Posé près du lac, le Rolex Learning Center ressemble à un OVNI. Au cœur de Dorigny, ce bâtiment ne constitue pas seulement un exploit technologique et l’objet de débats entre architectes. Il est aussi le symbole de l’EPFL et d’un campus qui, avec l’Université de Lausanne, rassemble quelque 30 000 personnes. A quelques jours du jour J, les explications de celui qui a imaginé et porté ce projet de bibliothèque d’un type nouveau, le président de l’EPFL Patrick Aebischer.
Que ressentez-vous à l’heure d’ouvrir le Learning Center aux étudiants?
C’est l’aboutissement d’un rêve qui commence en 2000.
Pourquoi ce bâtiment? Quelle est la genèse du projet?
Bologne, la mobilité des étudiants, si importante pour l’avenir de l’Europe. En arrivant à la présidence de l’EPFL, j’ai fait le constat que les infrastructures n’étaient souvent pas à la hauteur de ce défi. J’en ai tiré une conclusion: il fallait véritablement donner une nouvelle dimension à notre campus. Et l’élément central d’un campus, aujourd’hui, ce n’est plus la bibliothèque traditionnelle, mais ce que nous avons appelé le Learning Center.
Plus concrètement?
Il s’agissait d’abord de rassembler les livres jusqu’ici dispersés dans tous les départements de l’école. Et donc de décloisonner les savoirs, de promouvoir l’interdisciplinarité. Ensuite, parce que le nombre d’heures de cours ex cathedra est à la baisse, il fallait créer un endroit où l’on peut travailler, acquérir des connaissances. Un espace accessible de 7 heures du matin à minuit, où l’on étudie, mais où l’on fait aussi des rencontres, avec deux restaurants, un café, une librairie, un centre pédagogique, un centre de carrière, des lieux pour les associations d’étudiants… Bref, un bâtiment de vie multifonctionnel, sans parois, dont l’architecture exprime justement cette ouverture et cette fluidité entre différents types d’activités.
Douze architectes, dont Jean Nouvel, Rem Koolhaas, Herzog & de Meuron, Zaha Hadid… ont participé au concours, sur invitation. Pourquoi l’architecte japonaise Kazuyo Sejima l’a-telle emporté?
Parce qu’elle a proposé un projet qui tranche sur tout ce qui s’est fait jusqu’ici. Avant même d’avoir été inauguré, le Learning Center fait référence dans les milieux de l’architecture mondiale.
Un projet devisé à 100 millions de francs. Le défi était aussi financier…
La Confédération a apporté la moitié de la somme, 50 millions de francs, soit ce qu’aurait coûté une bibliothèque traditionnelle. Nous avons levé le reste auprès de Rolex, Novartis, Nestlé, Credit Suisse, Sicpa, Losinger, Logitech… Ce partenariat publicprivé n’est pas habituel en Suisse, et même en Europe.
L’entreprise Rolex est le mécène principal du Learning Center. Ses motivations?
Comme tous les sponsors, je crois, elle est tombée amoureuse de la beauté de cet objet, mais pas seulement: ce bâtiment symbolise aussi le meilleur de la technologie suisse. Car, en soi, la réalisation du Learning Center est un exploit technologique.
Le Rolex Learning Center comme élément central du campus, donc…
Auquel s’ajoutent un hôtel et des logements pour étudiants et bientôt, je l’espère, un centre de conférences. A terme, près de 1000 étudiants devraient vivre et habiter sur le campus.
Vous avez souvent parlé du Learning Center comme d’un «totem». Pourquoi?
C’est la signature de l’école, emblématique de son identité et de son ambition. Au Moyen Age, les villes s’organisaient autour des cathédrales. Aujourd’hui, ce peut être un opéra, comme à Sydney. Pour le campus de l’EPFL, ce sera cette bibliothèque d’un type nouveau.
Le Learning Center, au fond, c’est le Versailles du roi Aebischer…
(Rires.) Je peux imaginer qu’on me fasse cette critique. Ma responsabilité première c’est, bien sûr, d’assurer notre développement académique, de faciliter la création de nouveaux laboratoires, d’attirer les meilleurs professeurs qui, eux, font véritablement l’EPFL. Mais ma responsabilité (et ma prérogative), c’est aussi d’exprimer une certaine vision de l’institution, en l’occurrence par un choix architectural. Et ne l’oublions pas: nous avons en notre sein une école qui forme des architectes. En réalisant une pièce maîtresse de l’architecture moderne, nous contribuons à la positionner et à la rendre encore plus visible.
Vous avez débarqué à la présidence de l’EPFL avec l’image d’un homme qui allait développer les sciences de la vie au détriment de toutes les autres disciplines, notamment l’architecture. Un malentendu?
En effet, beaucoup m’accusaient de vouloir fermer l’architecture. Et c’est vrai que j’ai dû prendre des décisions douloureuses. Même si, au final, nous avons développé ce domaine. En fait, j’ai toujours été passionné d’architecture. Je suis fils d’artiste. Et je pense que cette discipline est centrale dans une école polytechnique. Notamment parce que, si l’on pense énergie et nouveaux matériaux, l’architecture est en pleine évolution, elle est notamment étroitement associée à la notion de développement durable. C’est de plus un pont vers les sciences humaines et un lien essentiel avec le monde de l’art.
Vous n’avez pas pour autant négligé les sciences de la vie…
Les sciences de la vie ont longtemps été descriptives. Nous entrons dans une phase technologique et quantitative. Sans les progrès réalisés en ingénierie, par exemple, le séquençage du génome humain n’aurait pas été possible. On assiste à une convergence des technologies de l’information, des biotechnologies et des nanotechnologies. Voilà pourquoi la Suisse, et en particulier la Suisse romande, est extrêmement bien positionnée. On y trouve à la fois des groupes comme Nestlé, qui développe la nutrition fonctionnelle, les entreprises Novartis, Roche, Actelion, Merck Serono, Debiopharm, qui sont, elles, actives dans la pharma. Et, last but not least, une longue tradition de savoir-faire microtechniques et horlogers, une culture de la précision et de la fiabilité, indispensables au développement des techniques médicales et de la santé. Dans ce domaine particulier, nous avons un avantage important.
Ces nouveaux secteurs vont-ils compenser l’affaiblissement possible du secteur bancaire?
Le secteur bancaire doit se repositionner, mais nous aurons toujours besoin de banques pour financer l’industrie. Voilà pourquoi nous avons développé l’ingénierie financière à l’EPFL, qui rencontre un grand succès. De manière générale, notre mission consiste à imaginer les secteurs émergents. Nous avons parlé de tout ce qui tourne autour de la santé. Il ne faut pas oublier les clean tech, les technologies de l’information, de plus en plus présentes dans nos vies. Au fond, je pense que la technologie nous permettra de trouver des solutions aux problèmes auxquels nous sommes confrontés. Et cela beaucoup plus que nous l’avions imaginé. Mais elle repose sur la recherche fondamentale, forcément financée par l’Etat et qui, elle, ne peut avoir lieu que dans des grandes institutions universitaires.
Comment se mesure le rayonnement international de l’EPFL?
Par sa force d’attraction auprès des étudiants et des professeurs, qui viennent de partout dans le monde. Nous rassemblons 120 nationalités au sein de l’école. Autre critère, les partenariats industriels: nous sommes en train de construire un quartier de l’innovation qui devrait abriter 2000 chercheurs industriels sur le campus d’ici deux à trois ans. Nous sommes sur le point de signer des accords très importants avec de grandes entreprises, qui viendront s’ajouter à la liste des Nokia, Alcan, Debiopharm, Logitech…
L’EPFL ne connaît donc pas la crise…
En 2009, nous avons eu une augmentation de 16% des nouveaux étudiants à l’EPFL, la plus haute jamais observée. Nous avons également eu une année record du nombre de start-up soit vingt nouvelles pousses. Les fonds de tiers sont également en augmentation. Ils se montaient à près de 200 millions de francs l’an passé. L’EPFL est l’université européenne qui draine le plus de fonds européens ERC (European Research Council Grants). Une preuve concrète de la qualité de notre recherche.
Comment situer les écoles polytechniques au plan mondial?
Nous sommes très bien placés. Prenez par exemple le Global University Leader Forum, probablement l’association la plus prestigieuse de son genre, créée dans le cadre du World Economic Forum. On y trouve les grandes universités américaines comme Harvard, Yale, le MIT, Stanford… les deux Universités anglaises de Cambridge et d’Oxford, l’Université de Tokyo, celle de Pékin et les deux EPF. En revanche, les hautes écoles françaises, allemandes, espagnoles ou italiennes sont absentes. La Suisse est un petit pays, mais au plan universitaire et scientifique, nous comptons parmi les grands.
Qui plus est, l’EPFL n’est pas seule dans le paysage...
En effet, nous avons en Suisse romande un cluster impressionnant d’institutions de première qualité et qui, d’ailleurs, collaborent de plus en plus. L’EPFL, mais aussi les Universités de Genève, Lausanne et Neuchâtel… L’Ecal, l’IMD, l’Ecole hôtelière… Dans ce qu’on appelle parfois l’économie de la connaissance, notre potentiel est très prometteur!
Le logo de l’EPFL est en bonne place sur le mât d’«Alinghi». Quelle est votre apport au bateau suisse?
Plus de dix laboratoires ont participé à la conception d’Alinghi V. Cela va du développement de nouveaux matériaux composites à la simulation numérique du comportement hydro et aérodynamique du bateau, en passant par l’étude de la résistance des matériaux, etc.
Et qu’est-ce que l’aventure «Alinghi» a apporté à l’EPFL?
Alinghi nous a stimulés à développer la transdisciplinarité sur le campus. Alinghi a également donné une image excitante de l’ingénierie ainsi qu’une grande visibilité à l’école.
N’êtes-vous pas, comme beaucoup de spectateurs, refroidi, voire choqué par la tournure très judiciaire de la compétition?
Il est de fait dommage que la Coupe ait pris cette tournure. J’espère que les gens vont oublier tout cet imbroglio judiciaire et s’enthousiasmer pour la course entre deux voiliers incroyables.
Après un peu plus de dix ans à la tête de l’EPFL, l’inauguration du Rolex Learning Center est une sorte d’aboutissement. Vous arrivez dans deux ans à la fin de votre troisième mandat. Le moment de passer à autre chose?
Je n’ai jamais planifié mon avenir. Nous devons maintenant terminer le campus et je m’engagerai jusqu’au dernier jour. Ensuite, nous verrons. Ce ne sont pas les projets qui manquent. Comme ce centre de recherche sur le cerveau, commun à l’EPFL et aux Universités de Genève et de Lausanne, et dont j’espère qu’il soit retenu par l’Union européenne dans le cadre des programmes dits Flagship. On parle là de 200 à 300 millions de francs par an.
Avez-vous préparé votre succession?
Notre équipe comprend plusieurs personnalités de très haut calibre. Y compris notre nouveau vice-président pour les affaires académiques, Philippe Gillet, actuellement chef du cabinet de Valérie Pécresse, ministre française de l’Enseignement supérieur et de la Recherche, l’une des chevilles ouvrières de la réforme des universités dans l’Hexagone, et qui nous rejoint dans quelques semaines.
L’EPFL est passée de 4000 à 7000 étudiants depuis votre arrivée. Une sacrée croissance. Des regrets? Des frustrations?
Le grand défi de l’école sur la scène internationale, aujourd’hui, c’est son nom: EPFL… Pour des Américains, des Chinois, des Mexicains, il est imprononçable. J’ai tout entendu, c’est un supplice. Nous avons un sérieux problème de «brand», comme disent les gens du marketing.
Vous avez proposé à vos collègues zurichois de coiffer les EPF avec le label Swiss Institute of Technology, un nom nettement plus «globalocompatible». Sans succès jusqu’ici. Combien de temps pour faire aboutir cette idée?
Dix ans. En attendant, le Rolex Learning Center, avec sa silhouette immédiatement identifiable est, justement, une excellente signature, un reflet de l’ambition de l’école et de sa montée en puissance à l’échelle mondiale.
«CE BÂTIMENT SYMBOLISE AUSSI LE MEILLEUR DE LA TECHNOLOGIE SUISSE»
«EN 2009, NOUS AVONS EU UNE AUGMENTATION DE 16% DES NOUVEAUX ÉTUDIANTS À L’EPFL.»
PATRICK AEBISCHER
1954 Naissance à Fribourg. 1983 Après des études de médecine et une thèse en neurosciences, part à l’Université Brown, où il devient professeur. 1992 Professeur au CHUV. Depuis 2000 Président de l’EPFL. Membre du conseil d’administration de Lonza. Fondateur de deux sociétés de biotechnologie.
Le Rolex Learning Center suscite nombre de questions. Les réponses de Patrick Aebischer.
Le Learning Center occupe une surface de plus 15 000 m2 au sol. N’est-ce pas du gaspillage d’espace?
Ce bâtiment peut accueillir plus de 1000 personnes. Il sera ouvert de 7 heures du matin à minuit. L’utilisation du mètre carré n’est pas la même que dans un laboratoire ou une salle de cours. Le Learning Center est un espace de vie et une respiration sur le campus. Un peu comme un parc. Il donne sur le lac et nous permet ainsi de reconquérir le plus bel endroit au cœur du campus, autrefois occupé… par des parkings.
On disait le Learning Center impossible à construire. Et au final?
Les ingénieurs civils se sont attaqués au casse-tête des arches qui portent l’étage principal et la toiture, et ils ont trouvé des solutions. La preuve, le bâtiment est construit. A beaucoup d’égards, cet édifice est une expérience de laboratoire. Il provoquera des débats, comme Beaubourg. Mais n’est-ce pas aussi la vocation d’une institution comme la nôtre, qui abrite une école d’architecture?
Comment les utilisateurs vont-ils travailler si le sol du bâtiment fait des vagues?
Les zones de travail ne sont pas en pente. Ce sont plutôt les zones de circulation qui ondulent. Sur les 15 000 m2 de surface utile, environ 10 000 m2 sont en zone plate.
Les étudiants vont-ils adopter ce bâtiment? Correspond-il à leurs attentes?
Les étudiants ont été intégrés à la réflexion dès le départ. Ils ont participé à l’élaboration du programme qui a servi de base pour le concours d’architecture. Mais il est certain aujourd’hui que nous devrons tous apprivoiser ce bâtiment.
Le Rolex Learning Center est-il efficace sur le plan énergétique?
Il est conforme aux normes Minergie. Il ne sera pas climatisé, mais ventilé naturellement par les patios. Mon rêve serait d’un jour recouvrir le toit du Learning Center avec des cellules photovoltaïques souples et transparentes développées par le professeur Michael Graetzel, un de nos éminents chercheurs.
Qu’est-ce qui fait son originalité et sa beauté?
Sa fluidité entre l’intérieur et l’extérieur. Ce bâtiment est totalement ouvert. Ce qui permet, en quelque sorte, de participer au paysage. Un paysage qui, d’ailleurs, change constamment en fonction du lieu où l’on se trouve.
| Dossier 'Ecoles polytechniques' | | |
Tags: Patrick Aebischer, Rolex Learning Center, EPFL,
|