Vers l'an mil, au plus sombre du Moyen Age, une poignée de Vikings organise des pugilats mortels. Ils possèdent une machine à tuer, un colosse borgne impavide, implacable, impitoyable. D’où vientil ce One-Eye (incarné par un Mads Mikkelsen monolithique et terriblement inquiétant), ce combattant au corps couvert de cicatrices et de runes? De l'enfer, prétendent certains. Le cyclope enchaîné ne parle pas, mais il a des visions, baignant dans une lumière rouge, comme le sang, comme le feu.
One-Eye s'évade et se venge. Accompagné d'Are, le petit garçon qui lui servait à manger et s'avère apte à traduire ses prophéties, il se joint à un clan de Vikings christianisés en route pour Jérusalem – son tombeau du Christ, ses richesses infinies…
Dans la foulée du méconnu 13e guerrier (Vikings contre Néandertaliens carnivores), du très crétin Outlander (un extraterrestre sème le souk dans les fjords), voire de l'inepte Beowulf de Zemeckis, le saisissant Valhalla Rising, de Nicolas Winding Refn (la trilogie Pusher, Bronson) commence dans le registre gore d'une épopée viking, avant de s'élever à la dimension mystique, au cauchemar métaphysique hanté de terreurs théologiques.
Théophagie. Une même cruauté, une même avidité sous-tendent christianisme et paganisme. «Un bourlingueur m'a dit que les chrétiens mangeaient leur propre dieu. C'est abominable», rumine un Barbare rappelant que le polythéisme est arithmétiquement supérieur au monothéisme.
Le drakkar des aventuriers se perd dans le brouillard. Lorsque la brume se dissipe, ils sont de l’autre côté de ce Styx qu'est l'Atlantique – dans la Jérusalem céleste ou au Valhalla, le séjour des morts dans les mythologies nordiques? La terre vierge qui s'offre à eux est belle comme le matin du monde, mais mortifère, puisqu’ils commencent par trouver un cimetière.
Au cœur des ténèbres. Des flèches jaillissent de nulle part et les clouent au mât tandis qu’ils remontent un fleuve impassible. Décimés par des ennemis invisibles, les hommes de Dieu perdent la foi et l'espérance. Ils alternent l’épreuve de la souille et l’ablution purificatrice. Le temps s'ankylose, bad trip. Ils prennent conscience de leur déréliction: «J’ai fait une fois un rêve comme ça, il y a longtemps, dit le chef de la bande. Je ne retrouvais plus le chemin de la maison. Alors j’ai compris que j’étais mort...» Et One-Eye l’invaincu, dans un élan de mysticisme opaque, opte pour le martyre, offrant sa nuque aux tomahawks des indigènes.
Grandiose comme une incantation heavy metal, portée par des images vibrant d’une lumière surnaturelle et une bande-son splendide (Peter Kyed et Peter Peter), cette incursion de croisés cupides sur les rivages de la jeune Amérique renvoie forcément à Aguirre, la colère de Dieu. Psaume célébrant la nature majestueuse et terrible, Valhalla Rising évoque aussi The New World de Terrence Malick, mais encore Au cœur des ténèbres de Conrad, et Apocalypse Now, puisque l’horreur, l’horreur attend forcément les conquérants qui remontent les cours d’eau...
Valhalla Rising. De Nicolas Winding Refn. Avec Mads Mikkelsen, Maarten Stevenson. Danemark, 1 h 33.
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