BIOTECHNOLOGIE
Patrick Aebischer: "La pharma est le domaine le plus risqué"

Par Matthieu Ruf - Mis en ligne le 02.05.2012 à 11:27

RECHERCHE. Pour le président de l’EPFL, la fermeture de Merck Serono à Genève est un coup dur. Mais aussi un rappel: face à la concurrence de Boston ou de Shanghai, l’attractivité de l’arc lémanique pour les sciences de la vie n’est pas un acquis.

A l’EPFL, la décision de Merck Serono n’aura pas d’impact direct: la société a indiqué vouloir prolonger le fonds de recherche qu’elle y a mis en place pour cinq ans en 2007, en sus du financement de trois chaires assuré jusqu’en 2017. Mais contredit-elle l’optimisme de son président, Patrick Aebischer? Les emplois générés par la Health Valley lémanique, pôle de recherche et de production dans le domaine des sciences de la vie, sont-ils vraiment viables à long terme? Réponses de son promoteur le plus convaincu.

La décision de Merck Serono représente la plus grosse suppression de postes que Genève ait connue. L’économie suisse dépend-elle trop de la pharma, qui représente un tiers de ses exportations?

Le domaine de la pharma est fragile, en particulier les entreprises de taille moyenne. Elles sont typiquement dépendantes d’un ou de deux produits. La décision de Merck Serono est un coup dur, mais qui est inhérent au business. Il faut espérer que, comme lors de la fusion de Ciba et Sandoz pour créer Novartis, les talents qui quittent la société créent des start-up dont certaines vont croître et créer de l’emploi.

 

«JE NE SERAIS PAS SURPRIS SI MERCK SERONO SE RETIRAIT PROGRESSIVEMENT DE LA PHARMA DE POINTE.»

 

Mais les start-up bénéficient de la présence de ces grandes entreprises. L’arc lémanique a-t-il vraiment la masse critique pour les accueillir, face à Boston où vivent 150 000 étudiants?

On aimerait être plus grand, bien sûr. Mais avec les trois grandes écoles et les deux hôpitaux, on a une masse critique qui n’est peut-être pas celle de Boston, mais qui est une des plus importantes en Europe, avec Cambridge. Il faut ajouter qu’avec les mégafusions de ces vingt dernières années, il y a moins de grandes entreprises pharma qu’avant. En Suisse, on a la chance d’en avoir deux, Roche et Novartis.

Mais Novartis, l’automne passé, a décidé de déplacer certains postes de recherche suisses aux Etats-Unis et en Chine, ce que fait également Merck Serono aujourd’hui.

C’est vrai. Les grandes entreprises se doivent d’avoir des centres de recherche sur les trois grands continents. C’est également un échange: l’établissement de centres de recherche fait partie des discussions que les pharmas ont avec les Etats pour les prix et le remboursement des médicaments. Autre élément, la qualité de la recherche en Asie et en particulier en Chine. Ces géants ne vont jamais totalement délocaliser, mais ils ne peuvent pas se permettre de faire toute leur recherche et leur production dans un seul pays.

La région compte d’autres multinationales du secteur, comme Ferring à Saint-Prex. Les attirer par des exonérations fiscales, n’est-ce pas courir le risque de les voir repartir très vite?

Vous savez, quand Medtronic est arrivé, on disait: ils sont sous exonération fiscale, ils vont créer 200 emplois… Et vingt ans après, ils sonttoujours là, avec 800 emplois. Il en est de même de Ferring. Mais il faut continuer à se battre pour être attrayant, ce n’est jamais gagné.

Le gros problème n’est-il pas l’éloignement des centres de décision?

C’est certainement un aspect dont on doit tenir compte. Merck Serono avait deux quartiers généraux mais, historiquement, celui de Darmstadt prévalait. Il ne faut pas oublier que derrière cette décision douloureuse pour notre région et en particulier pour les employés, il y a probablement un changement de business model. Je ne serais pas surpris si Merck Serono se retirait progressivement de la pharma de pointe.

Les emplois vaudois du groupe pourraient donc aussi être menacés?

Pas tant qu’ils ont des molécules à produire. Dans le cas du Rebif, il s’agit d’une protéine, plus difficile à produire qu’une simple molécule chimique. Donc, même si le Rebif va prochainement tomber dans le domaine public, on peut imaginer que Merck Serono va continuer à le produire.

Quelles entreprises pourraient jouer le rôle de nouveau moteur du secteur?

AC Immune, qui développe un traitement contre l’alzheimer au Quartier de l’innovation, est en tests cliniques avancés. Si ça marche, ils pourraient devenir le Serono de demain! On voit surtout les grandes sociétés, mais ce sont les PME qui créent la plupart des emplois. C’est notre responsabilité, à nous les universités, de créer ces startup, car c’est là que nous sommes bons en Suisse. Et surtout, ne pas seulement miser sur la pharma, qui est le domaine le plus risqué. Les sciences de la vie, ce n’est pas que la pharma!

 

«AC IMMUNE POURRAIT DEVENIR LE SERONO DE DEMAIN.»

 

Quels sont les autres domaines les plus prometteurs?

Le diagnostic moléculaire est en plein boom avec les techniques de séquençage à haut débit. Il en est de même de l’imagerie moléculaire. La nourriture fonctionnelle, moins soumise à la régulation et potentiellement intéressante pour maîtriser les coûts de la santé, est en plein essor: Nestlé occupe un bâtiment à l’EPFL pour développer ce nouveau secteur. Les implants médicaux vont également se développer. L’EPFL a lancé il y a deux ans un centre de neuroprothèses, domaine en forte évolution car lié au vieillissement de la population et aux problèmes auditifs et oculaires qui vont avec. Ce centre a déjà conduit à la création de Mindmaze, une startup prometteuse.

Mais où trouver le financement? Certains gérants de fonds disent peiner à trouver des investisseurs dans ces domaines, surtout depuis la crise de 2008, des placements plus sûrs étant privilégiés.

Je n’ai pas du tout l’impression qu’il y a un ralentissement. L’année passée, on a probablement eu un record d’investissements de la part de business angels et de sociétés de capitalrisque. Rien que ces dernières semaines, il y a eu deux annonces dans les sciences de la vie: Aleva Neurotherapeutics, qui s’occupe de la miniaturisation d’implants cérébraux, a obtenu 14 millions de francs et Abionic, une société qui travaille dans le domaine du diagnostic des allergies, vient d’annoncer une levée de 2 millions.

Vous faites partie du conseil d’administration de Lonza, qui doit économiser 100 millions de francs par année. Trois mille personnes travaillent à Viège. Y a-t-il là aussi un danger de licenciements?

Lonza a beaucoup investi ces dernières années dans les techniques de pointe pour la production de protéines et de médicaments, y compris à Viège. Il est vrai que l’Asie investit également beaucoup dans ce domaine, mais je suis convaincu que Lonza a les atouts pour rester concurrentielle.

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