Il a quitté son poste de porte-parole du Conseil fédéral sans regret à la fin du mois dernier. Détendu sur une terrasse du bord de l’Aar à Berne, Oswald Sigg arbore un grand sourire. «Regardez mon agenda: il est vide. Quel bonheur, c’est le paradis!» L’Hebdo le retrouve non pas pour quêter quelques indiscrétions de sa part – c’est une tombe – mais pour l’interroger sur le regard qu’il porte sur la Suisse en tant que citoyen engagé.
Oswald Sigg a en effet adhéré au Parti socialiste en 1972, avant même d’entamer sa carrière professionnelle. «C’était le seul parti qui me semblait à même de faire bouger la Suisse. Les autres me paraissaient trop poussiéreux, à commencer par le Parti radical, pourtant fondateur de l’Etat confédéral, qui avait perdu tout élan révolutionnaire.»
Quand la Suisse ronronnait. Les années 70 sont aussi des années de crise, celle du choc pétrolier. La Suisse politique, elle, ronronne. Le Conseil fédéral tient certes de longues séances jusqu’à 15 ou 16 heures chaque mercredi, mais il ne se dispute jamais. A cette époque, Oswald Sigg, qui vient d’achever ses études en sciences politiques et une thèse consacrée aux droits populaires, trouve un premier emploi au Service d’information de la chancellerie fédérale, que dirige alors Walter Buser. Une ou deux fois par année, ce dernier conviait son jeune collaborateur dans son bureau, fermait la porte avant de lui confier: «Aujourd’hui, c’était affreux! Les conseillers fédéraux se sont tellement bagarrés qu’ils ont même dû voter.» Une anecdote qui en dit long sur l’ambiance habituelle des séances.
Un bail de quarante ans. Durant près de quarante ans, Oswald Sigg n’a jamais quitté les arcanes du pouvoir, en dehors de deux escapades à l’ATS et à la SSR. Il travaille successivement pour cinq conseillers fédéraux en tant que spécialiste de l’information – Willi Ritschard (PS), Otto Stich (PS), Adolf Ogi (UDC), Samuel Schmid (UDC) et Moritz Leuenberger (PS) – avant d’être nommé en 2005 au poste de vice-chancelier de la Confédération.
Bien sûr, beaucoup de choses ont changé dans les rapports entre la presse et le pouvoir. A l’époque, la communication de la Chancellerie est encore embryonnaire. Chaque conseil-ler fédéral a sa cour de journalistes en fonction de l’orientation politique du média. Le journalisme d’investigation tout comme celui de boulevard n’en sont qu’à leurs débuts.
L’arrivée des casse-pieds. Mais cela ne va pas tarder à changer. L’arrivée d’une nouvelle génération de journalistes curieux commence à donner des sueurs froides à certains conseillers fédéraux. «C’étaient des casse-pieds pour les fonctionnaires, mais ils posaient des questions dérangeantes, nécessaires au bon fonctionnement d’une démocratie», se rappelle Oswald Sigg. Lorsqu’un journaliste perspicace s’aperçoit un jour que les nouveaux avions que l’armée envisage d’acheter ne peuvent pas entrer dans certaines cavernes du Réduit, le Département militaire est aux abois!
Longtemps décriée dans l’antre du pouvoir, la presse de boulevard se forge une respectabilité. Populaire mais pas populiste, Willi Ritschard s’y adapte sans problèmes. Il est probablement le premier conseiller fédéral people de l’histoire. Il entrouvre une partie de sa sphère privée à la presse et plonge ainsi gaillardement dans sa piscine pour un magazine illustré.
Si proche du peuple qu’on le surnomme «le père de la nation», le Soleurois n’hésite pas à sortir du cadre pour faire passer un message simple. Alors qu’il est chef des Finances, il se bat pour faire passer la hausse d’une taxe en votation, car la Confédération a besoin d’argent pour payer ses dettes. Le Blick lui propose alors de poser en montrant les poches vides de son pantalon. Choqué, Oswald Sigg intervient. «J’ai essayé de l’en dissuader, mais Willi Ritschard l’a fait.» Inutile de préciser qu’il a gagné la votation.
Succès invisibles. L’élection de son successeur provoque une crise au sein du Parti socialiste. En 1982, Otto Stich évince Lilian Uchtenhagen avec l’appui du camp bourgeois. Les camarades bouillonnent de colère et pressent leur parti de quitter le gouvernement, plaçant Oswald Sigg dans une position schizophrénique. Celui qui doit devenir le chef de la communication d’Otto Stich s’oppose, en tant que militant socialiste, à la participation de son parti au Conseil fédéral.
Coquilles vides. Tous deux s’accordent pour s’en remettre à la décision du Congrès du PS, qui décide finalement de rester gouvernemental. Aujourd’hui encore, Oswald Sigg reste critique sur ce point: «La participation au Conseil fédéral est une question que notre parti ne se pose pas assez souvent. Au sein d’un gouvernement de droite, le PS ne peut pas obtenir suffisamment de succès. Et lorsqu’il y en a, le public peine à les discerner.»
Ah, si le PS avait plus de pouvoir au sein du collège... Il aurait pu prévenir la tempête qui s’abat actuellement sur la Suisse et son secret bancaire. Jeune militant, Oswald Sigg récolte personnellement des signatures pour l’initiative des banques, qui vise précisément à supprimer la distinction entre évasion et fraude fiscales. Il tente même de convaincre le conseiller fédéral radical Nello Celio, qu’il aborde devant un local de vote. En vain. En votation, l’initiative fait un flop: 73% des votants la rejettent en 1984. «Le secret bancaire est un mythe et, en 2009 comme par le passé, les Suisses ont toujours autant besoin de s’y raccrocher», regrette Oswald Sigg.
Secret bancaire, neutralité armée, souveraineté: les Suisses tiennent à ces piliers de l’identité politique du pays. Mais ne sont-ils pas devenus autant de coquilles vides? «Tous ces mythes sont dépassés», affirme Oswald Sigg, désabusé. «La Suisse n’est plus souveraine, comme tous les autres pays, d’ailleurs. La souveraineté nationale est une notion du XIXe siècle, mais elle ne correspond plus à la réalité du XXIe siècle.»
Le déni de réalité helvétique peut déboucher sur des situations surréalistes. C’est ainsi que tout récemment, le ministre des Finances Hans-Rudolf Merz annonce sans crier gare que la Suisse envisage d’accorder un prêt de 10 milliards pour renflouer le Fonds monétaire international (FMI). Pourquoi pas, mais cette déclaration sent la précipitation et semble donner raison aux Etats-Unis et à l’Allemagne lorsqu’ils pilonnent le secret bancaire en mettant la Suisse sous pression. «C’est aussi le prix de notre isolement et de notre pseudo-souveraineté», commente Oswald Sigg.
En fait, tout se passe comme si la Suisse avait inventé le bilatéralisme avec l’Union européenne (UE) pour conserver ses mythes. «Hélas, nous affichons trop souvent notre souveraineté non pas avec l’Europe, mais contre elle», déplore-t-il. Mais cette obstination à rester à l’écart de l’UE peut déboucher sur des situations «aberrantes». Lorsque la Suisse veut reprendre unilatéralement le principe du Cassis de Dijon pour faire baisser les prix, elle oublie que c’est une contradiction crasse. Ce principe consacre justement la reconnaissance mutuelle des produits au sein de l’UE.
Deux notes optimistes. Ce tableau de la Suisse d’aujour-d’hui est bien sombre. Oswald Sigg, qui voulait faire bouger le pays en 1972, serait-il déprimé après avoir tant fréquenté le pouvoir? Non! Il préfère conclure sur deux notes optimistes. La première concerne la percée des femmes au Conseil fédéral, où elles ont désormais atteint la parité si l’on tient compte de la chancelière. «Les femmes posent des questions que les hommes oublient ou n’osent plus poser, par exemple sur la nécessité pour le soldat suisse de conserver son arme à la maison», note-t-il. De plus, les femmes ne considèrent pas la politique comme un terrain de jeu. «Elles cherchent d’autres rapports de force.»
Deuxième constat réjouissant selon lui: «La Suisse bouge malgré tout, grâce aux droits populaires, qui sont le génie politique de ce pays. N’oubliez pas que c’est grâce à une initiative populaire que nous avons adhéré à l’ONU.» Son testament politique se résume donc ainsi: oui à l’Europe, mais à la condition sine qua non que ces droits populaires soient préservés.
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