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Des millions et des millions d’hectares dispersés sur toute la Russie. C’est une étendue incalculable qui devrait revenir aux mains de l’Eglise orthodoxe, presque cent ans après la Révolution d’octobre. La loi sur la cession de la propriété à vocation religieuse aux organisations religieuses est en consultation et devrait passer à la Douma prochainement et sans encombre, tant cette réparation de l’histoire fait consensus.
A l’heure actuelle, l’Eglise jouit d’un usufruit gratuit et illimité de ses 16000 paroisses, 478 monastères et 4696 écoles du dimanche, qui appartiennent à l’Etat, aux communes et à des particuliers. Ces dernières années, quelques dizaines de bâtiments lui ont été rendus, mais la loi veut imposer une systématique. Sa mise en place promet des tracasseries, puisque l’Eglise devra prouver son droit pour chaque objet. Septante années de communisme ne se déferont pas sans heurts: lorsque le monastère de Valaam en Carélie a été restitué, il a fallu construire plusieurs immeubles pour reloger les familles qui vivaient sur son domaine. Dans l’avenir, l’Eglise devra activement collaborer pour reloger les personnes déplacées.
Se décharger des rénovations. L’idée de rendre à l’Eglise ce que l’Etat lui avait confisqué est apparue sous la perestroïka. Ce sont les circonstances économiques actuelles qui lui donnent l’impulsion finale. En abandonnant sa propriété, l’Etat se décharge de l’obligation d’entretenir les bâtiments – souvent en état de délabrement avancé. Dans la crise économique qui balaie la Russie, cet argument pèse de tout son poids. D’ailleurs, le patriarcat de Moscou a déjà reconnu que l’Eglise se lancera dans une profonde réforme économique, «car beaucoup de paroisses, notamment situées à la campagne, auront du mal à entretenir les lieux de culte».
Grâce à la loi, l’Eglise orthodoxe sera le deuxième propriétaire foncier du pays, après l’Etat. Lorsqu’on sait que, à Moscou, le prix d’un hectare varie entre 6 et 7 millions de dollars, il reste à savoir comment cette fortune sera imposée. Selon Nikolaï Shaburov, directeur du Centre d’études religieuses à l’Université des sciences humaines à Moscou (RGGU), ce point est encore en discussion. Le chercheur a assisté aux réunions du groupe de travail à la Douma et pense qu’un mode alternatif à la privatisation sera établi, qui exemptera l’Eglise d’impôts.
Mais ce n’est pas un chèque en blanc. Pendant dix ans, elle aura l’interdiction de vendre les bâtiments. En revanche, elle pourra les mettre en location et en faire un usage commercial. La porte ouverte à un enrichissement de l’institution? L’évêque Michel, du diocèse de Genève et d’Europe occidentale, ne l’entend pas ainsi. «L’Eglise n’a pas pour vocation de posséder des biens. Une utilisation dite «commerciale» serait uniquement destinée à remplir ses objectifs, la mission et la charité.»
La protectrice sociale. Une tâche pour laquelle l’Eglise orthodoxe ne se ménage pas. «Dans les grandes villes, il y a un fort développement de ses œuvres sociales, constate le professeur Alexandre Agadjanian, de l’Université RGGU. L’Eglise récolte des vêtements et de la nourriture, s’occupe des orphelins, des réfugiés, des alcooliques, des toxicomanes, des prisonniers...» Ainsi, certains analystes suggèrent que l’Etat attend de l’Eglise qu’elle endosse une charge sociale plus grande encore en échange de son indépendance nouvelle. D’ailleurs, le patriarcat tente de faire sa place en revendiquant cette fonction, comme l’a fait un représentant à l’agence Interfax: «Aujourd’hui, la société a mûri au point de vouloir un transfert juridiquement renforcé d’une part des fonctions sociales de l’Etat vers les organisations religieuses.»
Si ce transfert reste officieux, il est clair que le Kremlin et le patriarcat marchent dorénavant main dans la main. «Poutine a été la cheville ouvrière du changement de relation entre l’Etat et l’Eglise, se réjouit l’évêque Michel. Avec lui et Medvedev, nous avons des dirigeants orthodoxes qui ont une relation personnelle à l’Eglise.» D’ailleurs, c’est en 2007, dans une commission dirigée par le vice-premier ministre inconnu, qu’est né ce projet de loi. Son nom? Dmitri Medvedev.
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