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Par ALAIN CAMPIOTTI - Mis en ligne le 31.08.2011 à 13:25 |
Bienvenue en Palestine! De la terrasse directoriale de l’Université d’Ariel, la vue est imprenable. A gauche, les alignements de maisons blanches descendent du sommet de la colline. Au centre, le campus universitaire est en développement. Entre les deux, il y a un terrain en étages préparés par les trax: c’est là que va s’ouvrir le chantier des 277 nouvelles unités de logement dont Ehud Barak, le ministre israélien de la Défense, vient d’autoriser la construction malgré les protestations rituelles du monde arabe, de l’Europe et des Etats-Unis. «QUE DIRAIT LA SUISSE SI LE LIECHTENSTEIN LA BOMBARDAIT?» Yigal Cohen-Orgad, chancelier de l’Université d’ArielPlus à droite, sur l’autre flanc de la vallée, à moins d’un kilomètre, des minarets et des murs couleur sable signalent une ville palestinienne, presque aussi grande qu’Ariel. Quel est son nom? Terrible embarras: Shmuel Dovrat, le porte-parole de l’université, qui sous sa kippa ressemble à Brad Pitt, ne sait pas. Il ignore le nom de ce gros bourg qu’il a tous les jours sous les yeux, de l’autre côté de la barrière de sécurité. La Palestine n’existe pas. Et pourtant, dans vingt jours, Mahmoud Abbas montera à la tribune de l’Assemblée générale de l’ONU pour demander aux 193 «nations unies» d’admettre en leur sein un nouvel Etat, le sien. Ses diplomates courent les capitales depuis des mois pour arracher des soutiens supplémentaires. Ceux d’Israël les suivent pour convaincre les mêmes interlocuteurs de rejeter cette «démarche unilatérale néfaste à la reprise des négociations» – au point mort depuis près de deux ans et stagnantes depuis bien plus longtemps. Les Palestiniens obtiendront sans doute partiellement satisfaction à New York. Mais que vaudra cette victoire? Vu du terrain, leur rêve semble déjà fracassé. Ariel est au centre même de la Cisjordanie – Judée et Samarie disent les Israéliens – entre Naplouse et Ramallah. Si les implantations juives dans les territoires occupés après la guerre des Six Jours sont illégales au regard du droit international, Ariel est la plus offensante. «JE NE PEUX PLUS CONTEMPLER LE COUCHER DU SOLEIL. DEVANT MES YEUX IL Y A LE MUR.» Hassan Kharouf, cultivateur à QalqilyaC’est aujourd’hui une ville de 20 000 habitants, dont les rues parallèles labourent sur plus d’un kilomètre les pentes des deux côtés d’une longue crête. Elle est reliée au territoire israélien par un large couloir et une voie express. Son université accueille 15 000 étudiants, dont 6% d’Arabes israéliens, mais pas un seul Palestinien de Cisjordanie, dans six facultés avec un cours obligatoire d’héritage juif et israélien. Assez de place pour tous. Yigal Cohen-Orgad vient s’asseoir sur la terrasse à la vue imprenable. Il fut ministre des Finances d’Israël, il est aujourd’hui le chancelier de l’université. Lui connaît – à moitié – le nom de la ville d’en face: il dit Zeita, c’est Zeita Jamma’in. Qu’attend-il de septembre? Le chancelier fait mine de ne pas comprendre qu’on l’interroge sur la demande de reconnaissance palestinienne à l’ONU. «Septembre? C’est la préparation de la rentrée universitaire, avec une progression quantitative et qualitative. En 2020, nous aurons 25 000 étudiants. Septembre, c’est aussi notre plus grande fête, notre nouvel an, Roch Hachana. Et en septembre, j’ai mon anniversaire!» Plus sérieusement? «Rien ne change. Depuis centtrente ans que les Juifs ont commencé à revenir sur cette terre, ils ont été rejetés. Les Arabes ont toujours refusé d’entrer dans un compromis, alors qu’il y a ici assez de place pour tous: Mark Twain, qui a visité la contrée en 1867, a décrit un pays désolé, à la terre assez riche, où il n’a pas vu âme qui vive sur les routes. Et ça continue. Gaza tire encore ses roquettes contre nous. Que dirait la Suisse si le Liechtenstein la bombardait?» Forteresses imprenables. Sur la terrasse, écoutant Cohen-Orgad, scrutant l’horizon, on est envahi par la conviction que cette incrustation en plein cœur de l’Etat dont rêvent les Palestiniens ne disparaîtra pas. Et Ariel n’est pas isolée. A l’ouest en direction de la ligne verte (la frontière de 67), à l’est vers la plaine du Jourdain, et au nord, la ville est entourée par un chapelet de plus petites colonies, dont la plupart ont l’allure de forteresses imprenables sur leur piton, comme Immanuel qu’on atteint par une longue route circulaire. Rouler dans ce puzzle est angoissant. Les Palestiniens eux-mêmes demandent leur chemin pour éviter les routes interdites, les check-points et arriver à bon port. Les localités arabes sont mal ou pas signalées. Le mur ou la barrière, les pistes de sécurité de l’armée servent de repères. Parvenir à Qalqilya ressemble à l’effort qu’il faut pour enfiler un fil dans le trou d’une aiguille à coudre. Cette ville de 40 000 habitants, à 20 km à vol d’oiseau d’Ariel, est collée à la ligne verte. Pendant les années de plomb des attentats suicides, beaucoup de kamikazes, disent les services israéliens, venaient de là. Le maire, du Hamas, a été arrêté il y a juste quatre ans. Le prix payé par Qalqilya est spectaculaire. La ville est désormais encerclée par la barrière de sécurité (qui est un énorme mur le long de la ligne verte) comme dans un nœud coulant. On dirait un testicule tenu par un cordon démesurément allongé, flanqué de chaque côté par des colonies. La terre de Qalqilya, très riche, qui faisait de la ville un gros producteur régional, a pour l’essentiel disparu derrière le mur, confisquée ou difficilement atteignable pour les agriculteurs. «Nous vivons dans une prison, dit Samir Dwabshah, le haut fonctionnaire que Mahmoud Abbas a désigné pour remplacer le maire arrêté. C’est pire qu’à Gaza. Là, nous n’avons plus d’arrière-pays.» La ville crevote derrière son mur, dont les abords se sont transformés en terrain vague où des chevaux faméliques cherchent des herbes rares. Beaucoup de commerces ont fermé. «LES PALESTINIENS N’ONT QU’À PARTIR. TOUT CE PAYS EST À NOUS, DIEU NOUS L’A DONNÉ.» Yakov, boulevard RothschildSolidarité. Hassan Kharouf, à voir sa maison cossue, est encore un privilégié. Son grandpère était le plus gros propriétaire foncier de Qalqilya. Il dit que la surface de ses terres cultivables a été divisée par cent. «Je n’ai plus le droit de commercer avec Israël, la Jordanie ou Gaza. Et je ne peux plus contempler de mon jardin le coucher du soleil. Devant mes yeux, il y a le mur. Avant, j’avais de bonnes relations avec les agriculteurs israéliens voisins, à Kfar Saba. Maintenant, quand j’ai besoin de produits introuvables ici, certains d’entre eux viennent me les apporter, puisque je ne peux pas franchir la barrière.» Il attend justement l’un d’eux, Ezra Benezer. Juste de l’autre côté du mur, Israël a construit son autoroute nord-sud. Elle est agrémentée d’un rideau d’arbres qui cachent le béton. Les quartiers est de Kfar Saba sont à quelques centaines de mètres. Ezra Benezer occupe une des premières maisons, à côté de ses serres. Ce Juif d’Irak, qui a épousé une Hongroise, est arrivé enfant en Israël, il y a soixante ans. Kharouf est un ami. «Ça me fait de la peine, chaque fois que je vais chez lui. Ce mur était-il justifié pour des raisons de sécurité? Je ne sais pas. Mais les Palestiniens devraient avoir leur Etat. Bibi [le premier ministre Netanyahou] n’en veut pas? Je pense que s’il y avait un référendum en Israël, le résultat serait favorable.» Il offre de l’eau, des pêches et des oranges. Derrière sa ferme, Kfar Saba aligne les rues de ses quartiers résidentiels, qui donnent si près de Qalqilya l’impression d’un luxe extraordinaire. Maisons blanches, neuves. De grands espaces verts pour les jeux des enfants. Comme une banlieue cossue de Suisse allemande. Fusion populaire. De Kfar Saba, il suffit de rouler – avec bouchon – trente minutes pour arriver au cœur de Tel-Aviv, boulevard Rothschild. C’est là, sur la promenade centrale ombragée, qu’a commencé en juillet le mouvement de protestation sociale qui devrait connaître samedi son moment culminant. Cela avait débuté avec la grève des consommateurs de cottage cheese. Mais la fusion populaire a été véritablement déclenchée quand une jeune femme, Daphni Leef, a planté sa tente sur le boulevard parce qu’elle est en avait ras-le-bol de payer un loyer exorbitant. Maintenant, Rothschild est le grand foutoir protestataire contre l’inégalité dans la société israélienne. On passe des tentes des scouts aux canapés des fumeurs de pot, qui louent le cannabis comme matériau de construction à croissance accélérée; des lecteurs de la Kabbale qui tiennent un séminaire polyvalent aux docteurs pour les droits de l’homme qui vont souvent donner des soins gratuits à Qalqilya. «Ah! Vous en venez...» L’un des plus grands stands est tenu par un groupe de Juifs orthodoxes. C’est à eux qu’il faut poser la question: les Palestiniens ne sont-ils pas les premières victimes de l’injustice? «Les Palestiniens, répond Yakov aux longues peot, ils n’ont qu’à partir. Tout ce pays est à nous, Dieu nous l’a donné.» Colonisation légitime. C’est le côté le plus surprenant de cette grande indignation estivale: là non plus, la Palestine n’existe pas. Les porte-parole du mouvement ne parlent pas du poids de l’occupation et de la sécurité dans le budget de l’Etat de crainte de passer pour de mauvais patriotes. La connexion n’est faite que dans quelques articles de la presse libérale. Et Shelly Yachimovich, jeune députée qui surfe sur la vague protestataire pour tenter de s’emparer de la direction du Parti travailliste, est parfaitement explicite: aucun rapport entre la question palestinienne et les revendications de Roth-schild. Elle défend la colonisation comme parfaitement légitime: les implantations n’ont-elles pas été lancées par son propre parti? Quarante-deux de ses collègues de la Knesset sont encore plus raides: pour résoudre le problème du logement en Israël, disent-ils, il faut construire dans les territoires – donc développer les colonies. «Ils finiront peut-être par comprendre: les injustices qu’ils subissent ne sont rien comparées au sort qu’ils nous imposent, et elles en sont la conséquence.» Ahmad Harb regarde mousser son cappuccino dans un café de Ramallah. «Peutêtre…», ajoute dans un soupir cet écrivain, prof à l’Université de Beir Zeit. Comme beaucoup d’intellectuels palestiniens, Harb est gagné par un profond pessimisme. «Ce pays que nous revendiquons est complètement fragmenté, déchiqueté. Et c’est le résultat des accords que nous avons signés à Oslo! Alors, aller à l’ONU pour être reconnu… Si c’est pour maintenir le statu quo sur le terrain, ça ne vaut pas la peine. C’est même dangereux: le droit au retour des réfugiés serait rayé d’un trait de plume. Mais, ajoute-t-il comme pour tempérer son sentiment d’échec, les Israéliens doivent se souvenir qu’ils ne peuvent obtenir que de nous une légitimité dans la région.» A deux rues de là, dans sa librairie en sous-sol, Nicolas Aken n’hésite pas à mettre dans son propos une dose de cynisme: «La Palestine, ce n’est pas un pays.Nous n’avons pas d’industrie, nous ne cultivons que des olives et des fleurs. Gaza, au moins, a un port. Mais ici... Non, ça ne peut marcher que si nous nous joignons à la Jordanie.» A côté de lui Hassan Khader s’amuse des provocations de son ami. Khader est écrivain, il dirige la revue Al Karmel depuis la mort de son fondateur, le poète Mahmoud Darwich. «BIBI MANGE TOUT LE FROMAGE ET SOUHAITE À L’AUTRE BON APPÉTIT.» Mustafa Barghouti, candidat à la présidence«La Jordanie, peut-être. Mais les Israéliens ne veulent pas. Ils ont créé et développent les colonies pour perpétuer l’occupation. Dans le fond, ils aimeraient concentrer les Palestiniens dans quelques grandes villes, puis ils leur diraient: «Appelez ça un Etat, si ça vous chante!» Aken se lève pour servir un client. «En fait, ajoute Khader, les Israéliens ont délibérément détruit la possibilité d’une solution à deux Etats, qu’on fait mine de soutenir encore en Europe, aux Etats-Unis.» Il se lève et va prendre un petit livre sur une table. «Lisez ça.» C’est un essai de Sari Nusseibeh, qui vient de paraître: What is a Palestinian State Worth? Nusseibeh fut un espoir de l’OLP. Puis il s’est replié sur ses travaux académiques, aujourd’hui président de l’Université Al-Qods. Dans son bouquin, il dit aussi que la voie des deux Etats est maintenant sans issue. Un Etat binational? Les Israéliens n’en veulent pas, trop terrifiés par la démographie palestinienne. Alors, il propose une troisième voie: les Juifs gouverneront le pays, territoires compris; en échange, les Palestiniens recevront tous les droits dont ils sont privés maintenant, et deviendront les égaux des Israéliens, à une nuance près: ils renonceront au droit de vote au niveau national! Esclavage volontaire. La provocation de Sari Nusseibeh ne fait pas rire Mustafa Barghouti: «Il ne nous propose rien d’autre qu’un esclavage volontaire!» Barghouti fut ministre, candidat à la présidence de l’Autorité palestinienne contre Mahmoud Abbas. Il a créé avec le philosophe Edward Saïd une initiative nationale palestinienne qui prône une résistance non violente. On parle de lui comme premier ministre si la réconciliation Fatah-Hamas se matérialise. «Nous allons à l’ONU parce qu’Israël refuse de négocier. Ou plutôt, Netanyahou ne veut parler que de sa solution: une collection de ghettos pour les Palestiniens. Sa conception de la négociation me fait penser à deux convives autour d’un fromage: l’un mange tout le fromage et souhaite à l’autre bon appétit! Nous avons déjà assez fait de concessions: nous acceptons un Etat sur 22% seulement de la Palestine du temps du mandat britannique. Que veulent-ils encore? Des compromis sur des compromis? Nous sommes sur une ligne rouge. Ils doivent rendre Ariel. Ou alors y rester et devenir citoyens palestiniens. Sinon, j’irai créer une université à Jaffa, d’où je viens!» Devant la Muqata’a – la présidence palestinienne – ont été placés les drapeaux de tous les pays qui ont promis de voter pour la Palestine à New York: plus de 120. Les bureaux de Mohamed Shtayyeh, ancien ministre et maintenant négociateur de l’entreprise onusienne, sont un peu plus loin. «Nous voulons ce gain diplomatique, qui fera d’Israël un Etat occupant un autre Etat. Mais nous voulons devenir membre à part entière, tonne-t-il. Si nous n’obtenons pas gain de cause cette fois à cause du veto américain au Conseil de sécurité, nous reviendrons à la charge les années suivantes, comme l’a fait le Japon dans les années 50 quand il se heurtait au veto soviétique.» Discussion discrète. Mais Shtayyeh ne dit pas la vérité. Il est lui-même en discussion discrète avec l’Union européenne – et la Suisse n’est pas loin – pour aboutir à un compromis que soutiendrait l’UE.La Palestine, sans avoir à passer par le Conseil de sécurité, obtiendrait de l’Assemblée générale le statut d’Etat nonmembre, qui ouvre passablement de portes à l’ONU. C’était le statut de la Suisse avant son adhésion pleine. Quoi qu’il arrive à New York, les Palestiniens préparent dans les territoires des manifestations dont ils croient qu’elles seront massives. Le coordinateur de cette action s’appelle Abdallah Abu Rahma, qu’on appelle le Gandhi palestinien. Malgré quatre arrestations, dont la dernière lui a valu seize mois de prison, cet enseignant conduit chaque vendredi une manifestation devant le mur dans son village de Bilin, à l’ouest de Ramallah. Cela dure depuis sept ans. Il a réussi à faire reculer la barrière. De quelques dizaines de mètres. Une terre en voie de fragmentation |










