Où l’on apprend que c’est une chute dans une église de Liverpool qui préside à sa venue sur terre.
Dans les villes qui savent les bombardements, il existe après les guerres l’étrange addition entre l’euphorie d’avoir survécu et la dureté des existences à reconstruire. C’est à cela que devait ressembler Liverpool, en 1952, briques et entrepôts portuaires, et les Beatles encore si loin.
Dans cette ville, une église et son plafond à refaire, un jeune artiste suisse. Il s’appelle Emile «Yoki» Aebischer, il est d’origine fribourgeoise, fut placé à 14 ans comme garçon-livreur chez un boulanger bernois. Le boulanger repéra les talents pour le dessin du gamin: il lui faisait décorer les pâtisseries. Mais cette passion gagna, Yoki devint verrier, peintre, apprit la sculpture à Paris, et en 1952, il est à Liverpool dans cette église à restaurer, lorsqu’il tombe d’un échafaudage.
Il se fait mal. Yoki doit être immobilisé un bout de temps, il ne parle pas un mot d’anglais. L’amour tombe aussi du ciel, pour ceux qui voient les signes du destin: les pères franciscains trouvèrent une jeune fille pour l’aider, une Irlandaise qui avait appris un peu le français du côté de Namur. Elle a pour nom Joan O’Boyle, et ils vont tomber vite dans les bras l’un de l’autre.
Ce sera la Basse-Ville de Fribourg, et la naissance de Patrick en 1954. Patrick: le saint patron des Irlandais, forcément, et donc déjà ce drôle de mélange des caractères et des pays, des cultures et des histoires. La Basse-Ville d’alors, il dira que c’était un peu comme Liverpool. Un endroit pauvre, «la Basse», clanique, fait de personnages et de chaleur entre les êtres. Un deux-pièces sans un rond, l’appartement de ses parents accueille les artistes du lieu, Cingria ou Armin Jordan, Michel Corboz ou Georges Borgeaud. Yoki chante du Schubert à tue-tête et sera l’unique école de management que connaîtra jamais son fils. «Je le regardais, j’écoutais, je le voyais faire mille métiers différents par jour. Il lui fallait être un peu architecte, marbrier une heure plus tard, ou verrier, discuter avec les clients, séduire et s’adapter.» Un matin, alors qu’il a 10 ans, le père achète une 2 CV et elle va l’ouvrir encore au monde: les équipées dans la pétaradante conduiront la famille en Toscane, en Grèce, dans le sud de la France: des peintures, des couleurs, des musiques. Il vient de là.
A l’école primaire des Neigles, c’est trop facile pour lui. Habituellement, les gosses des Neigles n’ont pas les résultats pour monter continuer leurs études au Collège Saint-Michel. Lui oui. Mais à Saint-Michel, il ne travaille pas, c’est les sixties, donc les Beatles et les Pink Floyd enfin, un peu de batterie avec les copains, parmi lesquels un certain Daniel Vasella. Il se retrouve interne à Corsier, du côté de Genève. Il reprend goût aux études à travers la philo, la littérature, et reviendra à Saint-Michel pour son bac. Pourquoi n ’ est - il pas devenu artiste? Sans doute une foi vraie dans le progrès, dans une sorte d’humanisme, une curiosité trop forte. Il connaît déjà celle qui deviendra sa femme, Nicole, part faire ses études de médecine à Genève. Elle deviendra cardiologue, lui s’intéressera aux neurosciences. Pour les enfants, cherchez dans les livres: sa fille porte le proustien prénom de la duchesse de Guermantes, Oriane. Pour son fils, demandez Mallarmé, puisqu’il s’appelle Stéphane. Mais la recherche l’intéresse plus que la pratique, et études terminées, il se demande comment faire, vers quelle discipline. Ce sera une étincelle à la télé, et puis l’Amérique.
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