Pak et Kim sont Asiatiques et n’ont pas 20 ans. Depuis le 25 septembre, ils habitent un quatre-pièces et demi à deux pas du parc Saint-Jacques, le plus grand stade de football de Suisse. Ils ne parlent pas allemand, trois mots d’anglais pour Kim. Même si leurs patronymes l’évoquent, Pak et Kim n’ont rien de héros mangas. Ils sont footballeurs et rêvent de gloire.
Comme des milliers de jeunes gens qui quittent pays et famille pour tenter leur chance dans la jungle professionnelle européenne. Fin de l’histoire? Pas vraiment. Car Pak et Kim ont une particularité. Ils viennent en droite ligne de Pyongyang, la capitale de Corée du Nord, le pays le plus fermé du monde. Leurs talents leur ont valu d’être sélectionnés en équipe nationale olympique, avant d’être envoyés en Europe.
Désormais, Kim Kuk-Jin et Pak Chol-Ryong sont licenciés du FC Concordia Bâle, équipe de milieu de classement de deuxième division suisse. Un grand écart inimaginable, mystérieux. Comment ont-ils pu atterrir dans le petit stade en béton du Rankhof sur les bords du Rhin? Et qui plus est avec la bénédiction de la Fédération nord-coréenne de football et de multiples ministères?
L’histoire a commencé il y a deux ans, un peu par hasard. Karl Messerli, roi des buteurs du championnat de Suisse en 1969, en est l’initiateur. «Cela fait 15 ans que mon commerce passe par la Corée du Nord. Lors de mes voyages, j’ai cherché à découvrir le football», explique ce commerçant de peluches dont le site de production est situé dans le pays du dictateur Kim Jong-il.
Il y a vu des joueurs techniquement supérieurs à la moyenne, rapides, mobiles, «les Brésiliens de l’Asie, mais dont les qualités n’étaient pas optimisées par manque de confrontations internationales. Et pour cause, le pays est fermé.» L’idée a alors germé: et si ces footballeurs partaient à l’étranger pour parfaire leur formation? «J’en ai parlé à Angelo Corti, responsable technique du Concordia. On avait joué ensemble et j’avais confiance. Il pouvait écouter un projet fou», se rappelle-t-il. Auparavant, il avait pensé à d’autres clubs, «mais c’était difficile. La Corée du Nord n’a pas tellement bonne presse.» Opération financière. Il y a un an, le projet a pris une autre dimension. «Des représentants de la Fédération nord-coréenne sont venus à Bâle. Ils ont parlé avec le président Stephan Glaser.» Le pacte a été finalisé cet été, à Pyongyang. Dans le football, l’idée de base est toujours la même et elle vaut pour la Corée du Nord communiste, comme pour le Brésil ou l’Afrique: «Nous prenons vos joueurs, nous leur offrons une vitrine, et tous ensemble, nous espérons qu’ils taperont dans l’œil de clubs plus riches.» Stephan Glaser ne le cache pas: «Il ne s’agit pas de bénévolat.
Ces deux joueurs sont payés comme les autres. Dans cette transaction, tout le monde doit être financièrement gagnant.» Les contrats prévoient ainsi le partage des bénéfices de potentiels transferts, ainsi que les droits marketing, entre la Fédération, le FC Concordia et des investisseurs éventuellement intéressés par l’accès à un vivier de footballeurs encore vierges d’agents. Car Kim et Pak ouvrent la voie. La collaboration devrait s’étendre à d’autres joueurs. «Mais avec les Coréens, il faut être patients. Ils attendent que l’on prenne soin de leurs joueurs. La confiance est essentielle. Ils sont très prudents.»
Propre sur eux. Tellement que la sélection a été très minutieuse. «Kim et Pak ne sont pas les joueurs les plus talentueux, mais ceux qui offrent le plus de chance de s’acclimater. Tous voulaient venir, » explique Karl Messerli, l’entremetteur qui a participé à cette Star Academy sauce nord-coréenne. Les candidats devaient «être propres sur eux», ne pas redouter l’éloignement et, probablement, offrir un maximum de garanties de fidélité au régime.
D’ailleurs, même à Bâle, le pays ne les oublie pas. Ainsi, les deux jeunes gens sont accompagnés de «Monsieur O», comme on l’appelle dans les tribunes. O Il Son, officiellement, est traducteur anglais-coréen. Mais il est aussi chargé de l’épanouissement des joueurs. Ancien arbitre FIFA, l’homme, salarié de la fédération, a fait ses preuves. Il a voyagé dans le monde entier, mais est toujours revenu à Pyongyang. Du béton. Toutes les deux semaines également, Kim et Pak passent le week-end à Berne à l’ambassade. «Histoire de cultiver leurs racines et de pouvoir parler leur langue,» explique Karl Messerli. Le tout dans la plus grande discrétion.
Ainsi, le vendredi 24 octobre, une délégation de l’ambassade s’est faufilée incognito, avec femmes et enfants, dans les tribunes du stade. Histoire de voir Kim dans ses œuvres face à La Chaux-de-Fonds, de prendre quelques photos souvenirs avant de partir en groupe vers Berne. Pak, lui, était dans les tribunes, l’entraîneur Michel Kohler le jugeant encore trop juste pour intégrer l’équipe. A ses côtés, Monsieur O. Dans sa poche, le sandwich salami qu’on lui avait offert quelques minutes auparavant et qu’il avait gardé pour son protégé: «Pak a faim», lâche-t-il comme unique parole officielle. Pour le reste, le Coréen répond à la curiosité des gens par des sourires aimables.
Douze mots pour la théorie. Car les trois Coréens, même totalement libres de leurs mouvements, vivent dans une bulle. «Notre devoir est de les protéger, notamment face aux médias. Ils ne sont pas prêts,» explique Karl Messerli dont l’épouse joue les professeurs d’allemand une heure par jour. Sinon, ils vivent comme n’importe quels footballeurs. Pâtes avant les matches, cinéma et petite virée en boîte de temps à autre.
De quoi favoriser leur intégration rapide qui surprend Michel Kohler: «Dès leur arrivée, ils sont allés vers les autres joueurs.» Malgré la barrière de la langue. «Dans ce métier, on doit tous faire un geste,» explique l’entraîneur jurassien en fouillant dans son sac. Il en ressort un pense-bête plastifié: «J’ai trouvé un site où le coréen est donné en phonétique avec traduction française. J’ai sélectionné une douzaine de mots qui me permettent d’expliquer l’essentiel. Il y a gauche, droite, avant et arrière, ainsi que dopta qui signifie aider et ne pour oui.»
Même si Michel Kohler sait qu’il est l’unique entraîneur occidental à diriger des joueurs de cette nationalité, il refuse toute pression particulière: «Leur parcours et leur volonté forcent le respect, y compris chez leurs coéquipiers. Je me dis que le sport a contribué à recréer des relations politiques. Souvenez-vous du match Iran–Etats-Unis. Peut -être que Kim et Pak sont les premières briques d’un nouveau pont.» Mais sans qu’ils le sachent vraiment. Dans leurs têtes, ils rêvent de buts, de gloire et de lumière. Karl Messerli, aussi attendri qu’une seconde maman: «La semaine dernière, ils ont assisté au match de Ligue des champions entre Bâle et Barcelone. Ils sont revenus émerveillés.»
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