A18 ans, en plus du grec et du latin, il parlait couramment sanskrit et hébreu et connaissait par cœur tout le mysticisme tibétain. L’an dernier, il a quitté avec fracas l’Université de Berlin, où il enseignait la philosophie, fâché de voir la «rentabilité» devenir le mot d’ordre des études supérieures après le passage des réformes de Bologne. Pascal Mercier a du caractère. Tant mieux. Cet intellectuel sanguin, né Peter Bieri à Berne il y a soixante-quatre ans, est en passe de devenir l’écrivain suisse le plus coté du moment. Paru en 2004, traduit en français en 2006, son Train de nuit pour Lisbonne, thriller érudit menant un professeur bernois sur les traces d’un poète portugais inconnu, est un best-seller dans le monde entier, traduit en vingt-cinq langues. L’accordeur de pianos paraît cette semaine en français, dix ans après sa parution en allemand. Dans ce livre ambitieux et troublant, Patrice et Patricia, jumeaux, cherchent à comprendre pourquoi leur père, accordeur de pianos et compositeur d’opéra amateur, a abattu d’un coup de pistolet le célèbre ténor Antonio di Malfitano au beau milieu d’une représentation de Tosca de Puccini à l’Opéra de Berlin. Berlin, Pascal Mercier y habite depuis 1993. L’Allemagne est sa patrie d’adoption depuis ses études à Heidelberg. Il a fui la Suisse comme on fuit un appartement trop sombre, étouffant dans une famille petite-bourgeoise. «J’ai passé mes vingt premières années à Berne. C’est la ville ou j’ai appris l’amour, la haine. Je me sens Suisse mais je ne pourrais pas y revenir. Vivre à l’étranger implique une distance mentale qui m’est indispensable.»
Hystérique du calme. En avril, il a emménagé dans le quartier résidentiel de Zeh-lendorf, non loin des plages du Wannsee, à vingt minutes du centre de Berlin. Il a acheté une maison baroque et cossue des années 30. «Je suis un hystérique de la tranquillité», déclare cet érudit aimable et râblé, à la chevelure blanche théâtrale et fofolle, l’œil malin. «Je me retrouve dans le portrait que John le Carré fait de lui-même: “Je hais le téléphone, je ne vois pas beaucoup de gens, j’écris, je nage, je bois.” Ce pourrait être le mien.» Du coup, il a écrit tous ses livres dans des maisons isolées du sud de l’Europe. Le premier, au début des années 1990, à Lucca, en Italie. Le deuxième, L’accordeur de pianos, à Mérindol, au pied du Lubéron, le troisième, Train de nuit pour Lisbonne, à Lloret del Mar sur la Costa Brava. «La mer représente la liberté, l’inspiration.» Pascal Mercier est né à Venise, un jour de 1989. Encore Peter Bieri, le professeur de philosophie est sur la place Saint-Marc, une scène de café lui donne un intense sentiment de déjà-vu. C’est sa femme qui a la réponse: la scène figure dans le roman Die Rote, d’Andersch. «C’était un signe. J’étais prêt à utiliser l’imagination. Je n’avais jamais pensé que je pouvais réellement écrire. Dans mon milieu familial, on n’écrivait pas. C’était bon pour Thomas Mann, Max Frisch ou d’autres intelligences supérieures. C’était péché d’immodestie que d’imaginer être écrivain.» Pseudo Mercier. Il commence tout de suite à écrire son premier roman, Perlmanns Schweigen, et décide de prendre un nom de plume. «Dans le milieu universitaire allemand, c’est dangereux de publier des romans. C’est considéré comme une chose bizarre, presque déviante.» Il cherche un son «français et élégant», qu’il trouve en feuilletant l’annuaire de Genève. «J’adore la sonorité “é”. Ce son est dur, tranchant mais beau.» Seules sa femme et sa sœur, qui vit à Bienne, sont au courant. Son anonymat tient jusqu’à son deuxième roman, cinq ans après. «C’était le moment de montrer qui j’étais vraiment.» Sa mère ne comprend pas, son père est mort entre-temps.
Papa raté. C’est son père, justement, qui lui a inspiré le personnage central de L’accordeur de pianos, employé modèle de la maison Steinway de jour et compositeur raté d’opéras la nuit, perdant la santé à écrire des partitions que personne ne joue jamais. Son père à lui composait des symphonies, année après année, sans jamais intéresser aucun orchestre. «Il en était très malheureux. J’ai vécu cette atmosphère pesante.» Enfant, il jouait du violon «sans plaisir ni talent». Il aurait préféré le piano, mais l’instrument était déjà «psychologiquement occupé». Pendant dix ans, après avoir quitté la maison, il supprime la musique de sa vie, n’écoutant ni classique ni rien. «J’ai dû me réapproprier la musique.» L’accordeur de pianos est constitué des journaux intimes de Patrice et Patricia, un frère et sa sœur jumelle, qu’ils rédigent après que leur père eut assassiné le ténor Antonio di Malfitano sur la scène de l’Opéra de Berlin. Le récit part donc par flash-back à la recherche des origines du crime, sur les traces de leur enfance, de leur relation incestueuse, de l’obsession de reconnaissance de leur père, des relations troubles entre Malfitano et leur mère. «Je voulais traiter deux thèmes dans ce livre: l’intimité, soit la manière dont on gère notre proximité ou notre distance aux autres, et l’articulation entre succès et échec. Un troisième thème les lie tous deux: l’importance du regard des autres.»
Fantasme Adjani. Pour donner vie à ses personnages, Pascal Mercier a besoin d’avoir un visage sous les yeux. C’est un portrait d’Isabelle Adjani qui a inspiré Patricia. «Une photo prise pendant un festival de Cannes, sur laquelle elle a un air rêveur, une expression absente.» Frédéric Delacroix, l’accordeur de pianos lui-même, est inspiré par le portrait de l’acteur allemand Armin Müller-Stahl dans The Music Box, où il joue un personnage accusé d’avoir été nazi en Hongrie. La photo encadrée est restée deux ans sur son bureau. Il passe des heures à visionner des films sur son ordinateur et faire des captures d’écran de visages qui l’inspirent. «La photo est une clé qui ouvre le corridor de mon imagination. Parfois il me faut ensuite des années pour savoir pourquoi un visage m’a touché.» Il est en train d’apprendre l’arabe et le russe, pour pouvoir lire Pasternak et le Coran. La nuit, il regarde la télévision dans toutes les langues, pour entendre leur son. Il est marié depuis trente-trois ans avec une professeure de mathématiques et de philosophie rencontrée sur les bancs de l’Université de Heidelberg. Elle s’est mise à la peinture et à la sculpture de papier mâché. Ses créations colorées, étranges et géométriques hantent joyeusement la maison. Ils n’ont pas d’enfant. «Par choix.» L’an prochain, son éditeur parisien publiera son best-seller philosophique, Le métier de la liberté. Sur sa carte de visite, aucune profession. Ni «écrivain» ni «philosophe». Juste «Peter Bieri». Libre.
L’Accordeur de pianos. De Pascal Mercier. Maren Sell. 507 p. En librairie le 28 août. Il sera le 18 novembre à La Librairie de Morges et le 19 à Payot Lausanne
Profil Pascal Mercier 1944 Naissance de Peter Bieri à Berne. 1964 Début de ses études à Heidelberg. 1981-1993 Enseignement de philosophie à Hambourg, Heidelberg, Bielefeld, Marbourg. 1993 Installation à Berlin. 1995 Parution en allemand de son premier roman, Perlmanns Schweigen, et choix du pseudo Pascal Mercier. 1998 Parution de Der Klavierstimmer, traduit ce mois en français. 2001 Parution de Das Handwerk der Freiheit, son œuvre principale de philosophie, à paraître l’an prochain en français sous le titre Le métier de la liberté. 2004 Parution en allemand de Train de nuit pour Lisbonne, traduit en français en 2006, best-seller dans toute l’Europe. 2007 Quitte l’enseignement universitaire. Parution de Lea, pas encore traduit en français.
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