo de gauche). Il apparaîtra dans la suite de l'expérience que ces zones sont «plus ouvertes à l'écoute de musique plaisante que déplaisante», souligne Stéphanie Clarke, médecin-chef à la division de neuropsychologie.

Les chercheurs font ensuite écouter au père de Titeuf, successivement et pendant une minute, des fragments de musique qu'il apprécie, et quelques mesures d'un morceau «déplaisant» à ses oreilles, que les expérimentateurs avaient auparavant mixés avec de la musique vocale. Le cerveau du cobaye est ensuite laissé soixante secondes au repos, dans un silence qui n'est troublé que par le seul bruit de la machine. L'expérience est répétée plusieurs fois.

Toutes les images obtenues sont traitées par des méthodes statistiques et analysées par Philippe Maeder, médecin adjoint au service de radiodiagnostic et radiologie interventionnelle. Les zones activées par la musique déplaisante, qui servaient en quelque sorte de référence, sont soustraites du résultat final, de même que les aires auditives primaires. Ne reste plus (photo de droite) que les zones qui s'allument sous l'effet du plaisir musical.

On y découvre l'accumbens, petit noyau appartenant au striatum ventral. Rien d'étonnant: stimulé électriquement chez l'animal, l'accumbens était connu pour provoquer chez lui une réaction de plaisir.

S'active aussi le cortex orbito-frontal, dont on sait l'implication dans les comportements et les interactions sociales, et le cortex sous-calleux, qui travaille en réseau avec le précédent.

L'implication de ces trois zones cérébrales dans le plaisir suscité par la musique trouve donc ici une nouvelle confirmation. Stéphanie Clarke a été surprise de la si bonne marche de l'expérience: «Chez des sujets moins sensibles à la musique, ces aires s'allument, mais chez Zep, c'était la flambée.»

Zouir, c'est pô nul

Plaisirs du lit, de la table, de la musique ou du jeu «allument» toute une kyrielle de zones dans notre cerveau. Notre corps joue aussi son rôle dans la partition des émotions agréables.

Ils étaient une dizaine. Tous mâles, jeunes et en bonne santé, qui n'avaient pour seules contraintes que de s'allonger confortablement sur un lit, de se détendre et, les yeux rivés à l'écran, de profiter du spectacle. Lequel ne manquait pas de piquant. Après un documentaire et quelques films humoristiques, ces hommes avaient droit au clou de la représentation: des photos de femmes, de plus en plus suggestives et excitantes, suivies d'un vidéoclip carrément «hard».

Un curieux qui aurait écarté les rideaux entourant les lits aurait eu la surprise de constater que les spectateurs portaient une sorte de masque qui les empêchait de bouger la tête, et que leur crâne était pris dans un scanner. Car qu'on ne s'y trompe pas. Pour ludique qu'elle paraisse, la séance, qui avait pour cadre un laboratoire de recherche médicale de Lyon, avait été organisée dans un noble but: celui de repérer les régions du cerveau activées lors de l'excitation sexuelle. En d'autres termes, de cartographier le désir.

Signe des temps. Pendant des lustres, les neurologues se sont surtout préoccupés de nos peurs, de nos angoisses, de nos douleurs. Mais aujourd'hui, ils remontent aussi aux sources neuronales du désir, du plaisir, de la passion et autres «émotions positives». Un domaine de recherche «encore émergent», comme le souligne Stephanie Clarke, médecin-chef à la Division de neuropsychologie du CHUV à Lausanne, mais sans doute promis à un plaisant avenir.

Lubies de scientifiques? Sûrement pas. Car à en croire le neurobiologiste français Jean-Didier Vincent, le plaisir est «un besoin fondamental de l'animal évolué», comme le sont, d'une manière plus générale, les émotions, plaisantes ou non.

Changement de personnalité

La démonstration en a été brillamment faite par Antonio Damasio, directeur du Département de neurologie de l'Université de l'Iowa. Dans les années 70, on lui a présenté un patient - il l'a surnommé Elliot - qui manifestait d'étranges comportements. L'homme venait d'être opéré d'un méningiome, une tumeur localisée dans les méninges, ces enveloppes protégeant le cortex cérébral, et il en gardait une lésion dans le lobe frontal. L'intervention chirurgicale s'était fort bien passée: le patient en était sorti en bonne santé, gardant intactes ses fonctions motrices et intellectuelles ainsi que sa mémoire. Mais il avait profondément changé de personnalité, «Elliot n'était plus Elliot», comme l'écrit Antonio Damasio dans «L'erreur de Descartes» (Odile Jacob, 1999). Il était incapable de se concentrer sur ses tâches, il se livrait à des spéculations financières douteuses, il était devenu déraisonnable. Au point qu'il a été licencié et que sa femme l'a quitté. Intrigué, le neurologue a soumis son patient à toute une série d'examens, de tests et d'interrogatoires, qui ont révélé «qu'Elliot possédait un fonctionnement intellectuel normal, mais qu'il était incapable de prendre des décisions correctes, surtout lorsque celles-ci touchaient à des questions personnelles ou sociales». Finalement, Antonio Damasio a découvert le pot aux roses: son patient pouvait «connaître, mais non ressentir». Faisant preuve d'une «myopie de l'avenir», il était incapable de réagir émotionnellement, et de là venaient ses comportements irrationnels.

A ses dépens, Elliot en a apporté la preuve: le cortex orbito-frontal, ensemble de circonvolutions situées au-dessous des orbites et du front, est fortement impliqué dans les émotions quelles qu'elles soient. Y compris les plus plaisantes. Jérôme Redouté, du Centre d'exploration et de recherche médicale par émission de positons à Lyon, n'a donc pas été surpris de voir cette région cérébrale, parmi d'autres, «s'allumer» chez les hommes dont il avait stimulé le désir sexuel. Une aire qui, selon le chercheur, joue aussi un rôle dans l'évaluation des situations, dans «le premier décodage» des informations qui, pour les volontaires, consistait à s'interroger: «Cette femme, sur la photo, est-elle jolie, me plaît-elle ou non?» Du désir au plaisir, il n'y a qu'un pas, «le plaisir naissant de la rencontre du désir avec son objet», selon l'expression de Jean-Didier Vincent. Avec, encore et toujours, le cortex orbito-frontal en action. On le voit à nouveau s'allumer chez les quatre sujets britanniques conviés par des psychologues de l'Université d'Oxford à éprouver le plaisir du toucher en tâtant une étoffe de velours. On le retrouve aussi, en alerte, dans le cerveau de Zep, écoutant la voix de Bob Dylan.

Etonnant, lorsqu'on y songe, ce plaisir universellement partagé que procure la musique. Celle-ci suscite «de puissantes émotions», souligne Anne J. Blood de l'Université McGill à Montréal qui a étudié les répercussions des mélodies sur le cerveau. «C'est particulièrement intrigant car, contrairement à d'autres stimuli comme l'odeur ou le goût, la musique n'a apparemment aucune valeur biologique intrinsèque, et elle ne joue aucun rôle dans la survie des individus.» Plaisir gratuit peut-être, mais plaisir bien réel qui laisse des traces visibles dans notre cortex. Après leurs collègues canadiens, les neuropsychologues et neuroradiologues du CHUV, qui étudient les processus de reconnaissance auditive dans le cadre d'un projet financé par le Fonds national suisse de la recherche scientifique, sont bien décidés à poursuivre dans cette veine musicale.

L'argent pour récompense

C'est sur un autre air que Wolfram Schultz, professeur de neurophysiologie à l'Université de Fribourg, est parti à la recherche neuronale du plaisir. A ce dernier terme, le chercheur préfère celui de «récompense», plus général puisqu'il reflète aussi bien des réactions conscientes qu'inconscientes. Et c'est d'ailleurs en offrant à des volontaires des récompenses sonnantes et trébuchantes que Wolfram Schultz a testé le plaisir que procurait le jeu, mais surtout l'argent qui lui était associé.

Dans une première expérience, le chercheur a proposé à une dizaine d'hommes de faire un jeu sur ordinateur, lors duquel chaque réponse correcte était gratifiée d'un simple «OK». Ce qui, à observer le cerveau des cobayes sous le scanner de la tomographie à émission de positons, n'a pas vraiment suscité l'enthousiasme. Mais il en a été tout autrement lorsque l'expérimentateur a remplacé le «OK» par l'affichage d'une somme d'argent, après avoir précisé aux joueurs qu'ils empocheraient réellement leurs gains. Cette fois, les cortex frontaux et notamment le striatum se sont bel et bien «allumés» à la promesse de la récompense. «Même mes collègues qui surveillaient l'expérience étaient tout excités», se souvient Wolfram Schultz.

Pourtant, les sommes en jeu n'étaient pas bien grandes. On imagine l'activité qui doit agiter le cerveau de ceux qui parient leur chemise à la roulette ou au poker. Et l'on comprend mieux pourquoi on peut devenir accro du jeu.

Accro: le mot n'est pas trop fort car, comme la drogue, le plaisir ou la quête de récompense entraînent une véritable dépendance. Ils ont un effet «renforçateur», explique Wolfram Schultz , «ils nous incitent à retrouver un état qui, auparavant, avait suscité une émotion positive».

Ce goût de revenez-y est sans doute le vrai point commun aux différents plaisirs. Car sinon, selon la formule de Jean-Didier Vincent, «comment comparer un orgasme sexuel et une dégustation d'ortolans?» Chacun a sa spécificité et agit en toute indépendance. «Avoir faim n'augmente pas le désir amoureux et un bel orgasme n'a jamais coupé l'appétit», ajoute le neurobiologiste français.

Sans doute est-ce pour cela que chaque plaisir a ses aires cérébrales de prédilection. Claustrum et putamen (voir photo page ci-contre) s'éclairent lorsque apparaît le désir sexuel; accumbens et cortex sous-calleux (voir cerveau de Zep) se manifestent à l'écoute d'une musique appréciée.

Mais il existe vraisemblablement quelques centres communs à toutes les formes de récompenses. A commencer par le cortex orbito-frontal qui se manifeste dans la plupart des expériences menées jusqu'ici. Pas étonnant, dans la mesure où il est l'un des sièges privilégiés des émotions, sa partie gauche semblant surtout affectée par les événements agréables alors que la droite serait plutôt affectée par les sensations négatives.

Le cortex aurait pour rôle «d'analyser la nature de la récompense», d'après Wolfram Schultz. Mais ce sont les neurones dopaminergiques «qui détectent que récompens e il y aura et qui en alertent le cerveau». Ainsi nommés parce qu'ils utilisent la dopamine comme messager chimique, ces neurones sont peu nombreux: tout juste un million sur les 100 milliards de cellules nerveuses que compte le cerveau. Mais ils agissent bien au-delà du petit noyau dans lequel ils sont concentrés, envoyant leurs fibres jusque dans le striatum, «comme le ferait un gicleur qui projetterait de l'eau autour de lui», explique le chercheur fribourgeois.

Entre en scène également l'hypothalamus, sorte d'entonnoir situé à la base du cerveau, «qui reçoit les informations des systèmes sensoriels», comme le précise Pierre Magistretti, professeur de physiologie à l'Université de Lausanne. Ou encore l'amygdale, petit noyau situé près de l'hypothalamus, «véritable carrefour des émotions», selon le chercheur lausannois. C'est elle qui gérerait «l'information sensorielle inconsciente», et qui produirait ces sensations que l'on a parfois d'être heureux, ou au contraire d'être mal à l'aise, sans raison apparente.

Toutes ces structures cérébrales - et il y en a certainement d'autres - «entrent en jeu en parallèle en moins d'une demi-seconde», conclut Wolfram Schultz, et permettent au cerveau «de savoir ce qui se passe».

Le cerveau «sait» donc ce que nous ressentons, mais est-il pour autant à l'origine du plaisir? Et si celui-ci venait plutôt du corps? Cette idée, lancée au début du siècle par le psychologue américain William James, est actuellement défendue avec vigueur par nombre de neurologues. A commencer par Antonio Damasio, qui a intitulé son livre «L'erreur de Descartes», justement parce qu'il réfute la célèbre maxime «Je pense donc je suis». Le philosophe français, écrit-il, «a instauré une séparation catégorique entre le corps, fait de matière, et l'esprit, non matériel. Il a posé que les opérations de l'esprit les plus délicates n'avaient rien à voir avec l'organisation et le fonctionnement d'un organisme biologique.» Le chercheur de l'Université de l'Iowa est persuadé du contraire: «La compréhension globale de l'esprit humain nécessite de prendre en compte l'organisme.»

Pierre Magistretti ne dit pas autre chose lorsqu'il affirme que «c'est la lecture que le cerveau fait de l'état du corps qui donne la nuance émotionnelle à la perception». En d'autres termes, l'émotion provient du corps, et non pas du cerveau.

Allez donc, dans ces conditions, trouver un centre du plaisir. Mais au fond, qu'importe. Pourvu qu'on ait l'ivresse!

Elisabeth Gordon

Pour le neurobiologiste que vous êtes, qu'est-ce que c'est, le plaisir?

Le plaisir, c'est un état de l'être. Nos comportements sont sous-tendus par nos actes, par notre état intérieur qui peut être un état de plaisir, de souffrance ou neutre. C'est cela qui guide tous nos comportements, à nous, vertébrés supérieurs.

En ouverture de votre dernier livre («Pour une nouvelle physiologie du goût»), vous proposez cet aphorisme: «L'ivresse d'un plaisir introduit le plaisir suivant.» Ce n'est pas une simple boutade?

Non. La recherche du plaisir est une recherche sans fin. Le plaisir, quand il est recherché pour lui-même, n'a pas de satiété. Il y a certes dans notre cerveau, dans nos comportements, dans nos états, des systèmes «opposants» qui tirent en sens inverse. Quand vous êtes dans la souffrance, vous pouvez être sûr qu'il y a des processus de plaisir qui se mettent en place, avec une certaine inertie certes, mais ils perdurent lorsque la stimulation qui a provoqué la souffrance a cessé. De la même façon, quand la source du plaisir est tarie, il y a un manque. C'est ce qui fait d'ailleurs que le drogué devient enchaîné, attaché à cette quête du plaisir. D'une manière générale, c'est un mécanisme de base qui est inscrit dans nos neurones, plus ou moins fortement selon nos tempéraments, mais qui est derrière tout ce que nous faisons, nous, les bêtes «supérieures».

Vous voulez dire qu'il y a une accoutumance au plaisir, mais qu'il n'y a pas de plaisir sans déplaisir?

Au terme d'accoutumance, je préfère celui de tolérance, c'est-à-dire qu'on supportera des doses de plus en plus fortes, et que le plaisir sera recherché de façon de plus en plus violente. Mais après, on ressent l'effet inverse.

Tout cela se retrouve dans le fonctionnement de nos systèmes neuronaux, par lesquels passent tout ce qui rentre du monde dans notre cerveau et tout ce qui en sort. Notre être au monde se fait à travers les filtres. A travers les chemins du Ciel et de l'Enfer, ou au moins du plaisir et de la souffrance.

Vous avez écrit que ce qui place l'homme au premier rang des animaux c'est le plaisir. Mais les animaux ressentent aussi du plaisir.

Bien sûr. L'une des conquêtes des vertébrés est cette mobilité extraordinaire que leur donnent leur système nerveux et leur vertèbres. Mais c'est aussi leur cerveau, et leurs organes des sens très développés dans leur tête. C'est leur tête qui fait tout. C'est elle qui fait le tri entre ce qui est bon et mauvais pour l'animal, et de ce tri dépendra leur action.

L'homme étant le plus individualisé des vertébrés, il est normal que ce soit lui qui soit le plus dépendant de son plaisir: il le gère d'ailleurs parfois de la façon la plus désordonnée, ou la plus excessive.

Chez l'être humain, le plaisir a-t-il une fonction? Répond-il à un besoin ou est-il purement gratuit?

C'est une pure fonction. Le plaisir et l'aversion sont les deux fonctions les plus fondamentales. Le plaisir est un état qui fait appel à la respiration, aux battements du coeur, à toutes sortes de sécrétions hormonales. Il implique ce que j'appelle «l'état central fluctuant», c'est-à-dire à la fois le corps - avec ses hormones, son système nerveux - et l'espace dans lequel se développe le corps.

En fait, il existe deux formes de plaisir. La première est fonctionnelle, elle est liée à la satisfaction des besoins. C'est celle que les utilitaristes mettent en avant, en disant que le plaisir n'est que la traduction de la satisfaction d'un besoin utile à l'organisme. Il est vrai que quand on manque de sucre dans le sang, on mange; on comble son besoin et on en éprouve de la satisfaction. Ce qui fait dire à certains que le plaisir de manger est lié au besoin de manger.

Mais d'un autre coté, si vous prenez des rats et que vous leur mettez une petite électrode dans une région du cerveau (l'hypothalamus) qui gère l'état de plaisir, que vous reliez cette électrode à une source d'électricité par l'intermédiaire d'une pédale, eh bien, l'animal ne cesse d'appuyer sur la pédale. Cela a d'ailleurs aussi été vérifié chez l'être humain. Même s'il est affamé et qu'il a le choix entre une pédale qui lui envoie de la nourriture et une autre qui lui envoie de l'électricité dans cette région du cerveau, le rat choisit cette dernière.

Au fond, le plaisir est le moteur de l'apprentissage et de l'évolution des espèces. Pour un organisme, il constitue en effet un extraordinaire instrument d'adaptation au milieu et une cible privilégiée de la sélection naturelle. Finalement, les espèces qui résistent à la pression sélective sont celles qui trouvent du plaisir à y rester, autrement dit: «J'y suis, j'y reste.»

Vous avez parlé de l'hypothalamus, est-ce qu'on peut considérer cette région située à la base du cerveau comme le centre du plaisir?

Non, on ne peut pas parler d'un centre du plaisir. Tout le corps est l'expression du plaisir, et tout le cerveau participe à la gestion du plaisir. C'est vrai qu'il y a dans l'hypothalamus et dans le tronc cérébral - le tronc sur lequel repose la partie haute du cerveau - des voies, des centres où sont rassemblés des neurones qui interviennent de façon prépondérante dans la gestion du plaisir. Ces neurones sécrètent de la dopamine. En extrapolant, on pourrait dire que celle-ci est le neurotransmetteur (signal chimique que s'échangent les neurones, ndlr) du plaisir ou de la récompense, mais ce serait aller trop loin. Disons qu'elle est au premier chef impliquée dans le plaisir. Il y a les endorphines, les fameuses morphines naturelles fabriquées par notre cerveau qui, elles, sont plutôt impliquées dans la gestion du plaisir associé aux besoins. Il y a d'autres neurotransmetteurs, dont certains sont surtout impliqués dans l'aversion, comme la sérotonine, et sur lesquels agissent les médicaments psychotropes. Il y en a d'autres. C'est sur ces différents neurotransmetteurs que viennent «taper» les drogues, au premier rang desquelles il y a l'alcool et la nicotine, dont l'homme use et abuse.

Finalement, on peut devenir très vite un esclave du plaisir, quelle que soit sa source: le jeu, la nourriture, le sexe, la drogue, etc.

Vous parlez beaucoup de neurones, de neurotransmetteurs, mais peut-on résumer la notion de plaisir à des notions purement physiologiques?

J'en parle parce que c'est ma boutique. Mais la réponse à votre question est non. Nous ne sommes pas des neurotransmetteurs, nous ne sommes pas des neurones. Je dirais même nous ne sommes pas un corps; nous sommes un corps dans un espace extracorporel, et ce corps a une histoire. Une histoire génétique, certes. Mais l'individu que vous êtes - et qui est dans un environnement spécifique dont le cerveau fait la synthèse - a aussi une histoire individuelle qui va conditionner les représentations qu'il a du monde, les stratégies qu'il a pour obtenir ses objets de désir ou pour éviter la souffrance. C'est cet être là qui est ce qu'on appelle l'homme.

C'est bien entendu le cerveau qui gère tout cela, avec ses neurotransmetteurs, ses milliards de neurones, ses voies privilégiées, son organisation mais aussi son histoire. Il y a des réseaux de neurones dans le cortex qui sont le produit de notre histoire et qui font qu'un homme préfère les blondes ou les brunes, ou qu'il aime ou déteste le foie gras. Bien sûr, il y a des goûts qui sont innés: si vous mettez une substance amère sur la langue d'un nouveau-né, il fait la grimace. Mais tout le reste, vous l'apprenez, vous le construisez dans votre cerveau. C'est un véritable menu à la carte qui vous est servi dans votre cortex, et ce menu, c'est vous qui l'avez écrit. Comme vous avez dessiné les cartes du Tendre où sont représentés les objets de votre désir.

Propos recueillis par Elisabeth Gordon

«La biologie des passions». Ed. Odile Jacob.

«Qu'est-ce que l'homme?» Avec le philosophe Jules Ferry. Ed. Odile Jacob.

«La nouvelle physiologie du goût» Avec le cuisinier Jean-Marie Amat. Ed. Odile Jacob.

Zep est «enfourné» dans le scanner d'imagerie par résonance magnétique.

Casque aux oreilles, il goûte au plaisir et au déplaisir de la musique.

La cartographie cérébrale de l'excitation sexuelle, réalisée au Centre d'exploration et de recherche médicale par émission de positons à Lyon, révèle l'activation de quatre zones: (A) gyrus cingulaire antérieur gauche, situé dans le lobe limbique. Plus l'excitation est grande, plus cette structure, directement liée à ce que le sujet ressent, est activée. (B) tête du noyau caudé droit; ce noyau gris interviendrait dans l'inhibition de la préparation motrice du comportement sexuel. (C) claustrum (droit et gauche): cette bande de matière grise est l'une des plus activées lors du désir; (D) putamen droit et gauche, autres noyaux gris centraux, jouant un rôle dans le contrôle du comportement sexuel.

En outre, le désir sexuel s'accompagne d'une activation de l'hypothalamus et du cortex orbito-frontal.

«On en devient vite esclave»

Jean-Didier Vincent, scientifique et gourmand, poursuit depuis de longues années sa recherche sur le plaisir. Entretien.

Ils étaient une dizaine. Tous mâles, jeunes et en bonne santé, qui n'avaient pour seules contraintes que de s'allonger confortablement sur un lit, de se détendre et, les yeux rivés à l'écran, de profiter du spectacle. Lequel ne manquait pas de piquant. Après un documentaire et quelques films humoristiques, ces hommes avaient droit au clou de la représentation: des photos de femmes, de plus en plus suggestives et excitantes, suivies d'un vidéoclip carrément «hard».

Un curieux qui aurait écarté les rideaux entourant les lits aurait eu la surprise de constater que les spectateurs portaient une sorte de masque qui les empêchait de bouger la tête, et que leur crâne était pris dans un scanner. Car qu'on ne s'y trompe pas. Pour ludique qu'elle paraisse, la séance, qui avait pour cadre un laboratoire de recherche médicale de Lyon, avait été organisée dans un noble but: celui de repérer les régions du cerveau activées lors de l'excitation sexuelle. En d'autres termes, de cartographier le désir.

Signe des temps. Pendant des lustres, les neurologues se sont surtout préoccupés de nos peurs, de nos angoisses, de nos douleurs. Mais aujourd'hui, ils remontent aussi aux sources neuronales du désir, du plaisir, de la passion et autres «émotions positives». Un domaine de recherche «encore émergent», comme le souligne Stephanie Clarke, médecin-chef à la Division de neuropsychologie du CHUV à Lausanne, mais sans doute promis à un plaisant avenir.

Lubies de scientifiques? Sûrement pas. Car à en croire le neurobiologiste français Jean-Didier Vincent, le plaisir est «un besoin fondamental de l'animal évolué», comme le sont, d'une manière plus générale, les émotions, plaisantes ou non.

Changement de personnalité

La démonstration en a été brillamment faite par Antonio Damasio, directeur du Département de neurologie de l'Université de l'Iowa. Dans les années 70, on lui a présenté un patient - il l'a surnommé Elliot - qui manifestait d'étranges comportements. L'homme venait d'être opéré d'un méningiome, une tumeur localisée dans les méninges, ces enveloppes protégeant le cortex cérébral, et il en gardait une lésion dans le lobe frontal. L'intervention chirurgicale s'était fort bien passée: le patient en était sorti en bonne santé, gardant intactes ses fonctions motrices et intellectuelles ainsi que sa mémoire. Mais il avait profondément changé de personnalité, «Elliot n'était plus Elliot», comme l'écrit Antonio Damasio dans «L'erreur de Descartes» (Odile Jacob, 1999). Il était incapable de se concentrer sur ses tâches, il se livrait à des spéculations financières douteuses, il était devenu déraisonnable. Au point qu'il a été licencié et que sa femme l'a quitté. Intrigué, le neurologue a soumis son patient à toute une série d'examens, de tests et d'interrogatoires, qui ont révélé «qu'Elliot possédait un fonctionnement intellectuel normal, mais qu'il était incapable de prendre des décisions correctes, surtout lorsque celles-ci touchaient à des questions personnelles ou sociales». Finalement, Antonio Damasio a découvert le pot aux roses: son patient pouvait «connaître, mais non ressentir». Faisant preuve d'une «myopie de l'avenir», il était incapable de réagir émotionnellement, et de là venaient ses comportements irrationnels.

A ses dépens, Elliot en a apporté la preuve: le cortex orbito-frontal, ensemble de circonvolutions situées au-dessous des orbites et du front, est fortement impliqué dans les émotions quelles qu'elles soient. Y compris les plus plaisantes. Jérôme Redouté, du Centre d'exploration et de recherche médicale par émission de positons à Lyon, n'a donc pas été surpris de voir cette région cérébrale, parmi d'autres, «s'allumer» chez les hommes dont il avait stimulé le désir sexuel. Une aire qui, selon le chercheur, joue aussi un rôle dans l'évaluation des situations, dans «le premier décodage» des informations qui, pour les volontaires, consistait à s'interroger: «Cette femme, sur la photo, est-elle jolie, me plaît-elle ou non?» Du désir au plaisir, il n'y a qu'un pas, «le plaisir naissant de la rencontre du désir avec son objet», selon l'expression de Jean-Didier Vincent. Avec, encore et toujours, le cortex orbito-frontal en action. On le voit à nouveau s'allumer chez les quatre sujets britanniques conviés par des psychologues de l'Université d'Oxford à éprouver le plaisir du toucher en tâtant une étoffe de velours. On le retrouve aussi, en alerte, dans le cerveau de Zep, écoutant la voix de Bob Dylan.

Etonnant, lorsqu'on y songe, ce plaisir universellement partagé que procure la musique. Celle-ci suscite «de puissantes émotions», souligne Anne J. Blood de l'Université McGill à Montréal qui a étudié les répercussions des mélodies sur le cerveau. «C'est particulièrement intrigant car, contrairement à d'autres stimuli comme l'odeur ou le goût, la musique n'a apparemment aucune valeur biologique intrinsèque, et elle ne joue aucun rôle dans la survie des individus.» Plaisir gratuit peut-être, mais plaisir bien réel qui laisse des traces visibles dans notre cortex. Après leurs collègues canadiens, les neuropsychologues et neuroradiologues du CHUV, qui étudient les processus de reconnaissance auditive dans le cadre d'un projet financé par le Fonds national suisse de la recherche scientifique, sont bien décidés à poursuivre dans cette veine musicale.

L'argent pour récompense

C'est sur un autre air que Wolfram Schultz, professeur de neurophysiologie à l'Université de Fribourg, est parti à la recherche neuronale du plaisir. A ce dernier terme, le chercheur préfère celui de «récompense», plus général puisqu'il reflète aussi bien des réactions conscientes qu'inconscientes. Et c'est d'ailleurs en offrant à des volontaires des récompenses sonnantes et trébuchantes que Wolfram Schultz a testé le plaisir que procurait le jeu, mais surtout l'argent qui lui était associé.

Dans une première expérience, le chercheur a proposé à une dizaine d'hommes de faire un jeu sur ordinateur, lors duquel chaque réponse correcte était gratifiée d'un simple «OK». Ce qui, à observer le cerveau des cobayes sous le scanner de la tomographie à émission de positons, n'a pas vraiment suscité l'enthousiasme. Mais il en a été tout autrement lorsque l'expérimentateur a remplacé le «OK» par l'affichage d'une somme d'argent, après avoir précisé aux joueurs qu'ils empocheraient réellement leurs gains. Cette fois, les cortex frontaux et notamment le striatum se sont bel et bien «allumés» à la promesse de la récompense. «Même mes collègues qui surveillaient l'expérience étaient tout excités», se souvient Wolfram Schultz.

Pourtant, les sommes en jeu n'étaient pas bien grandes. On imagine l'activité qui doit agiter le cerveau de ceux qui parient leur chemise à la roulette ou au poker. Et l'on comprend mieux pourquoi on peut devenir accro du jeu.

Accro: le mot n'est pas trop fort car, comme la drogue, le plaisir ou la quête de récompense entraînent une véritable dépendance. Ils ont un effet «renforçateur», explique Wolfram Schultz , «ils nous incitent à retrouver un état qui, auparavant, avait suscité une émotion positive».

Ce goût de revenez-y est sans doute le vrai point commun aux différents plaisirs. Car sinon, selon la formule de Jean-Didier Vincent, «comment comparer un orgasme sexuel et une dégustation d'ortolans?» Chacun a sa spécificité et agit en toute indépendance. «Avoir faim n'augmente pas le désir amoureux et un bel orgasme n'a jamais coupé l'appétit», ajoute le neurobiologiste français.

Sans doute est-ce pour cela que chaque plaisir a ses aires cérébrales de prédilection. Claustrum et putamen (voir photo page ci-contre) s'éclairent lorsque apparaît le désir sexuel; accumbens et cortex sous-calleux (voir cerveau de Zep) se manifestent à l'écoute d'une musique appréciée.

Mais il existe vraisemblablement quelques centres communs à toutes les formes de récompenses. A commencer par le cortex orbito-frontal qui se manifeste dans la plupart des expériences menées jusqu'ici. Pas étonnant, dans la mesure où il est l'un des sièges privilégiés des émotions, sa partie gauche semblant surtout affectée par les événements agréables alors que la droite serait plutôt affectée par les sensations négatives.

Le cortex aurait pour rôle «d'analyser la nature de la récompense», d'après Wolfram Schultz. Mais ce sont les neurones dopaminergiques «qui détectent que récompens e il y aura et qui en alertent le cerveau». Ainsi nommés parce qu'ils utilisent la dopamine comme messager chimique, ces neurones sont peu nombreux: tout juste un million sur les 100 milliards de cellules nerveuses que compte le cerveau. Mais ils agissent bien au-delà du petit noyau dans lequel ils sont concentrés, envoyant leurs fibres jusque dans le striatum, «comme le ferait un gicleur qui projetterait de l'eau autour de lui», explique le chercheur fribourgeois.

Entre en scène également l'hypothalamus, sorte d'entonnoir situé à la base du cerveau, «qui reçoit les informations des systèmes sensoriels», comme le précise Pierre Magistretti, professeur de physiologie à l'Université de Lausanne. Ou encore l'amygdale, petit noyau situé près de l'hypothalamus, «véritable carrefour des émotions», selon le chercheur lausannois. C'est elle qui gérerait «l'information sensorielle inconsciente», et qui produirait ces sensations que l'on a parfois d'être heureux, ou au contraire d'être mal à l'aise, sans raison apparente.

Toutes ces structures cérébrales - et il y en a certainement d'autres - «entrent en jeu en parallèle en moins d'une demi-seconde», conclut Wolfram Schultz, et permettent au cerveau «de savoir ce qui se passe».

Le cerveau «sait» donc ce que nous ressentons, mais est-il pour autant à l'origine du plaisir? Et si celui-ci venait plutôt du corps? Cette idée, lancée au début du siècle par le psychologue américain William James, est actuellement défendue avec vigueur par nombre de neurologues. A commencer par Antonio Damasio, qui a intitulé son livre «L'erreur de Descartes», justement parce qu'il réfute la célèbre maxime «Je pense donc je suis». Le philosophe français, écrit-il, «a instauré une séparation catégorique entre le corps, fait de matière, et l'esprit, non matériel. Il a posé que les opérations de l'esprit les plus délicates n'avaient rien à voir avec l'organisation et le fonctionnement d'un organisme biologique.» Le chercheur de l'Université de l'Iowa est persuadé du contraire: «La compréhension globale de l'esprit humain nécessite de prendre en compte l'organisme.»

Pierre Magistretti ne dit pas autre chose lorsqu'il affirme que «c'est la lecture que le cerveau fait de l'état du corps qui donne la nuance émotionnelle à la perception». En d'autres termes, l'émotion provient du corps, et non pas du cerveau.

Allez donc, dans ces conditions, trouver un centre du plaisir. Mais au fond, qu'importe. Pourvu qu'on ait l'ivresse!

Elisabeth Gordon

Pour le neurobiologiste que vous êtes, qu'est-ce que c'est, le plaisir?

Le plaisir, c'est un état de l'être. Nos comportements sont sous-tendus par nos actes, par notre état intérieur qui peut être un état de plaisir, de souffrance ou neutre. C'est cela qui guide tous nos comportements, à nous, vertébrés supérieurs.

En ouverture de votre dernier livre («Pour une nouvelle physiologie du goût»), vous proposez cet aphorisme: «L'ivresse d'un plaisir introduit le plaisir suivant.» Ce n'est pas une simple boutade?

Non. La recherche du plaisir est une recherche sans fin. Le plaisir, quand il est recherché pour lui-même, n'a pas de satiété. Il y a certes dans notre cerveau, dans nos comportements, dans nos états, des systèmes «opposants» qui tirent en sens inverse. Quand vous êtes dans la souffrance, vous pouvez être sûr qu'il y a des processus de plaisir qui se mettent en place, avec une certaine inertie certes, mais ils perdurent lorsque la stimulation qui a provoqué la souffrance a cessé. De la même façon, quand la source du plaisir est tarie, il y a un manque. C'est ce qui fait d'ailleurs que le drogué devient enchaîné, attaché à cette quête du plaisir. D'une manière générale, c'est un mécanisme de base qui est inscrit dans nos neurones, plus ou moins fortement selon nos tempéraments, mais qui est derrière tout ce que nous faisons, nous, les bêtes «supérieures».

Vous voulez dire qu'il y a une accoutumance au plaisir, mais qu'il n'y a pas de plaisir sans déplaisir?

Au terme d'accoutumance, je préfère celui de tolérance, c'est-à-dire qu'on supportera des doses de plus en plus fortes, et que le plaisir sera recherché de façon de plus en plus violente. Mais après, on ressent l'effet inverse.

Tout cela se retrouve dans le fonctionnement de nos systèmes neuronaux, par lesquels passent tout ce qui rentre du monde dans notre cerveau et tout ce qui en sort. Notre être au monde se fait à travers les filtres. A travers les chemins du Ciel et de l'Enfer, ou au moins du plaisir et de la souffrance.

Vous avez écrit que ce qui place l'homme au premier rang des animaux c'est le plaisir. Mais les animaux ressentent aussi du plaisir.

Bien sûr. L'une des conquêtes des vertébrés est cette mobilité extraordinaire que leur donnent leur système nerveux et leur vertèbres. Mais c'est aussi leur cerveau, et leurs organes des sens très développés dans leur tête. C'est leur tête qui fait tout. C'est elle qui fait le tri entre ce qui est bon et mauvais pour l'animal, et de ce tri dépendra leur action.

L'homme étant le plus individualisé des vertébrés, il est normal que ce soit lui qui soit le plus dépendant de son plaisir: il le gère d'ailleurs parfois de la façon la plus désordonnée, ou la plus excessive.

Chez l'être humain, le plaisir a-t-il une fonction? Répond-il à un besoin ou est-il purement gratuit?

C'est une pure fonction. Le plaisir et l'aversion sont les deux fonctions les plus fondamentales. Le plaisir est un état qui fait appel à la respiration, aux battements du coeur, à toutes sortes de sécrétions hormonales. Il implique ce que j'appelle «l'état central fluctuant», c'est-à-dire à la fois le corps - avec ses hormones, son système nerveux - et l'espace dans lequel se développe le corps.

En fait, il existe deux formes de plaisir. La première est fonctionnelle, elle est liée à la satisfaction des besoins. C'est celle que les utilitaristes mettent en avant, en disant que le plaisir n'est que la traduction de la satisfaction d'un besoin utile à l'organisme. Il est vrai que quand on manque de sucre dans le sang, on mange; on comble son besoin et on en éprouve de la satisfaction. Ce qui fait dire à certains que le plaisir de manger est lié au besoin de manger.

Mais d'un autre coté, si vous prenez des rats et que vous leur mettez une petite électrode dans une région du cerveau (l'hypothalamus) qui gère l'état de plaisir, que vous reliez cette électrode à une source d'électricité par l'intermédiaire d'une pédale, eh bien, l'animal ne cesse d'appuyer sur la pédale. Cela a d'ailleurs aussi été vérifié chez l'être humain. Même s'il est affamé et qu'il a le choix entre une pédale qui lui envoie de la nourriture et une autre qui lui envoie de l'électricité dans cette région du cerveau, le rat choisit cette dernière.

Au fond, le plaisir est le moteur de l'apprentissage et de l'évolution des espèces. Pour un organisme, il constitue en effet un extraordinaire instrument d'adaptation au milieu et une cible privilégiée de la sélection naturelle. Finalement, les espèces qui résistent à la pression sélective sont celles qui trouvent du plaisir à y rester, autrement dit: «J'y suis, j'y reste.»

Vous avez parlé de l'hypothalamus, est-ce qu'on peut considérer cette région située à la base du cerveau comme le centre du plaisir?

Non, on ne peut pas parler d'un centre du plaisir. Tout le corps est l'expression du plaisir, et tout le cerveau participe à la gestion du plaisir. C'est vrai qu'il y a dans l'hypothalamus et dans le tronc cérébral - le tronc sur lequel repose la partie haute du cerveau - des voies, des centres où sont rassemblés des neurones qui interviennent de façon prépondérante dans la gestion du plaisir. Ces neurones sécrètent de la dopamine. En extrapolant, on pourrait dire que celle-ci est le neurotransmetteur (signal chimique que s'échangent les neurones, ndlr) du plaisir ou de la récompense, mais ce serait aller trop loin. Disons qu'elle est au premier chef impliquée dans le plaisir. Il y a les endorphines, les fameuses morphines naturelles fabriquées par notre cerveau qui, elles, sont plutôt impliquées dans la gestion du plaisir associé aux besoins. Il y a d'autres neurotransmetteurs, dont certains sont surtout impliqués dans l'aversion, comme la sérotonine, et sur lesquels agissent les médicaments psychotropes. Il y en a d'autres. C'est sur ces différents neurotransmetteurs que viennent «taper» les drogues, au premier rang desquelles il y a l'alcool et la nicotine, dont l'homme use et abuse.

Finalement, on peut devenir très vite un esclave du plaisir, quelle que soit sa source: le jeu, la nourriture, le sexe, la drogue, etc.

Vous parlez beaucoup de neurones, de neurotransmetteurs, mais peut-on résumer la notion de plaisir à des notions purement physiologiques?

J'en parle parce que c'est ma boutique. Mais la réponse à votre question est non. Nous ne sommes pas des neurotransmetteurs, nous ne sommes pas des neurones. Je dirais même nous ne sommes pas un corps; nous sommes un corps dans un espace extracorporel, et ce corps a une histoire. Une histoire génétique, certes. Mais l'individu que vous êtes - et qui est dans un environnement spécifique dont le cerveau fait la synthèse - a aussi une histoire individuelle qui va conditionner les représentations qu'il a du monde, les stratégies qu'il a pour obtenir ses objets de désir ou pour éviter la souffrance. C'est cet être là qui est ce qu'on appelle l'homme.

C'est bien entendu le cerveau qui gère tout cela, avec ses neurotransmetteurs, ses milliards de neurones, ses voies privilégiées, son organisation mais aussi son histoire. Il y a des réseaux de neurones dans le cortex qui sont le produit de notre histoire et qui font qu'un homme préfère les blondes ou les brunes, ou qu'il aime ou déteste le foie gras. Bien sûr, il y a des goûts qui sont innés: si vous mettez une substance amère sur la langue d'un nouveau-né, il fait la grimace. Mais tout le reste, vous l'apprenez, vous le construisez dans votre cerveau. C'est un véritable menu à la carte qui vous est servi dans votre cortex, et ce menu, c'est vous qui l'avez écrit. Comme vous avez dessiné les cartes du Tendre où sont représentés les objets de votre désir.

Propos recueillis par Elisabeth Gordon

«La biologie des passions». Ed. Odile Jacob.

«Qu'est-ce que l'homme?» Avec le philosophe Jules Ferry. Ed. Odile Jacob.

«La nouvelle physiologie du goût» Avec le cuisinier Jean-Marie Amat. Ed. Odile Jacob.

Jean-Didier Vincent

1935 Naît à Libourne en Gironde (France).

1992 Directeur de l'Institut Alfred-Fessard du Centre national de la recherche scientifique, où il étudie la perception des odeurs, l'organisation du cerveau olfactif et son évolution chez les vertébrés.

1996 Professeur à l'Institut universitaire de France.





Partager: Partager sur Facebook Partager sur Delicious Ajouter aux favoris Google Ajouter aux favoris Yahoo! Partager sur Twitter Partager sur Yahoo Buzz Partager sur Myspace   Aller en haut de page Haut de page




Inscrivez-vous à notre newsletter afin de recevoir en primeur le sommaire de la semaine ainsi que nos offres spéciales.