Un jour de 1973, Jérôme Garcin, 17 ans, tombe dans le bureau de son père sur une plaquette de poèmes de 60 pages intitulée Le jour proche. C’est ainsi que Jacques Chessex entre dans sa vie. Chessex est à quelques mois de recevoir le prix Goncourt pour L’ogre. Le jour proche est paru vingt ans auparavant, en septembre 1954. En 1954, Chessex n’est pas encore orphelin de père – Pierre Chessex se tirera une balle dans la tête en 1956. En 1973, Jérôme Garcin est tout juste orphelin – Philippe Garcin, critique et éditeur, vient de se tuer dans un accident de cheval à l’âge de 45 ans.
C’est donc dans le bureau de son père disparu que Garcin lit les poèmes «d’un fils qui allait perdre le sien», écrit le journaliste et écrivain dans l’admirable préface qui ouvre les Correspondances que publie leur éditeur commun Grasset. Très vite, Garcin, alors lycéen, envoie une missive au poète et romancier vaudois, dit qu’il l’admire, qu’il vient de créer une revue littéraire et qu’il aimerait publier des poèmes de lui. Chessex, touché, intrigué, répond. Il se souvient sans doute que vingt ans auparavant, il avait pris sa plume, jeune étudiant, pour de même dire son admiration à Gustave Roud, lui demander des poèmes pour la revue qu’il venait de créer. Ils se rencontrent peu après au café de la gare de Lausanne – Jérôme Garcin revenait de vacances de ski à Verbier. C’est le début d’une amitié de trente-cinq ans, stoppée dans sa course par la mort de Jacques Chessex le 9 octobre 2009.
Comédie littéraire. Chessex fait visiter ses terres à Garcin: Moudon, Payerne, Lausanne, puis Ropraz quand sa maison se dressera au bord du cimetière. A Paris, ils hantent les cafés de Saint-Germain, les bureaux de Grasset. Ils se parlent, s’écrivent, se téléphonent. S’écrivent beaucoup dans les années 70 et 80, se téléphonent davantage ensuite. Les dernières années, Chessex appelait Garcin tous les dimanches matin sur son téléphone portable, où qu’il soit, pour qu’il lui raconte ses chevauchées de la veille. Du coup, Fraternité secrète n’est, malgré ses presque 700 pages, pas le reflet fidèle de cette amitié. «Les lettres publiées font apparaître ce qui est de l’ordre de la comédie littéraire, non la vraie intimité de nos rencontres, de nos embrassades.»
C’est en prononçant l’éloge funèbre de Jacques Chessex à la cathédrale de Lausanne que Jérôme Garcin repense aux courriers échangés. Ceux de Jacques sont dans sa maison de campagne, tandis que les Archives littéraires suisses retrouvent dans leur Fonds Chessex une partie des lettres de Garcin. Le canton de Vaud offre quelques milliers de francs comme aide à la publication, la Fondation la Poste à Paris de même, ainsi que le Centre national du livre français. «C’est rare, 35 ans d’amitié, surtout dans ce milieu. A part deux petites brouilles – l’une au sujet d’un dîner que j’avais raté et l’autre parce qu’il avait préféré aller chez Pivot plutôt que dans l’émission que je lançais –, je n’ai jamais connu de relation amicale aussi idyllique.»
Amitié nécessaire. Ces centaines de lettres ont un parfum de complicité lumineuse. Surgissent du néant les citoyens d’alors de la République des Lettres, d’ici et de Paris. Des femmes d’avant, ou celles de toujours. Elisabeth, la première femme de Chessex, puis Françoise, la mère de ses deux fils. Anne-Marie Philippe, fille de Gérard, que Garcin épouse. Ils se vouvoient, puis après deux ans et une journée enchantée à Lausanne, se tutoient. «Je t’embrasse, ton ami», signe Chessex. «Tout à toi», écrit Garcin.
«Je n’étais au début qu’un jeune homme naïf, un peu arrogant. Lui était dans sa période la plus tonitruante. C’était une force de la nature. Son ivresse était à la mesure de la relation qu’il avait à son pays: il en était physiquement amoureux et en même temps, pensait que derrière chaque porte, on voulait l’assassiner. Il s’est apaisé, plus tard.» L’amitié qui les lie est aussi intense que nécessaire. «Nous avons eu besoin l’un de l’autre. Il a été un ami passionnel, exclusif, tendre. Sa confiance a beaucoup joué dans ma vision du monde littéraire et du rôle que je pouvais y jouer. Il a été l’un des rares à m’encourager à écrire sur mes propres morts. Lui avait besoin de moi pour être le témoin de ce qu’il était en train d’écrire. J’avais des fonctions ambiguës: critique, conseiller, ambassadeur. Je l’ai connu avant d’être influent, mais je ne me suis pas privé d’exprimer partout où je le pouvais ma passion pour son œuvre. Comme j’étais son ami, cela m’a valu pas mal de procès en copinage. Mais c’est ainsi. Et de toute manière, entre le Goncourt et le succès du Vampire de Ropraz, quelle traversée du désert. Moi et François Nourissier faisions ce que nous pouvions pour aider ses livres, mais c’était, en France, un combat contre des moulins à vent.»
Avant Chessex, Garcin ne connaissait de la Suisse que le Valais où il skiait. Avec Chessex, il découvre une culture pour laquelle il se prend de passion et dont il se fera l’ambassadeur constant et amical. «J’ai vu naître Velan, Barilier, Lovay, Chappaz, Corinna Bille, Yvette Z’Graggen. Dans les années 70 et 80, la Suisse n’avait toujours pas fait son Mai 68. Du coup chaque livre qui paraissait était comme un coup de boutoir dans les institutions et la morale ambiante. Dénuder une femme dans un livre était encore révolutionnaire alors qu’en France, elles étaient nues depuis longtemps!»
Son ami lui manque. «Tout le temps. Surtout à la campagne. Je fais du cheval en Normandie. C’est mon Ropraz à moi. Il aimait que j’aie cet endroit. On se parlait de renards, de sangliers. Dans ces moments, le Jorat et le pays d’Auge se rapprochaient miraculeusement.»
«Fraternité secrète. Correspondance 1975-2009». Jacques Chessex et Jérôme Garcin. Grasset, 666 p. En librairie le 25 janvier. Jérôme Garcin sera l’invité des Grands Débats Payot/L’Hebdo le 20 février à 19 h au Théâtre de Vidy.
"Un juif pour l'exemple" au cinéma
Jacob Berger bien entouré
L’adaptation, très attendue, du roman de Jacques Chessex Un juif pour l’exemple est en bonne voie. Initiée par Lionel Baier, avec qui Chessex avait eu d’amicales relations à la fin de sa vie, elle est désormais entre les mains du réalisateur suisse Jacob Berger (Aime ton père, Une journée). Qui s’est inspiré du scénario de Lionel Baier pour en écrire une nouvelle version en collaboration avec le scénariste français Michel Fessler. Le tournage, espère Siècle Productions, la maison de production de Georges-Marc Benamou, pourrait débuter cet été. Et l’on évoque les noms de deux comédiens d’envergure qui donneraient une ampleur incontestable au projet: rien de moins que Michael Lonsdale pour le rôle de Jacques Chessex et Bruno Ganz pour celui du marchand Arthur Bloch.
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