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L’immersion ou rien

Par Tasha Rumley - Mis en ligne le 23.09.2009 à 14:18

Comment éviter d’être entravé dans sa carrière, tel Pascal Broulis, par la non-maîtrise de l’allemand? Comment faire de tous les Suisses des bilingues? Imposer une expérience linguistique à chaque écolier serait un premier pas. Enquête sur une utopie.

Le sort de Pascal Broulis, fauché sur la route du Conseil fédéral, démontre qu’il aurait justement incarné les Romands. Du moins, leur faiblesse première: l’incompétence en allemand. A l’instar du président du Conseil d’Etat vaudois, la plupart des Welsches sortent de l’école incapables de converser et, encore plus, de travailler dans la première langue du pays. Bien que les heures d’allemand se multiplient à l’école, rien n’y fait: le «syndrome Broulis» persiste. Un mal pas seulement romand, mais national, malgré l’impression tenace que les Alémaniques parlent mieux le français. Le Tages-Anzeiger affirme que plus de la moitié des parlementaires alémaniques comprennent mal le français, alors que, sous la Coupole fédérale, chacun devrait pouvoir s’exprimer (et être compris) dans sa langue maternelle.
Pourtant, l’allemand (et le français pour les Alémaniques) bénéficie d’une place de choix dans les cursus. Tous les élèves le commencent en 3e primaire, alors qu’ils attendaient autrefois la 5e. Les manuels désuets ont été rangés au placard pour laisser place à «Geni@l», qui place l’expression orale en priorité. Mais cela ne suffit pas. Alors, que faire pour que la mésaventure de Pascal Broulis ne se reproduise plus? De l’avis des pédagogues, seule l’immersion dans une langue permet d’en acquérir une vraie compréhension et de parler par soi-même.

Deux cent trente-six systèmes bilingues. Chaque année en Suisse, ce sont près d’un millier d’écoliers qui partent étudier dans l’autre région linguistique. Parallèlement, environ 350 classes passent une ou deux semaines dans un collège partenaire. Ces séjours de courte durée exacerbent la motivation d’apprendre, si ce n’est l’acquisition de la langue elle-même. Toutefois, sur les centaines de milliers d’écoliers que compte la Suisse, ces épisodes linguistiques ne touchent qu’une extrême minorité. Selon l’estimation de L’Hebdo, établie sur des sources cantonales et associatives, seuls 5% des petits Romands mènent une expérience bilingue durant leur cursus.
Pourtant, les possibilités d’immersion semblent infinies. Il est révolu le temps où les adolescents ne disposaient que d’une option pour se former, le séjour à l’étranger à plus de 10 000 francs l’année. A l’échelle européenne, il existe 236 systèmes différents d’apprentissage bilingue, selon Jacques-André Tschoumy, chef du projet SCALA transEurope, qui milite pour le plurilinguisme.
En Suisse, une vaste offre nationale gratuite a été développée, coordonnée par la Fondation CH Echange de jeunes, basée à Soleure et soutenue par la CDIP (Conférence des directeurs de l ’ instruction publique). Mais la plupart des expériences pratiques restent du ressort des cantons. Et là, ils ne jouent pas tous dans la même cour. Du côté de Vaud et de Neuchâtel, si les échanges individuels d’élèves sont nombreux, les initiatives originales proposées par les écoles restent rares. «Les cantons bilingues investissent beaucoup plus dans ce domaine, informe Silvia Mitteregger, responsable à la Fondation CH Echange. Ils disposent des bases légales et sont obligés de le faire.» Les cantons traversés par la frontière des langues bénéficient aussi d’une matière première de choix: un réservoir d’enseignants bilingues et des écoles dans les deux langues, entre lesquelles il est facile d’échanger les élèves.
Depuis 2005, Fribourg, le Valais et Berne ont établi leurs «concepts d’apprentissage des langues» respectifs, qui encouragent notamment les communes à créer des classes bilingues. Le Jura également a posé un cadre dans son programme de législature 2007-2011, qui introduit un jumelage si intense avec Bâle-Campagne et Bâle-Ville qu’il en devient presque un canton bilingue.
Le but de cette politique? Encadrer les innombrables programmes linguistiques qui poussent de façon aléatoire depuis dix ans (voir tableau en page 44). Des initiatives souvent parties du bas, par le zèle d’un enseignant convaincu qu’il pourrait convertir ses têtes blondes à la langue de Goethe dans un cadre décontracté.
Aujourd’hui, ces profs pionniers voient leur œuvre confirmée au sommet. Le plurilinguisme s’institutionnalise. «Les écoles n’avaient pas attendu les cantons pour mener leurs expériences, constate Olivier Tschopp, chef du Service de l’enseignement secondaire II dans le Jura. Nous passons maintenant d’une politique d’école à école à une politique de canton à canton.»

Le Valais pionnier. Cet engouement soudain des Départements de l’instruction publique compte tout de même quinze ans de retard sur le Valais. Au milieu des années 90, ce canton a défriché la voie avec l’instauration de filières bilingues à Sion, Sierre et Monthey. Des centaines d’écoliers ont, depuis, passé par des leçons de sciences, d’histoire ou autres en allemand. L’Etat du Valais reste premier de classe, avec 22% de ses lycéens (gymnase) qui étudient en bilingue.
Fribourg, où la question des langues constitue un vrai débat de société, a failli s’inscrire dans la ligne des pionniers. En 2000, le Conseil d’Etat proposait de rendre obligatoire l’immersion partielle. Lors d’un scrutin serré, les Fribourgeois l’ont refusée. La peur de la germanisation de ce canton frontière a pris le dessus.

L’italien oublié. Si ces différences entre cantons et même entre régions s’expliquent aisément par les liens plus ou moins étroits avec la Suisse alémanique, elles posent un problème de taille. Les élèves ne disposent pas des mêmes chances pour se frotter aux langues.
Par ailleurs, les programmes publics se concentrent sur l’allemand et ignorent la troisième langue du pays. Il est impossible de mener une maturité bilingue français- italien, alors que Genève et Neuchâtel la proposent en anglais. Un écolier peut certes prendre l’initiative de construire son propre projet d’immersion au Tessin, mais les autorités scolaires décideront de le lui accorder au cas par cas. Et lui demanderont peut-être de redoubler son année au retour.

Redoubler en allemand. Cet affront à la cohésion nationale ne doit pas occulter le fait qu’il existe des possibilités alléchantes et souvent méconnues. En 2007 par exemple, Swisscom a créé avec CH Echange une expérience linguistique par portable, où l’opérateur prête pour une semaine une valise de téléphones à deux classes. Alexandre Mouche, enseignant à Bellelay (BE) l’a menée deux fois avec ses élèves de 8e et de 9e. «On fixe des rendez-vous avec l’autre classe et les élèves s’appellent pour obtenir des informations sur leurs correspondants. C’est limité, vu leurs capacités, mais ils sont obligés de se faire comprendre: c’est de la communication en situation réelle.» Menée une vingtaine de fois, cette expérience rencontre cependant peu de succès auprès des Romands, alors que les communications sont gratuites. La liste d’attente côté alémanique s’allonge. Avis aux amateurs.
Bien plus exigeante, la 10e année linguistique constitue une option efficace pour jeunes motivés. A l’origine, elle a été créée pour les ados en rade, qui n’ont pas déniché de place d’apprentissage. L’écolier décide alors de redoubler sa 9e dans un collège alémanique, où il suivra des cours particuliers parallèlement au programme commun.
C’est ce qu’a fait Florine Simonin, 16 ans, qui a passé l’année écoulée à Birsfelden (BL). Stressée autant par le défi linguistique que social («J’avais peur de ne pas tomber dans une bonne classe.»), l’habitante de Porrentruy effectue chaque jour 45 minutes de déplacement. «Ma maman ne voulait pas que je loge dans une famille.» Si elle sait qu’elle aurait progressé davantage en immersion totale, elle ne s’apitoie pas. «Au début, je ne comprenais rien! Je n’ai pas réalisé mes progrès, mais, à la fin de l’année, je saisissais tout.» Florine s’intègre bien et passe des moments épiques à étudier l’anglais en allemand. L’aventure ne pose pas même d’obstacles financiers, car l’Etat subventionne ses repas et ses trajets.
Ravie de son séjour à Bâle-Campagne, Florine a converti sa meilleure amie, partie il y a peu. De son côté, elle vient d’entrer au lycée bilingue de Porrentruy, où elle balade sa facilité. Le lycée pour un ado en rade? Florine ne correspond pas au profil cible. C’est pour s’assurer la voie gymnasiale bilingue qu’elle avait opté pour l’année bâloise. «De plus en plus de bons élèves saisissent cette opportunité», remarque Olivier Tschopp.

Ecole contre autorité parentale. Le parcours de Florine montre que ce sont d’abord les écoliers prévoyants et sensibilisés à l’importance des langues qui optent pour ces cursus. «Tant que rien n’est obligatoire, le fait de s’y inscrire signifie déjà qu’on appartient à une catégorie sociale spécifique», avertit Claudine Brohy, codéléguée du Forum du bilinguisme à Bienne, et référence romande en la matière. Obligatoire, le mot est lâché. Faut-il forcer les écoliers à s’immerger dans la langue première du pays?
Imposée, cette démarche déboucherait sans doute sur une guerre de tranchées avec les profs et les parents. Forcer tous les écoliers à partir en séjour linguistique, par exemple, risquerait de heurter l’autorité parentale. On pourrait certes se cantonner à exiger l’échange de gymnasiens de dernière année, souvent majeurs. Ce serait alors des problèmes organisationnels qui se poseraient, comme le souligne Nicolas Renevey, chef du Service de l’enseignement secondaire II à Fribourg. «Imaginez que le canton de Zurich ou de Berne décrètent l’obligation pour tous d’effectuer un stage en Suisse romande. Que se passerait-il? Il serait tout simplement impossible de les recevoir.»
Autre moyen parfois évoqué, généraliser l’enseignement bilingue pour tous les petits Romands. Irréaliste. Les écoles souffrent déjà d’une pénurie d’enseignants d’allemand, où trouveraient-elles des profs de sciences naturelles ou humaines germanophones? Seules les générations fraîchement émoulues des HEP pourraient s’en sortir. Les écoles pédagogiques exigent à l’entrée le niveau B2 (aisance) et estiment à C1 (professionnel) celui de leurs diplômés. La HEP du Valais va jusqu’à imposer à tous les futurs profs de passer une année à Brigue.
Reste les milliers d’enseignants qui sont dans le circuit. Dans le primaire, ils ont déjà peu goûté l’abaissement du début de l’allemand à la 3e primaire. Pourtant, Claudine Brohy se dit convaincue de combler les lacunes avec la formation continue. «Souvenez-vous du moment où il a fallu introduire l’informatique à l’école: les jeunes enseignants étaient plus motivés, mais tous ont dû s’y mettre. La pression internationale était si forte qu’on n’a pas attendu vingt-cinq ans ni prétendu que c’était trop cher, on l’a fait.» Dans cette optique, Jacques-André Tschoumy propose des primes à ceux qui iraient s’immerger en Allemagne ou qui échangeraient leur poste avec un confrère alémanique. «A court terme, cela coûterait, reconnaît-il. Mais le retour sur investissement serait, au final, bien plus avantageux.»
Pour l’instant, généraliser l’enseignement bilingue sonne comme une belle utopie. Même Jacques-André Tschoumy ne l’imagine pas avant l’horizon 2050 et le renouvellement complet des enseignants antérieurs à la HEP.

Obligatoire, plus ou moins intense. Alors, quel chemin emprunter? C’est sans doute un hybride entre l’obligatoire et le facultatif qui permettrait de familiariser tous les élèves avec l’expression allemande de façon réaliste. L’école pourrait imposer à tous les élèves de mener «une expérience bilingue» de leur choix durant leur parcours obligatoire. En échange, les établissements, soutenus par les cantons, devraient étoffer leur offre. L’élève déciderait de son implication, maximale dans le cas d’un séjour linguistique, minimale dans celui d’une correspondance électronique avec un Alémanique. Les projets collectifs, tels les échanges de classes, compteraient également.
L’utilisation des téléphones portables et de l’e-mail montre qu’une expérience linguistique n’est pas forcément lourde et compliquée. L’exiger de chaque élève d’ici à sa 9e année le forcerait à lorgner du côté des langues. En devant choisir par lui-même la méthode, il développerait sa conscience du poids des langues. L’influence parentale s’en trouverait d’autant réduite.

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Tags: Bilinguisme, Suisse, école,

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Réaction de dury
le 26.09.2009 à 11:31
Parfait cancre en allemand pendant mes premières années de scolarité...
 



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