Selon son manager, Frank Dunphy, il jouait au billard quelque part dans Camden...
Tout le monde attendait la star de ces deux jours, mais Damien Hirst, 43 ans, qui inondait, lundi et mardi, le marché de l’art avec 223 de ses œuvres récentes via une mégavente aux enchères chez Sotheby’s à Londres intitulée Beautiful Inside My Head Forever, ne s’est pas montré.
Inutile, de toute manière, puisque la seule première soirée a rapporté 70,5 millions de livres sterling, soit 140 millions de francs, 10 millions de livres de plus que les estimations maximales, établissant derechef le record pour une vente dédiée à un seul artiste vivant.
Et faisant la nique aux marchés boursiers qui s’effondraient dans la nuit, prouvant que l’art avait bien droit à son statut de valeur refuge. Si son fameux Veau d’or, estimé entre 8 et 12 millions de livres, n’est parti «qu’à» 10,35 (20,5 millions de francs), il fixe un nouveau plafond pour un artiste contemporain.
Le royaume, qui met en scène un requin-tigre dans un aquarium rempli de formol, tout comme le bœuf avec son disque d’or sur la tête du Veau d’or, s’est arraché pour 9,56 millions de livres, bien au-delà de son estimation initiale. Business. Alors qu’avec une certaine Schadenfreude, les acteurs du marché de l’art prédisaient un flop, Damien Hirst a réussi son pari de businessman: montrer qu’il pouvait très bien se passer des galeries, intermédiaires habituels entre un artiste et ses acheteurs.
Evitant ainsi de laisser un pourcentage important (parfois jusqu’à 50%) de la vente au galeriste et réussissant un magistral tour de communication de masse – en onze jours d’exposition prévente aux enchères, 21000 personnes ont défilé dans les locaux de Sotheby’s, une affluence record.
Il fallait profiter: si le procédé s’est avéré rentable, il n’est de loin pas la panacée «démocratique» que l’artiste prétendait également vouloir chercher. Cette flambée des prix rend désormais Hirst inaccessible aux institutions muséales qui, seules, permettent l’accès aux œuvres d’art.
«Il fait de l’argent désormais, après avoir eu des idées intéressantes avant, note Christian Bernard, directeur du Mamco à Genève. Cet événement spectaculaire ne concerne pas l’art. Tant mieux s’il peut être considéré comme une valeur refuge, mais on est dans une bulle spéculative qui éclatera forcément. Personne ne sait ce que ces œuvres vaudront dans quelques décennies.
Hirst est un excellent stratège: le jeu des maisons de vente est dangereux, mais elles le jouent depuis des années. Cette vente est, à mon avis, une exception qui connaîtra sans doute quelques épigones, mais sans que les galeries perdent leur rôle de sitôt: seuls les artistes déjà convoités peuvent se permettre ce mécanisme.»
Unique. Bernard Fibicher, directeur du Musée des beaux-arts de Lausanne, regrette que l’homme d’affaires ait pris le pas sur l’artiste Hirst. «Il a bien saisi l’ambiance du moment: le marché est superpuissant, tout est permis, même provoquer en utilisant le marché.
Mais il ne le critique pas, ce que je regrette. Un Warhol le faisait de manière plus incisive. Hirst crée ce qui correspond aux attentes, des produits de luxe pour clients de luxe.
Résultat: on tourne en rond. A nous ensuite de ramer derrière pour expliquer que l’art contemporain ne se résume pas à ça, que, pour un Damien Hirst, il y a des milliers d’artistes qui ne gagnent pas un centime. »D’autant plus que les prix payés à Londres n’obéissent pas à la logique du marché de l’art, mais à la logique du scoop, de la spéculation.»
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