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Par Yves Genier - Mis en ligne le 13.06.2012 à 12:16 |
Plus que jamais, des solutions sont attendues des dirigeants européens pour tenter d’apporter une réponse définitive aux problèmes des pays du Sud qui s’enfoncent dans la crise. Un «Grexit», une sortie de la Grèce de la zone euro? Un éclatement de celle-ci? Un renforcement, au contraire, des structures de l’Union? L’économiste français Patrick Artus, un intime des discussions de haut niveau, apporte quelques réponses. Les dirigeants de l’Union européenne se réunissent les 23 et 24 juin à Bruxelles, une semaine après les élections législatives grecques, qui seront déterminantes pour le maintien ou non du pays en zone euro. Qu’attendez-vous de ce sommet? Interrogeons-nous d’abord sur la cause profonde du problème: l’intégration dans une même zone monétaire de pays aux économies extrêmement hétérogènes. La Grèce, le Portugal, l’Espagne et même la France sont deux à trois fois moins industriels que l’Allemagne. L’euro a accéléré le processus de concentration des industries exportatrices vers l’Allemagne, où l’efficacité de la production est la plus grande. Avant la monnaie unique, il était nécessaire de produire au Portugal les voitures des Portugais pour pallier les risques associés à une baisse de la monnaie nationale. Avec l’euro, cette contrainte a disparu: vous pouvez fabriquer les voitures des Portugais en Allemagne, car le risque de change a disparu. Il n’est donc pas anormal que les pays périphériques aient des déficits extérieurs. Il est alors nécessaire d’ériger une structure de gouvernement commune à l’échelle de l’Union européenne, à l’instar des Etats-Unis ou de la Suisse. Profondément désindustrialisés, les pays du Sud accumulent les déficits pour maintenir leur niveau de vie. Nous en sommes arrivés au stade où plus personne ne veut leur prêter. Or les créanciers qui refusent de s’engager davantage sont les mêmes qui rejettent une structure fédérale. Voulez-vous une Europe fédérale? Les économistes, le Prix Nobel Robert Mundell en particulier, ont établi dès les années 60 qu’une zone monétaire unique s’appuie sur la spécialisation productive de ses composantes géographiques. La solution pour contrebalancer cet effet est de constituer une autorité politique unique. Si l’Europe veut maintenir sa zone monétaire incluant aussi bien des pays aux balances commerciales équilibrées que des nations chroniquement déficitaires, elle doit choisir la solution fédérale. Il n’y a pas de solution tierce. Pourtant, c’est ce que tente l’UE actuellement, en appauvrissant les pays déficitaires, le cas grec n’étant que le pire de tous. Les Anglo-Saxons, pourtant soupçonnés par certains de chercher le démantèlement de la zone euro, préconisent le «superstate». Rejoignez- vous leur avis? Les Anglo-Saxons ont une meilleure culture économique que nous. Le professeur américain Barry Eichengreen, historien et théoricien de la monnaie, pense que le renforcement de l’Union dans un sens fédéral est la seule solution permettant le maintien d’une zone unique. Faute de quoi deux zones devront cohabiter: celle du Nord, riche, et celle du Sud, dont la devise sera destinée à se déprécier, ce qui permettra à ses pays membres de regagner en compétitivité et de se réindustrialiser. Malheureusement, la zone euro a été créée sur une fiction opposée. Elle est partie du principe que l’unification de la monnaie allait homogénéiser la structure industrielle de ses membres. Or, c’est précisément l’inverse qui s’est produit. Les pays du Nord, l’Allemagne en tête, adoucissent leur position: ils admettent désormais la nécessité d’élever les salaires et de générer de l’inflation chez eux pour alléger la charge qui pèse sur les pays du Sud. N’est-ce pas une reconnaissance de la réalité de cette divergence? Ces actions sont positives mais ne suffiront pas pour régler la crise. Depuis 2011, le revenu des Allemands a crû de 4%. Chaque point de pourcentage correspond à 14 milliards d’euros. Déduction faite de l’épargne (20% des revenus), ce sont donc 44 milliards qui seront consacrés à la consommation, dont un tiers pour les importations en provenance de pays du sud de l’Europe (soit 14,7 milliards, ndlr). La production de ces derniers s’élève à 5800 milliards d’euros. La hausse des salaires allemands ne correspondra donc qu’à 0,06% du PIB des pays du Sud. L’effet multiplicateur est donc très faible! Les divergences ne sont pas provoquées par des questions de revenus uniquement, mais de capacités productives insuffisantes. La part de l’industrie représente 20% du PIB allemand mais seulement 6% du PIB grec. Aussi, même appauvris, les Hellènes ne pourront pas accroître leurs exportations dans une proportion significative, vu la modestie de leur appareil productif. En revanche, ils importeront moins.
«LE NIVEAU DE L’ÉPARGNE EST TRÈS ÉLEVÉ EN ZONE EURO, MAIS IL EST MAL EMPLOYÉ, CAR SES DÉTENTEURS PRÉFÈRENT PRÊTER À L’ÉTAT ALLEMAND, QUI N’EN A PAS BESOIN.»
Un super-Etat communautaire parviendraitil vraiment à atténuer les déséquilibres entre pays riches et pays pauvres sans se noyer dans la complexité? Le débat sur la forme d’une structure fédérale servant à redistribuer des fonds est encore largement ouvert: on peut imaginer la calquer, de façon très simplifiée, sur les modèles allemand ou suisse. Les idées abondent! La redistribution peut le limiter à quelques cas simples, comme la mutualisation des allocations de chômage. Les travailleurs des pays connaissant le plein-emploi alimenteraient les caisses des pays à problèmes. Idem avec les retraites. On peut aussi allouer une part de la TVA collectée dans un Etat aux autres pays membres. Les eurobonds sont très redistributifs. Mais leur mise en place est très compliquée. Chaque pays devra coordonner non seulement ses budgets, mais aussi sa fiscalité, ce qui implique des changements institutionnels très lourds. L’Europe est-elle l’homme malade du monde, comme le dit l’OCDE? Commet-elle un suicide économique, comme le suggère Paul Krugman? Si on la considère comme un seul pays, la zone euro ne va pas si mal: ses déficits ne sont pas catastrophiques, elle progresse malgré un léger déficit d’innovation. Les problèmes que nous connaissons ne sont pas liés aux questions structurelles, mais institutionnelles de la zone euro. Le niveau de l’épargne est très élevé, mais il est mal employé, car ses détenteurs préfèrent prêter à l’Etat allemand, qui n’en a pas besoin, qu’aux pays à problèmes! En maintenant ce déséquilibre, nous tuons les possibilités de croissance. Si nous étions un Etat fédéral, l’Allemagne favoriserait une politique de relance et tout le monde emprunterait à peu près au même taux. Nous devons donc corriger les institutions qui ne fonctionnent pas bien. Les gouvernements nationaux font-ils barrage à des solutions institutionelles communautaires? Les gouvernements n’ont pas tous une vision claire de ce qu’ils veulent. Les partisans des eurobonds ont-ils compris que cela implique de leur part un abandon de souveraineté budgétaire? Je n’en suis pas sûr. On ne peut pas imaginer qu’un trésor européen finance sans contrôle les déficits que chacun pourrait avoir. Il n’y a donc aucune compréhension collective des changements profonds que pourrait amener le fédéralisme. Faudra-t-il une aggravation de la crise pour que cette compréhension progresse? L’Europe est faite d’abandon de souveraineté dans de très nombreux domaines, de l’agriculture à la monnaie. Huitante pour cent des lois votées par le Parlement français sont des traductions de directives européennes. Le seul point qui reste du ressort essentiel des Etats, c’est le budget. La raison: c’est le clientélisme du parlementaire, qui peut diriger les subventions là où cela l’arrange et déterminer, et garder, les incitations fiscales qui intéresseront ses électeurs. Ce clientélisme, le parlementaire devra le lâcher en cas de fédéralisation de l’Europe. La solution à la crise peut-elle venir d’une politique monétaire plus ouverte de la Banque centrale européenne? Ce n’est pas parce que vous fabriquez de la monnaie que les Grecs vont créer de l’industrie. La création monétaire ne règle pas le problème institutionnel. Mais il donne le temps nécessaire aux économies malmenées par la crise de se redresser.
PROFIL - PATRICK ARTUS Directeur de la recherche de la banque d’affaires française Natixis et membre du Conseil d’analyse économique, l’économiste est spécialisé dans les questions de politique monétaire, de mondialisation et de régimes de retraite. Il est l’auteur de nombreux ouvrages. |









