|
Par Isabelle Falconnier - Mis en ligne le 11.04.2012 à 11:14 |
Belle et rebelle toujours, Barbara Polla. La médecin, politicienne, écrivaine, galeriste, cheffe d’entreprise genevoise publie Tout à fait femme chez Odile Jacob, un essai personnel, inspirant, authentique et vivifiant sur la place de la femme dans la société. Préfacé par le généticien français Axel Kahn, il argumente contre les maisons, la nature ou le mariage mais pour le désir, le travail, la création, le partage des bébés, la jouissance sexuelle, la fin de la victimisation. Désormais galeriste nomade, elle fait rayonner Analix Forever dans les lieux les plus avant-gardistes de Paris et prépare une exposition intitulée Beautiful Penis qui donnera la parole à des artistes féminines s’exprimant sur le corps masculin. «Tout à fait femme» dresse un «hymne à la féminité triomphante», comme le dit Axel Kahn dans son enthousiaste préface, précisant: «La femme de Barbara est intimidante pour mes faibles semblables.» Les femmes ont-elles besoin d’un tel hymne? Elles n’ont pas attendu Tout à fait femme pour triompher! Mais cela n’est jamais de trop de se reposer la question de savoir où nous en sommes, ce que nous voulons, comment être nous-mêmes. Axel Kahn dit aussi que, dans le monde de Barbara, si les hommes ne sont plus indispensables, ils sont par contre désirables et il suggère que pour un homme, c’est finalement mieux d’être désiré que d’être nécessaire... non? Pourquoi «Tout a fait femme» aujourd’hui? Pour ajouter votre pierre à l’édifice féministe? Cela doit faire trente ans qu’il mûrit dans ma tête, depuis la première étude comparative que j’avais faite entre l’Hôpital universitaire à Genève et Harvard Medical School sur les visions et objectifs des femmes médecins dans leur vie professionnelle et leur vie personnelle. J’ai beaucoup observé, écouté, travaillé avec des femmes... A un moment donné la rencontre avec Odile Jacob fut déterminante. Je ne me reconnais pas dans le mot féministe, qui implique une revendication. Je préfère la conquête. De moi-même d’abord, du monde autant que faire se peut. La revendication fait partie de ce que maître Spinoza appelle «les émotions tristes», la conquête, des émotions joyeuses. Mais je suis «féministe» à beaucoup d’égards. Dans ma vie de tous les jours, cela implique l’autonomie, le travail, le système D...
«J’AI APPRIS À RENONCER À LA TENTATION DE LA RELATION FUSIONNELLE.»Barbara Polla
Au cœur de votre livre, ce souhait d’«autonomie» des femmes. Ne le sont-elles pas? Autonomie signifie «ses propres lois» et pour moi qui ai fait du grec dans un collège de garçons, c’est très important. L’autonomie signifie l’indépendance intellectuelle, psychologique, émotionnelle. Décider soi-même ce qui est bien pour soi, sans que la famille ou la société le décide à notre place. Les pressions qui vont à l’encontre de l’autonomie des femmes sont fortes. Des jeunes femmes insatisfaites de leur vie me demandent souvent conseil. Le premier pas vers l’autonomie est de se demander ce que l’on veut vraiment. Souvent, ces questions de fond, les femmes ne se les posent pas. Et oser affronter les réponses. Par exemple, j’ai des petits-enfants mais ne souhaite pas assumer le rôle classique de grand-mère, ce que peu de femmes de mon âge osent avouer à leur fille. Pourtant, nos filles comprennent! Pourquoi ne sommes-nous pas encore à parité dans une multitude de domaines sociaux, professionnels, familiaux? Parce que la parité n’est pas facile à obtenir quand on est aussi différents, historiquement et physiquement. A cause de notre soumission à ce que j’appelle le GPS – le Grand Plan Social – à savoir, celui de la survie de l’espèce. Pour la survie de l’espèce, la société invente et met en place des quantités de stratégies pour maintenir la partition des rôles. Par confort aussi, quand nous oublions que nous devons la conquérir au quotidien, cette parité. Que vous a appris la vie en matière de relations hommes-femmes? Que c’est compliqué... Je peux résumer mon sentiment par cette phrase de mon livre: «Aime ton prochain comme toi-même. Alors aime-le libre!» J’ai appris qu’il fallait renoncer à vouloir formater les hommes à notre mesure. La maturité nous aide à renoncer à la tentation de la relation fusionnelle. Je suis convaincue qu’un terrain d’échange dans lequel on entre et duquel on sort librement serait plus intéressant que ce que l’on appelle les liens du mariage, et impatiente de voir ce que les générations d’amoureux à venir vont inventer pour mieux vivre ensemble. Naît-on femme ou le devient-on? Les deux. On naît femme, le corps est déterminant. Ensuite, on travaille à exister en tant que femme. On n’a jamais fini d’apprendre à être femme... Mon frère et moi jouions autant au foot qu’à la poupée ensemble, mais j’ai été éduquée comme une fille: la première fois que mon père m’a demandé ce que je voulais faire, c’était quand j’ai eu ma matu. Cette absence d’attentes est paradoxalement un facteur de liberté. Quand j’étais enceinte de ma troisième fille, à 32 ans, mon prof de médecine m’a lancé: «Dommage, c’était pourtant une carrière qui s’annonçait bien!» Médecin, politicienne, écrivaine, galeriste, cheffe d’entreprise: quel fil conducteur entre tous ces rôles? Je suis portée par une immense envie de vivre, de découvrir, de comprendre. Mon rôle préféré? J’essaie de faire en sorte que ce soit toujours celui de l’instant présent. Quand un rôle ne me convainc plus je le quitte; quand un rôle ne me convainc pas, j’essaie de ne pas l’assumer. Vous avez créé un institut de médecine esthétique, Forever Laser. Pensez-vous donc que les femmes doivent répondre à des impératifs de beauté? Bien au contraire! Les seuls impératifs auxquels il nous faut répondre sont les nôtres: il s’agit d’être au mieux de ce que nous pouvons être tout en restant nousmêmes, et là la médecine esthétique nous apporte ce dont nous avons besoin, elle est à notre service, nous aide à répondre à nos impératifs personnels. Qu’est-ce qui différencie encore et toujours une femme d’un homme, à vos yeux? D’abord le corps. Et puis encore le corps. Et tout ce qu’il génère, de notre identité d’individu. Aimez-vous votre corps? Il est la condition de cette vie terrestre, je lui suis reconnaissante de me laisser vivre comme j’en ai envie et j’essaie de le soigner à ma manière pour le remercier des exigences auxquelles il veut bien répondre. J’aime le corps en général, ma passion pour la médecine comme celle pour l’art se sont beaucoup organisées autour de cet amour. Etre ou ne pas être, objet de désir? J’essaie de détourner cette question impossible – non, nous ne voulons pas être des «objets», mais oui, nous aimons être désirées – en proposant que nous nous affirmions plutôt comme «sujet désirant», une position qui me paraît plus intéressante. Le désir, c’est la vie, disent les philosophes – et nos désirs sont notre vie. Vous prônez un vrai partage de l’enfant entre l’homme et la femme. Tant que les femmes enfanteront, est-ce possible? J’espère que oui. Dès le premier jour, il faut mettre le bébé dans les bras de son père et les laisser seuls. Ce partage ne passera que par le développement du rapport physique entre le père et l’enfant, qui n’est pas un rapport délégué. La mère possède trop l’enfant, de nos jours. Quel conseil auriez-vous aimé avoir reçu jeune fille? «Amuse-toi bien! Et prends soin de toi...» «Tout à fait femme». De Barbara Polla. Odile Jacob, 300 pages. Sortie le 27 avril. Rencontre au Salon du livre dimanche 29 avril à 14 h 30 sur le stand de L’Hebdo. Signature chez Odile Jacob (stand Gallimard) samedi dès 14 h. Conférence «Beautiful Penis - Quelle merveille que les hommes existent». Le 13 avril à 01 h au Palais de Tokyo à Paris. Exposition du même titre à la galerie NUKE (Paris IIIe) dès le 12 mai.
PROFIL - BARBARA POLLA 1950 Naissance. 1966 Vit un an en Grèce, non scolarisée. 1989 Privat-docent. 1991 Crée la galerie Analix Forever. 1994 Habilitation à diriger des recherches, Université Paris-V. 1999-2003 Conseillère nationale libérale genevoise. 2003 Etreinte (Aire). 2005 Les hommes, ce qui les rend beaux (Favre). 2010 Fonde l’Association suisse pour l’architecture émotionnelle. |









