«Ma petite entreprise», la chronique que vous avez tenue durant cinq ans dans L’illustré et qui a inspiré votre livre, c’étaient des clins d’œil à l’actualité et des bribes d’émotions. Pas trop difficile comme exercice pour un grand bavard?
Non. Du reste, en réécrivant les commentaires pour le livre, je n’ai pas eu trop de mal à garder quelque chose d’un petit peu serré. L’idée n’était pas de faire une sorte de bible mais au contraire de garder la pulpe de ce que j’avais imaginé.
La force de ces chroniques justement, était-ce le fait d’écrire en «je» ou qu’un éditorialiste se permette ce regard décalé?
L’un des vertiges de la chronique, c’est que ce soit le rédacteur en chef qui dise cela. Ce mélange donnait un autre rythme, un décalage. Le fait d’écrire aussi l’édito oblige à faire un pas de côté plus grand et donc d’aller plus vers l’intime. Les journalistes passent leur temps à produire de l’opinion. J’ai essayé de produire aussi des émotions.
La fin de L’illustré, c’était forcément la fin de Ma petite entreprise?
C’était difficile pour moi d’imaginer une suite, d’ailleurs on ne me l’a pas demandé et je ne l’ai pas proposé non plus. Parce que ça n’aurait pas le même sel si je n’en étais plus le rédacteur en chef. En revanche, les écrire m’a un peu manqué.
Et les lecteurs, ça leur a manqué aussi?
J’ai eu entre 300 et 400 messages 100% positifs après mon départ, cela m’a étonné. Je me suis dit qu’il y avait peut-être un lien, un dialogue qui mériterait une petite trace.
Ce n’est pourtant «qu’»un semainier...
Justement, c’était très ordinaire, les gens pouvaient se retrouver dans un certain nombre de choses. On est aussi des êtres amoureux, des êtres sexuels, des êtres avec des émotions et des colères. Ce côté multifacette a parlé à pas mal de gens.
Cela a-t-il flatté votre ego? Ego que vous dites moins grand qu’on ne le croit.
Les gens confondent tout: le narcissisme, l’exhibitionnisme, l’ego et la prétention. Ils en font un paquet complet. Il y a peutêtre chez moi une part d’absence de pudeur. J’essaie de me débarrasser avec les années de mon côté coincé, de me sentir un peu plus libre et donc un peu plus exhibitionniste. De me regarder dans le miroir sans avoir honte, peut-être est-ce là le début du narcissisme. Et puis je suis peutêtre prétentieux, car j’aime bien la compétition. Cela a pu agacer certains de mes collègues.
Est-ce à dire que vous êtes peu sensible à l’image que vous donnez?
Je suis moins obnubilé par mon image que les gens qui cherchent à m’en coller une. J’ai toujours passé pour un bavard, je le suis beaucoup moins qu’on le dit. On vit avec des étiquettes que les gens vous posent. Soit on passe son temps à essayer de s’en débarrasser soit on s’en fout.
Quel a été l’élan qui vous a fait revenir à ces chroniques, à part qu’elles vous manquaient?
J’avais encore des choses à dire. Cela permettait de suggérer des manières de concevoir le journalisme. Depuis quelques années, on n’écoute pas assez les particularismes des journalistes et leur manière de raconter, de ressentir les sujets. Sous prétexte de sobriété, de gratuité, on fait des articles moins intéressants et on s’étonne qu’ils se vendent moins. Je ne suis pas de ceux qui disent que la crise actuelle est due à internet et aux gratuits, je dis qu’une bonne part de la crise vient des journalistes. Un article, c’est d’abord une pensée en amont et une écriture en aval avec une information, une enquête au milieu. On doit aller plus vers ce qu’on ressent.
Mes petites entreprises, ce n’est pas un best of, mais un choix de chroniques que vous nourrissez d’autant de textes en vis-à-vis.
Je ne voulais pas d’un best of. Je voulais que les gens qui achètent ce livre n’aient pas la sensation de lire des choses qu’ils avaient déjà lues. Il y a plusieurs ouvrages de ce type que j’ai beaucoup aimés, le Carnet de nuit de Sollers, les Carnets de Fitzgerald, ou Parole de la nuit sauvage de Lou Reed. Vous pouvez prendre ces livres à n’importe quelle page et vous découvrez un truc. Les chroniques que j’ai choisies sont celles que je pouvais prolonger. J’en ai gardé une centaine sur deux mille environ puis j’ai encore élagué jusqu’à en conserver cinquantesept.
C’est un livre qui vous a pris du temps à écrire?
Plus long que je ne le pensais. Je partais du principe qu’un livre est plus qu’un journal, que ça allait rester. J’avais peur que ce soit nul, et j’ai essayé d’aller plus loin afin de dégager une certaine forme d’intimité.
Geluck illustre la couverture du livre avec un marionnettiste. Vous vous voyez comme ça? Vous tirez les ficelles, vous animez plusieurs personnages en vous?
Geluck a accepté de faire un dessin pour la couverture et le marionnettiste m’allait bien, oui. Ce que j’écris est supposé montrer plusieurs facettes du même personnage. Est-ce que je tire les ficelles? Je n’ai pas l’impression de maîtriser toujours les choses comme ce marionnettiste-là.
A un moment dans le livre, vous feignez de vous étonner de vos associations d’idées et dites que vous allez consulter. C’est fait?
Oui, j’adore la psychanalyse. On a tous des psychés relativement encombrés quand on arrive à l’âge adulte. Ça m’a beaucoup aidé et ça continue de m’aider.
Le regard, les railleries des confrères, ça a été un frein?
Je vais dire une énormité mais j’écris pour les lecteurs. Du moment que j’avais des retours extrêmement positifs des lecteurs, je me moquais un peu de ce que pourraient penser les rédacteurs. Il y a quelques personnes autour de moi dont l’avis compte. Et l’avis d’Isabelle (Isabelle Falconnier, rédactrice en chef adjointe de L’Hebdo et épouse de Christophe Passer, ndlr) compte plus en tant que femme qu’en tant que journaliste.
Votre femme, justement. Vous en parliez chaque semaine sans dire qui elle était, vous en a-t-elle voulu?
Elle ne m’a jamais dit un mot sur ce que je devrais écrire et n’a jamais fait la moindre remarque négative. Elle considère que la liberté de celui qui écrit est totale. Ce petit jeu entre nous n’aurait pas eu de sens s’il n’avait pas aussi amusé beaucoup de lecteurs qui réclamaient la suite des aventures. Si pendant deux semaines je ne disais rien sur elle, je recevais aussitôt des messages.
Vous n’avez levé le secret sur son identité qu’à la parution de la dernière chronique…
Ça se terminait par le mariage. C’était une jolie fin. Il y avait une certaine logique à le dire d’autant que ce secret autour d’elle commençait à paraître un peu factice. Et puis ça a permis de mettre sa photo…
Les quelques lignes plus hot dans le livre auraient été possibles dans L’illustré?
J’aurais beaucoup aimé avoir l’autocollant «réservé aux adultes», mais non en effet, je n’aurais peut-être pas écrit ces mots-là dans un journal supposément familial. Pour le livre, je me suis dit que la nature sensuelle de cette relation le permettait. Le désir est toujours juste, vous ne pouvez pas mentir avec ça.
Une formule choc pour que les ventes de votre livre explosent?
Les journalistes ont un cœur.
Christophe Passer dédicacera Mes petites entreprises, Ed. Favre, chez Payot: samedi 23 janvier (Nyon, Chantepoulet, Rive gauche), samedi 30 janvier (La Chaux-de-Fonds, Neuchâtel, Yverdon), mercredi 3 février (Sion), samedi 6 février (Fribourg, Vevey, Lausanne).
«J’AURAIS BEAUCOUP AIMÉ AVOIR L’AUTOCOLLANT “RÉSERVÉ AUX ADULTES”.» Christophe Passer
PROFIL
CHRISTOPHE PASSER
1964 Naissance à Fribourg.
1988 Stage de journaliste au Bureau de reportage et de recherche d’information (BRRI) après une licence en économie.
1991-2004 Nouveau Quotidien, L’Hebdo, dimanche.ch
2004-2009 Rédacteur en chef de L’illustré.
2009 Grand reporter à L’illustré et à L’Hebdo Marié, un enfant.
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