Si l’Union pour la Méditerranée promet la paix et le développement, la rue arabe ne se berce pas d’illusions. On dit «la rue arabe», car il est bien difficile de parler du citoyen, tant ses droits sont inexistants. Dans le monde arabe, les Etats les plus émancipés sont deux monarchies, la Jordanie et le Maroc, dont l’une de droit divin (le Maroc). Ailleurs, les présidents à vie, les émirs, les cheiks et tout un appareil féodal, vénal, brutal et incompétent, se sont contentés de perpétuer un pouvoir usurpé après l’indépendance. De prolonger les divisions voulues par les colons. D’aveugler les peuples en canalisant leur colère contre Israël, présenté comme la source de tous leurs maux, mais seul garant peut-être d’un semblant d’unité arabe. De faire de la victime palestinienne l’icône d’un combat dont le mérite est de durer, perpétuant la cause et, ainsi, le pouvoir des faux amis qui prétendent la défendre. Alors, à force, la rue arabe vit dans la nuit.
Injustice. Au Sud-Liban, la semaine passée, nous avons croisé Ahlam Awada, une femme de 38 ans, habitante de Khiam. Un jour, l’armée israélienne qui a occupé son pays vingt-deux années durant, a opéré l’une de ses rafles, aveugle elle aussi. Ses frères n’étant pas là, ils ont emmené Ahlam. Sans procès, sans motif valable, la jeune femme restera au cachot «du 19 septembre 1989 au 12 mai 1993». Evoquer ces dates quinze ans plus tard lui brouille encore la vue. L’injustice, l’arbitraire, cette impression d’être livrée à soi-même. Toutes ces années perdues aussi et, aujourd’hui, le célibat, comme pour sept femmes sur dix en âge d’être mariées dans la région. Des milliers d’Ahlam au Sud-Liban, des millions de jeunes désœuvrés dans le monde arabe, aimeraient pardonner, mais à qui? Dans ce contexte, le président syrien Bachar el-Assad n’est pas pire qu’un autre. Le réalisme politique oblige cependant à dire qu’il est un incontournable. Toute l’intelligence du projet d’Union pour la Méditerranée est de l’avoir compris. On ne fait la paix qu’avec son ennemi. C’est aussi l’habileté et la clairvoyance d’Assad, ophtalmologue de formation, d’avoir répondu présent le premier à l’invitation de Paris. Ce coup de poker aura permis une double première: réunir tous les protagonistes du conflit (le Libanais, le Palestinien, l’Israélien et le Syrien) aux Champs-Elysées un 14 Juillet. Tous ont dû écouter en silence, aux côtés de l’Europe rassemblée et du secrétaire général de l’ONU, Ban Ki-moon, la lecture du Préambule à la Déclaration universelle des droits de l’homme. Il faisait beau, l’ambiance était festive, pacifiée mais solennelle. Le défilé militaire dans la patrie des droits de l’homme a aussi une vertu symbolique: deux contingents de Casques bleus ont ouvert la marche, suivis de la troupe en kaki et des forces de dissuasion nucléaire. Un double message. A contempler le vol d’une patrouille de chasseurs français, espagnols, italiens et même un Mig slovaque dans le ciel parisien, comment ne pas songer qu’une paix est possible? La politique, c’est tout cela: une vision, du volontarisme, du réalisme, mais aussi des symboles.
Homme du jour. A la tribune, plusieurs poids lourds brillaient par leur absence. Jacques Chirac, aveuglé par l’assassinat de son ami Rafic Hariri, a boycotté. De même que le Libyen Kadhafi, égaré par son orgueil. Bachar el-Assad, qui lui avait succédé dans le rôle du «grand méchant», a eu la lucidité de revenir en grâce. Ce 14 Juillet, caché derrière ses lunettes noires, le dictateur était l’homme du jour. Au royaume des aveugles, les borgnes sont rois. Mais ceux-ci ont des devoirs, comme l’a rappelé Bernard Kouchner: «Il faut maintenant que l’effort politique se concrétise, sur le terrain, il faut des actes.»
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