DIX PERSONNALITES - SPECIAL USA
Pas de deux sur tapis rouge

Par Linda Bourget - Mis en ligne le 03.10.2012 à 12:56

PAILLETTES. Danseur prodige, Benjamin Millepied s’impose comme le chorégraphe le plus coté du moment. Après une carrière fulgurante en temps qu’interprète à New York, le mari de Natalie Portman fait ses débuts de directeur artistique à Los Angeles.

BENJAMIN MILLEPIED 35 ans, danseur

Il se lève, se rassied. Croise les jambes, s’enfonce dans le canapé de sa loge claire. Décroise les jambes, se penche en avant, mains sur les genoux. Debout. Le pas rapide, il s’échappe par le couloir. Agite les bras vers le plafond pour expliquer que son fils Aleph, 15 mois, a mené le bal toute la nuit. Il revient, la foulée longue et féline, une tasse de café dans la main. S’assied, croise les jambes, déplace deux fois la boîte de chocolats qu’il vient de recevoir. Se fige un court instant dans son jean et sa chemise blancs.

L’art du mouvement, le sens du rythme, Benjamin Millepied les a dans le sang. En studio, sur la scène, dans la vie. L’homme existe par et pour la danse, aussi loin que sa mémoire remonte. «Je me souviens de cette danse africaine qui m’entourait lorsque j’étais tout petit et que je vivais au Sénégal. Comme je me souviens de ma passion pour les comédies musicales, de la première fois que j’ai vu le New York City Ballet, ou de ma première vidéo de Baryshnikov.»

Le chorégraphe le plus coté du moment, mari de la sublime Natalie Portman, a fait carrière prestissimo. Lauréat du Prix de Lausanne 1994, il quitte Lyon pour les Etats-Unis à tout juste 16 ans. Exit la vieille Europe, le Frenchy s’envole vers la ville de Balanchine et Jerome Robbins. Tout de suite, il gravit les échelons du New York City Ballet, l’une des compagnies les plus prestigieuses du monde. De 2001 à 2011, il brille même au firmament de ses principals, alter ego américains des étoiles européennes. Léger, précis, délicat, il incarne les grands rôles du répertoire classique, travaille avec des chorégraphes contemporains. Mais Millepied, danseur prodige et serial artist, se rêve davantage créateur que simple interprète.

Vedettariat. L’homme au regard bleu roi de 35 ans reçoit aujourd’hui du côté de Los Angeles. Il vient de refermer le livre de ses années new-yorkaises. Sans regrets. C’est que son monde a basculé lors du tournage de Black Swan, en 2010. Le film raconte l’histoire brutale d’une ballerine ravagée par la démence. Dans le rôle-titre Natalie Portman, à laquelle Millepied, conseiller chorégraphique, a dû apprendre à danser – ou du moins à faire semblant. Il corrige son port de tête, la direction de son regard, la position de ses épaules, de ses coudes, de ses poignets. Le coup de foudre est immédiat.

Rapidement, la belle tombe enceinte, les deux amants s’épousent, en toute discrétion. Mais la presse people en fait ses choux gras et la popularité de Benjamin Millepied explose. Il devient Mr. Portman. Attire les regards parce qu’il est sculptural, charmeur, bien marié. Le grand public ne sait en revanche guère qu’il est l’un des danseurs les plus talentueux de sa génération. Lui se prête volontiers au jeu du vedettariat. Il fait de la pub pour Air France et devient l’égérie des parfums Yves Saint Laurent. Dans le film publicitaire de L’homme libre, il virevolte sur l’asphalte de Manhattan, le sourire insolent et la barbe faussement négligée – moins danseur que mannequin.

Besoin de créer. Loin des flashs et des strass, Benjamin Millepied crée pourtant plus que jamais. «Je veux vraiment me concentrer sur la chorégraphie. Honnêtement, je ne sais pas si un jour je redanserai. J’en avais bien envie hier soir, pendant la pièce de Bill (William Forsythe, ndlr), mais pour le moment, ce n’est pas ma priorité.» La veille, sous les voûtes métalliques du Walt Disney Concert Hall, le Bordelais vivait une nouvelle étape clé de son ascension folle: ses débuts de chorégraphe et directeur artistique à Los Angeles. Pour sa première, le L.A. Dance Project, dont il est le concepteur, a présenté trois pièces: Quintett de l’Américain William Forsythe, Winterbranch de feu son compatriote Merce Cunningham, et Moving Parts, griffée Millepied.

Natalie était là, évidemment. Belle comme un angelot blond, dans sa robe Dior aux mille brillants. D’autres stars du showbiz aussi sont venues saluer les premiers pas de Millepied dans la cité. L’effeuilleuse Dita von Teese, décolleté jusqu’au nombril, chaloupait entre les flûtes de champagne et les mignardises. Robert Pattinson, sexe-symbole des midinettes, a pris la pose sur le tapis rouge, avant de rejoindre la table du chorégraphe et de sa bien-aimée. Le lendemain l’artiste fera la une des pages mondaines mais aussi de la rubrique culturelle du Los Angeles Times.

Pas de révolution. La danse n’a pas connu pareil phénomène depuis Mikhail Baryshnikov, interprète inégalé qui fit quelques pas dans le monde du cinéma. Les deux hommes, d’ailleurs, se sont rencontrés. Et le plus jeune a chorégraphié pour son aîné. Years later, un solo dans lequel Baryshnikov, la soixantaine, danse avec son passé, grâce à la projection d’un film de son adolescence.Le milieu a adoubé Millepied bien avant que les projecteurs des mass media ne se braquent sur sa personne. En 2001, il signait sa première pièce, pour le Conservatoire de Lyon. Puis ce fut pour le New York City Ballet, l’American Ballet Theater, l’Opéra de Paris, ou le Ballet du Grand Théâtre de Genève. Le directeur de la compagnie suisse, Philippe Cohen, fut d’ailleurs l’un des premiers à miser sur celui qu’il avait déjà repéré, gamin, au Conservatoire de Lyon. Les deux hommes sont restés proches depuis. Un bon pari, vu l’envolée de la cote de Millepied.Son style, pourtant, n’a rien de révolutionnaire. Les lignes sont classiques, les énergies rappellent celles de Jirí Kylián ou Nacho Duato. Quel que soit le degré de technicité, les pas sont toutefois fluides et les gestes organiques. L’artiste maîtrise les ruptures de rythme, l’enchaînement des tableaux. Il soigne la musicalité, les décors, la lumière. Et ne travaille qu’avec des interprètes de premier plan, dont la qualité de mouvement garantit le rendu des enchaînements. Le résultat, dès lors, ne peut être qu’agréable à regarder. Le public adore. Les interprètes, ainsi mis en valeur, sont comblés.

Nouveau public. Le soir de sa grande première, les admirateurs se bousculent pour féliciter cette coqueluche d’un nouveau genre à Hollywood. Lui serre des dizaines de mains, esquive poliment les importuns, éloigne mine de rien ceux qui s’amoncellent autour de sa douce. «Je suis content. Je ne connaissais pas encore le public de Los Angeles et je ne savais pas comment il réagirait. Et je crois que les gens ont apprécié», lance le danseur. Insaisissable, Benjamin Millepied rêve déjà à de nouveaux projets. Sa troupe s’envolera bientôt vers Londres, puis vers Lyon. Tandis que lui continuera sans doute de voler de bonheurs en succès. 

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