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Parole de patrons, la Suisse va bien

Mis en ligne le 24.12.1996 à 00:00

Optimisme Malgré la morosité ambiante, Pierre Kunz, André Kudelski ou Nicola Thibaudeau sont pleinement confiants. A leurs yeux, les chefs d'entreprise en Suisse ont retrouvé imagination et combativité.

L'Hebdo; 1996-12-24

Parole de patrons, la Suisse va bien

Optimisme Malgré la morosité ambiante, Pierre Kunz, André Kudelski ou Nicola Thibaudeau sont pleinement confiants. A leurs yeux, les chefs d'entreprise en Suisse ont retrouvé imagination et combativité.

Pierre-Yves Frei

Mecanex vit la tête dans les étoiles. Quoi de plus normal pour cette PME nyonnaise spécialisée en microtechnique dont le marché spatial des satellites constitue l'essentiel des débouchés. A sa tête, une femme et un homme, Nicola Thibaudeau, directrice générale, et Volker Gass, directeur commercial, qui ont décidé l'année dernière de racheter cette maison d'une quarantaine de personnes. Un courage que l'on comprend mieux quand on rencontre la personnalité très énergique et pleine d'humour de cette chef d'entreprise de 36 ans, Québécoise d'origine.

- Quel regard portez-vous sur la Suisse et la crise qu'elle traverse?

- La seule spécificité dans cette affaire, c'est que la Suisse traverse cette crise plus tard que d'autres pays. Je me souviens avoir vécu cela quand j'étais encore au Québec en 1982. Avec les mêmes symptômes: concentrations d'entreprises, fusions, fermetures, recul de l'Etat-providence.

- Malgré cela, quels sont les atouts de la Suisse?

- J'en vois deux. La qualité du travail et la qualité de vie. La première est presque un cliché, mais elle est réelle. Ici, on prend le temps de concevoir et de développer. On persévère, on insiste jusqu'à obtenir ce que l'on veut. L'avantage de cette approche, c'est qu'elle autorise la créativité. On se donne les moyens d'inventer et pas seulement d'améliorer.

- Et la qualité de vie? Cela peut-il vraiment décider un investisseur?

- Même les businessmen préfèrent les endroits agréables à vivre. Et il n'y a pas mieux que la Suisse. On peut faire du ski. On peut vivre la ville en même temps que l'on vit la campagne. On mange bien. Les gens sont sympathiques. C'est ça la qualité de vie.

- Et les conditions-cadres de l'économie suisse?

- Il y a la fiscalité qui, en comparaison internationale, reste attractive. Et aussi la flexibilité dans l'engagement des personnes. Par exemple, en France, il est extrêmement difficile de remercier des collaborateurs qu'on juge incompétents ou inadaptés. Ce sont des propos durs, mais n'oublions pas que gérer une entreprise, c'est avant tout s'inquiéter de la bonne marche de cette entreprise.

- Souhaitez-vous une déréglementation profonde du travail en Suisse comme aux Etats-Unis?

- Non. Une déstabilisation totale du marché du travail ne peut rien apporter de bon à l'entreprise. Aux Etats-Unis, les employés sont très volatils. Or, l'entreprise a besoin de stabilité et de suivi. Les gens, pour être efficaces, doivent sentir qu'on investit sur eux, qu'ils sont importants. L'individu est la principale ressource de l'entreprise.

- Et les salaires?

- C'est le point sensible. Si ce pays éprouve des difficultés à l'avenir, ce sera entre autres à cause de ses salaires trop élevés. Ces derniers sont difficilement justifiables même quand on fabrique un produit à haute valeur ajoutée et à forte composante technologique. Seulement, on ne diminue pas les salaires sans tout baisser en même temps, les coûts, les charges, les primes d'assurance maladie, etc. Il faut que les gens puissent vivre.

- Dans cette année difficile, qu'est-ce qui vous incite à l'optimisme?

- Un effort grandissant et une volonté réelle dans le domaine de l'incitation à la création d'entreprises. Des comités se mettent en place. Le mouvement est créé, c'est ce qu'il y a de plus important. Il suffit maintenant de ne pas lâcher.

- Comment faites-vous pour motiver vos collaborateurs?

- Pour compenser l'absence de salaires faramineux, on tente de donner beaucoup d'autonomie, de responsabilité. On travaille aussi sur la confiance. Pour cela, il faut communiquer tout le temps, avec chacun, expliquer les échéances, les nouveaux projets, les commandes à venir, mais aussi les raisons d'un échec.

- Etes-vous confiante pour l'avenir de Mecanex?

- Oui, je suis optimiste, car j'adopte un point de vue un peu différent. Au lieu de prendre comme repère les Trente Glorieuses, je préfère prendre les siècles d'avant, quand la vie était plus dure, qu'il fallait suer pour s'en sortir. Je crois qu'aujourd'hui un jeune de 15 ans est beaucoup plus préparé qu'un autre de 25, parce qu'il est né dans le marasme, dans la crise. Il l'accepte et se bat mieux. Quant à Mecanex, nous avons la chance d'appartenir à un marché-niche. Nous sommes les seuls à fabriquer certains produits utilisés sur les satellites européens. L'espace est un domaine très porteur. Il suffit de voir le boom des télécommunications. ·

André Kudelski: «Nos ingénieurs sont tout à fait à la hauteur»

André Kudelski n'a jamais paru aussi détendu. Ce jeune patron de 36 ans, qui est parvenu à restructurer une entreprise familiale à la dérive, vole de succès en succès. Le groupe Kudelski enregistre une forte croissance dans ses activités de télévision à péage et vient de signer un important contrat en Russie avec la chaîne privée NTV. Ainsi le chiffre d'affaires qui était de 28,9 millions de francs en 1995 devrait atteindre entre 60 et 65 millions de francs à la fin de l'année. Plus important que les chiffres peut-être, André Kudelski engage du personnel et mise sur les cartes helvétiques: «Ce pays a des atouts indiscutables. Simplement, il faut faire preuve de flexibilité. Bien sûr, celle-ci ne doit pas se faire au détriment des employés, elle doit être partagée. Sur le plan technologique, les ingénieurs suisses sont tout à fait à la hauteur et créatifs sinon plus que leurs homologues américains.» Le jeune pdg de l'entreprise de Cheseaux n'entend pas délocaliser: «Kudelski est une société suisse et la croissance se fera dans ce pays, même si, évidemment, nous devons être proches de nos clients et disposer de bureaux à l'étranger.» Et en dépit d'un marché stagnant, Kudelski n'abandonne pas la fabrication des enregistreurs audio. Car même si ce secteur a connu de grosses difficultés, les Nagra restent la référence mondiale du secteur. P. Ve.

Pierre Kunz: «Nous redevenons compétitifs»

Il est dynamique, fringant et visiblement heureux de vivre. D'autres à sa place se plaindraient. Diriger un centre commercial à quelques centaines de mètres de la frontière française n'est pas une sinécure. Mais Pierre Kunz, patron grisonnant de Balexert à Genève, se dit confiant. Son centre tient la route, s'agrandit et passera avant deux ans de 220 millions de chiffre d'affaires à plus de 300, c'est promis. En ces temps de marasme, Pierre Kunz n'avoue craindre qu'une chose: passer pour un optimiste béat.

De prime abord, le discours pourrait effectivement trahir une certaine naïveté ou un goût prononcé pour la méthode Coué. Et pourtant. «La Suisse est en train de réagir très rapidement à la crise. En deux ou trois ans, les chefs d'entreprise ont appris à se battre, à se remettre en cause, à travailler avec des marges plus réduites.» Des exemples capables d'étayer cette thèse? Pierre Kunz cite une récente confidence de grands distributeurs suisses: «Cette fois, nous sommes prêts à lutter contre les Français, nous avons revu toute notre logistique, nous sommes compétitifs.» Il jette un regard cru sur la filière agricole, en passe de se libérer de ses quotas et de son protectionnisme. «Hier, producteurs et distributeurs profitaient du système et poussaient de concert les prix vers le haut!» Et raconte ses négociations lors des appels d'offres pour l'agrandissement de son centre commercial, qui va passer de 27 000 à 40 000 mètres carrés. «En 1992, les patrons du bâtiment se mettaient autour d'une table et se partageaient le gâteau. Quatre ans plus tard, ils se battent, ils cassent leurs prix et font preuve d'une énorme imagination.»

A écouter Pierre Kunz, Balexert est l'exemple même d'une Suisse qui entre enfin dans le jeu de la libre concurrence. Un jeu qui permet à ses entreprises de redevenir compétitives et saines, «plus que jamais en quinze ans», et de renouer avec la clientèle. Certes au prix d'efforts souvent mal vécus, toujours mal compris. «La situation est nettement meilleure que ce qu'on entend dire. Il manque simplement un message du pouvoir politique, une explication claire de ce qui arrive, des causes, des enjeux et des perspectives.» Pour Pierre Kunz, l'homme de la rue est prêt à comprendre l'histoire et à retrousser ses manches, si tant est que le politique ait le courage de montrer la voie. Quant à 1997: «Nous avons touché le fond en 1996: la courbe est désormais plate. Si les efforts se poursuivent et si le franc continue de baisser, nous en tirerons profit dès cette année.» X. de S.





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