L'Hebdo;
2006-11-30 Mme Royal Par le petit bout de la banlieue
Ségolène Royal a lancé sa campagne à Bondy. Mais qu'en pense-t-on dans les cités? Alain Rebetez, qui parcourt depuis trois semaines les banlieues de France pour donner une nouvelle envergure au Bondy Blog, s'est posé la question.
Dans la voiture, quand nous sommes arrivés près du Palais des sports, Mohamed a dit: «Je ne vais peut-être pas me parquer trop près, on ne sait jamais si ça tourne au Bronx.» Et puis il a éclaté de rire: «Prudence de banlieusard!» C'était samedi matin 25 novembre. Avec Mohamed Hamidi, rédacteur en chef du Bondy Blog, nous allions assister à la première apparition en public de Ségolène Royal depuis sa désignation comme candidate socialiste à la présidence. Pour cette occasion, Mme Royal avait choisi la banlieue, et plus précisément la ville de son ami Gilbert Roger: Bondy. On ne pouvait pas manquer ça.
Le monde est un village, Bondy un mouchoir de poche. A force d'y retourner, on se fait des connaissances. Abdelkrim, le concierge du complexe sportif, un amateur de boxe rangé des mauvais coups; Mickey, un habitué du Café de l'Etoile, militant socialiste et ami du maire; Karim, toujours avec sa caméra, une âme de révolté contre le pouvoir des médias qui fait des piges pour les chaînes de télévision nationales... L'atmosphère est électrique, on attend une bonne centaine de journalistes. Le public, lui, arrive gentiment, Ségolène Royal n'est pas attendue avant 11 heures. Initialement elle était annoncée en fin d'après-midi, mais l'heure a été avancée, sage précaution. A midi les mauvais garçons dorment et la nouvelle n'a pas eu le temps de faire le tour des cités: il y aura moins de monde, mais on est sûr d'éviter les dérapages...
En attendant du concret Un peu esseulée dans le Palais des sports, Elisabeth Guigou, ancienne ministre et députée de la circonscription, dispense quelques mots aimables sur le Bondy Blog. Dans le hall, le maire Gilbert Roger lance un retentissant: «Ah, les Suisses!» et il me secoue la main avec effusion. «Comment vas-tu?» lance-t-il dans un tutoiement inattendu qui doit sans doute à l'effervescence du moment.
Le maire vient chaque année passer Nouvel-An en Suisse, il me rappelle son attachement pour les Alpes vaudoises et nous échangeons nos numéros. J'en profite pour demander ce que les gens pensent de Ségolène Royal dans sa banlieue. «Ils attendent un vrai grand acte concret, répond-il d'un air entendu. On est d'ailleurs en train d'y travailler avec Ségolène, nous préparons avec tout un groupe ce qui doit être une proposition phare sur l'emploi.»
Dans la salle, quelques centaines de personnes écoutent distraitement les orateurs du 8e Parlement des banlieues. C'est à leur réunion que la candidate a décidé de participer. Un responsable empoigne le micro et admoneste la masse toujours plus bruyante des journalistes, au bord de la salle: «A défaut d'écouter, vous pourriez au moins aller à côté, par respect!» Le public applaudit, mais personne ne bouge.
Soudain un mouvement se dessine. Au beau milieu d'une phrase, avant même qu'il ait compris de quoi il s'agit, l'orateur voit son micro coupé et une musique chaude envahit la salle. La sono crache à plein volume la rythmique martiale du tube: We Will, We will Rock You! Sourire doux et veste rose, Ségolène Royal fait son entrée. Tonnerre d'applaudissements. Au dernier rang, Samir, venu de Marseille, la trentaine en élégante veste noire, ne peut s'empêcher de taper des mains, mais il jette autour de lui: «C'est un peu choquant, non? Vous avez vu comme ils lui ont coupé la parole?» Les caméras tournent.
Pacte politique D'abord la candidate va écouter. Longuement. C'est à dire au moins trois quarts d'heure. Elle prend place à la tribune, entre le maire Gilbert Roger et Karim Zeribi, un autre Marseillais qui préside le Parlement des banlieues, candidat à l'Assemblée nationale. Ancien proche de Chevènement, il est en délicatesse avec le PS. Le voilà assis à la gauche de Ségolène Royal. Il se joue là un pacte politique entre la candidate et le représentant des banlieues.
Quand elle se lève, Ségolène Royal a une jolie formule sur la diversité: «Il est temps que la France se reconnaisse telle qu'elle est. Il est temps que l'on arrête de parler de Français de souche, comme s'il y en avait d'autres, des Français de branchage ou de feuillage!» Et puis elle déroule le manuel de la démocratie participative, sa marque de fabrique: «C'est à vous de vous prendre en main. J'attends de vous une proposition précise, rédigée, et cette proposition, j'en prends l'engagement ici, sera intégrée à mon programme présidentiel.»
Suivent des initiatives sur l'emploi: favoriser l'accès au premier emploi pour les jeunes diplômés des quartiers grâce à des aides ciblées; créer des apprentissages orientés en fonction des besoins de l'économie, dans la construction, par exemple, pour les jeunes sans formation. A chaque fois, il s'agit de s'appuyer sur les moyens des régions, presque entièrement en mains socialistes à travers le pays, mais aussi sur les habitants des cités eux-mêmes. Ségolène Royal parle d'«engagement concret», de «campagne électorale ancrée dans l'action». Elle lance: «Scellons aujourd'hui le pacte de Bondy, je reviendrai au mois de janvier et nous ferons le compte du chemin parcouru.»
Dans la salle, on écoute... et on papote. Il n'y a pas l'impression d'une ferveur particulière. Je repense à ces propos entendus dans plusieurs cités sur le manque de charisme de Ségolène Royal et sur la confiance limitée qu'elle inspire.
Depuis trois semaines, je fais une sorte de tour de France des banlieues pour élargir la voix du Bondy Blog à l'occasion de la campagne présidentielle. L'idée est de créer un réseau de correspondants à travers les banlieues du pays, pas seulement celles de la couronne parisienne, mais aussi celles de Lyon, Marseille, ou encore la banlieue des banlieues, celle dont on ne parle jamais, en marge de Nancy, de Lille, de Perpignan, dans des bleds aussi improbables que Lens, Fameck, Saint-Avold. Saviez-vous qu'à Maubeuge - oui, la ville du clair de lune - il y a une cité? Saviez-vous qu'à Forbach, dans la Moselle, les voitures brûlent à petit feu et que ce dernier mois, une vingtaine de véhicules ont été incendiés, qui ne suscitent que deux ou trois lignes dans la presse régionale?
Collaboration avec Sciences-Po Pour créer ce réseau, nous collaborons avec des lycées classés en zone d'éducation prioritaire (ZEP) et qui ont passé un accord avec la prestigieuse école de Sciences-po, à Paris. C'est là que je fais ma tournée, de lycée en lycée, rencontrant des jeunes en année de baccalauréat, par groupes de dix ou vingt, et leur proposant de s'exprimer sur le Bondy Blog. L'expérience est soutenue par Yahoo.fr, qui y voit une expression de ce que les penseurs du net appellent, dans leur jargon prophético-technocrate: «l'ère du 2.0». Entendez par là la deuxième révélation de l'internet, où la parole passe des spécialistes aux utilisateurs eux-mêmes.
Dans le domaine de l'information, c'est le journalisme citoyen. Aux jeunes que je rencontre, je lance ce défi: «Vous êtes les spécialistes. Il n'y a pas en France de meilleurs connaisseurs des cités que vous. Alors exprimez-vous, pour dire ce qu'on n'en dit pas ailleurs!»
Et que disent-ils de Ségolène Royal, ces spécialistes? «Elle n'a pas la carrure, je ne la sens pas assez solide», tranche Maamar Adjili, du Lycée Saint-Exupéry de Fameck, près de Metz. Ce Français d'origine algérienne prédit un fort taux d'abstention électorale dans les banlieues: «On ne se reconnaît pas dans les candidats: Sarkozy c'est le Kärcher, Le Pen, autant donner un billet d'avion à mes parents, et Royal, ma prof d'économie est contre.» A quoi tiennent les opinions... N'est-il pas un peu macho, les filles de la cité pensent-elles comme lui? «Je vais leur demander», décide-t-il avec curiosité.
Je n'ai pas encore reçu son texte, mais l'opinion de Maamar se retrouve souvent exprimée: Ségolène Royal serait trop légère, elle n'aurait pas de programme, on attendrait toujours de voir ce qu'elle a dans le ventre. A Maubeuge, Abdoullah Boughazi dénonce l'effet mode: «Parce que c'est une femme, tout le monde en parle. Pourtant, elle fait de la politique depuis 1985, et tout d'un coup, c'est comme si elle était nouvelle et qu'on la découvrait.» Dans la classe, les filles opinent. Pas une ne prend la défense de la candidate parce qu'elle représente les femmes.
Il y en a bien sûr qui soutiennent Ségolène Royal. A Corbeil-Essonnes, 30 kilomètres au sud de Paris, le Lycée Robert-Doisneau est juste en face de la cité des Tarterêts, retranché derrière des grilles, avec un système de chicanes à l'entrée du campus. Ilefe M'Sallem a 19 ans, quand elle sort du lycée elle rajuste un voile sur ses cheveux. C'est une Française d'origine marocaine, qui vient d'une famille de huit enfants. Vive, extravertie, très rieuse, elle pare le vote d'une vertu presque sacrée: «J'aime la France, et je vais voter pour le lui montrer», s'exclame-t-elle avec ferveur. Sa candidate, c'est Ségolène Royal, «parce que les gens seront pour elle et qu'elle est la seule à pouvoir faire barrage à la droite».
Une jeune camarade, Hayat Slimani, pas même 16 ans mais déjà passionnée par la politique, petite bombe combative qui s'habillait gothique il y a quelques mois au mépris des rejets du quartier, explose: «Je ne suis pas du tout d'accord avec toi, je voterai pas pour elle, elle n'est même pas de gauche!» Pas pour elle, d'accord, mais pour qui alors? Et là, généralement, il y a un grand silence.
D'une autre planète Rares, très rares sont ceux qui se déclarent ouvertement en faveur de Nicolas Sarkozy, même si sa franchise et sa rudesse sont appréciées. «Quand il dit: "La France, tu l'aimes ou tu la quittes", je trouve qu'il a raison», sourit Ilefe, la supportrice de Ségolène. Mais au fond, elle sait qu'elle ne pourrait pas voter pour lui. Dans les banlieues, on n'aime pas vraiment Ségolène - «Elle est pour eux d'une autre planète, glisse une conseillère pédagogique, et comment en serait-il autrement quand, à chacune de ses apparitions, elle porte en habits l'équivalent de leur salaire mensuel?» - mais on peine à voter ailleurs.
Samedi, au Palais des sports, quand Ségolène a quitté la salle et que la pression retombait peu à peu, les commentaires n'étaient pas enthousiastes. Convaincus par son discours? «Bof, elle n'était pas mauvaise mais j'attends toujours son programme», lâche Soraya Messaoudi, un membre du Bondy Blog. Samir, le Marseillais, ajoute comme en écho: «J'attends de voir.» Mais tous reconnaissent qu'ils voteront pour elle. En politicienne habile, Ségolène Royal a spectaculairement mis en scène le «pacte de Bondy» avec les banlieues, mais sans doute sait-elle qu'il est déjà scellé. |
Dans le hall,
le maire lance un retentissant: «Ah, les Suisses!»
BONDY Ségolène Royal a réservé à la banlieue sa première apparition en public. On votera pour elle, mais sans enthousiasme.
GILBERT ROGER, MME ROYAL ET KARIM ZERIBI Entre la candidate et le représentant des banlieues boudé par le PS, un pacte s'est noué.
MILITANTS Des élèves de Sciences-po venus témoigner de la difficulté de trouver un premier emploi malgré une bonne formation.
«On ne se reconnaît pas dans les candidats: Sarkozy c'est le Kärcher, Le Pen, autant donner un billet d'avion à mes parents, et Royal, ma prof d'économie est contre.»
Maamar Adjili, du Lycée Saint-Exupéry de Fameck, près de Metz
DéBAT Ilefe ( à gauche) votera pour Ségolène Royal, Hayat (à droite) «jamais».
TACTIQUE L'équipe du Bondy Blog discute sa stratégie pour arracher une petite interview à la candidate (www.yahoo.bondyblog.fr).
AVEC éLISABETH GUIGOU Les urnes recueillent les propositions et symbolisent la «démocratie participative» de Ségolène Royal.
«Quand Sarko dit: "La France, tu l'aimes ou tu la quittes", je trouve qu'il a raison.»
Ilefe M'Sallem, 19 ans, du Lycée Robert-Doisneau, en face de la cité des Tarterêts, à Corbeil-Essonnes.
CORBEIL Face à la cité des Tarterêts, le lycée retranché derrière des chicanes et des barrières.
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