«Si je pouvais construire des clochers sur mes églises, peut-être que la question des minarets ne se poserait pas en Suisse», déclare Paul Hinder bien calé dans le fauteuil de son bureau de la cathédrale Saint-Joseph d’Abou Dhabi. En fait de lieu de prière, il s’agit plutôt d’une salle polyvalente coincée entre une mosquée et une rue dans le centre de la capitale des Emirats arabes unis. Mais l’évêque d’Arabie, un Thurgovien de 67 ans, ne se plaint pas alors que, à ses fenêtres, la traditionnelle kermesse de Noël, le Christmas Festival, bat son plein et que des milliers de chrétiens, asiatiques et indiens pour la plupart, affluent dans la chaleur de cette soirée de décembre. Non, ce qui inquiète le plus ce capucin, ce sont les conséquences du vote antiminarets. «Je prévoyais que l’initiative serait rejetée à une légère majorité», confie-t-il. Son acceptation fut une douche froide pour ce religieux qui s’était prononcé contre le texte de l’UDC. Interview d’un prélat qui n’a pas la langue dans sa poche.
Durant une semaine, L’Hebdo est allé à la rencontre de la rue arabe et de dignitaires religieux au Moyen-Orient pour les faire réagir sur le vote antiminarets des Suisss. Et à chaque fois, c’est la même mélodie, ou presque: la déception se mélange à la colère. «Depuis le 29 novembre, quelque chose s’est brisé», nous a même affirmé Ali Fadlallah, dignitaire chiite libanais très proche du Hezbollah (lire notre édition du 10 décembre). Est-ce aussi votre avis?
C’est une réaction primitive. Infantile même quand on constate ce qui se passe dans certains Etats musulmans gangrenés par la corruption, où les chrétiens ont des droits réduits. C’est facile de regarder la paille dans l’œil de notre pays et d’oublier sa propre poutre.
Vous êtes en train de nous dire que les musulmans de Suisse ne doivent pas se plaindre…
Non pas du tout. J’accepte la critique vis-à-vis du vote suisse, qui est à mon avis une erreur, un point noir de notre histoire. Ce vote fragilise en outre la position des chrétiens d’Orient. Les citoyens helvétiques ne nous ont pas aidés en donnant du grain à moudre aux extrémistes. Mais attention: cette question doit rester un débat intérieur à la Suisse. Ce n’est pas la fin du monde, ni une affaire d’Etat. Je dis aux gens dans le monde musulman que s’ils se montrent très sévères avec les Suisses, ils doivent aussi analyser la situation dans leur propre pays. Cela serait plus juste. Je leur dis aussi que si je pouvais construire des clochers sur mes églises, peut-être que la question des minarets ne se poserait même pas en Suisse. Dans de nombreux pays musulmans, nous n’avons pas le droit de louer une salle. Il n’y a pas d’égalité de traitement.
Justement quelles sont les réactions dans votre vicariat?
Du côté musulman, aucune. Aucun imam ne m’a contacté pour me poser des questions. Ni aucun journaliste. Ni aucun dirigeant. Mardi 8 décembre, lors de l’inauguration de la nouvelle église d’Al-Ain (quatrième ville des Emirats arabes unis avec plus de 400 000 habitants, ndlr), j’ai parlé avec un membre du gouvernement. Il n’a même pas évoqué le vote.
Et du côté des chrétiens?
Plusieurs d’entre eux, notamment des Libanais, m’ont félicité. Cela dit, même si c’est calme actuellement, la situation peut déraper très rapidement.
Dans le monde arabe, certaines voix se lèvent pour demander que les Suisses s’excusent…
Et pourquoi? Pour une décision démocratique. Déjà, s’il fallait s’excuser, cela serait auprès des musulmans de Suisse. Mais franchement, personne ne s’excuse ici, si nos droits sont limités. J’aimerais moi aussi disposer de 150 lieux de prière, même cachés, pour les 3 millions de chrétiens de la région. En fait, je n’en ai que 17 avec une soixantaine de religieux à leur tête. Et je fais avec. Il m’arrive parfois d’envier les musulmans de Suisse.
Vraiment?
Ils ont la liberté, nous pas.
Mais cela justifie-t-il qu’une démocratie comme la Suisse traite ses musulmans en citoyens de seconde zone…
Non, effectivement. Mais maintenant que c’est fait, il faut laisser le temps au temps. Les musulmans doivent accepter le vote même s’il est injuste. Comme les catholiques ont accepté que leurs droits soient limités en Suisse durant des décennies. Nous avons fait avec et ces limitations sont tombées. Nous avons dû aussi admettre l’évolution de notre pays même si certaines lois contredisent notre enseignement. Les musulmans de Suisse doivent être patients et ne pas écouter les prédicateurs du Moyen-Orient. Ces gens-là ne veulent pas la paix.
Donc, le dialogue n’existe pas entre les deux communautés de ce côté-ci de la planète?
C’est plutôt un dialogue de sourds actuellement. Ce qui manque dans le monde musulman, ce sont des leaders religieux avec lesquels nous puissions parler. Généralement, les imams sont les pires. Ils mettent de l’huile sur le feu. Je les entends rarement condamner le terrorisme islamiste.
Cela n’excuse néanmoins pasle non des Suisses aux minarets…
Le problème actuel est surtout la faiblesse des chrétiens qui sont aujourd’hui confrontés à une religion forte, très présente, très explicite. Et que cela leur fait peur alors qu’ils n’ont plus l’identité chrétienne qu’ils professent. Que savent-ils de leur religion? Plus grand-chose. Le christianisme dont ils parlent est essentiellement un résidu culturel qui prend racine dans la présence des Eglises ou des fêtes.
En gros, les politiciens ont trompé leur monde en utilisant l’identité chrétienne pour interdire les minarets?
Oui. Mais c’est aussi le problème des médias. Eux aussi sont des pompiers pyromanes en nous bassinant avec leur guerre des civilisations et, surtout, avec les images des attentats à Bagdad ou à Kaboul.
Cela dit, l’Eglise n’a jamais caché, elle non plus, les problèmes qu’elle connaît dans le monde musulman?
Pourquoi devrions-nous taire ce qui est vrai? Si l’Eglise d’Arabie est relativement nouvelle, celles d’Egypte, de Palestine, du Liban sont très anciennes. Elles étaient là avant l’islam. Reste qu’elles ont vécu dans une plus ou moins bonne harmonie jusqu’en 1979 et la révolution iranienne. Depuis, le climat a changé dans toute la région. Mais je le rappelle, ce n’est pas en maltraitant les musulmans d’Europe que notre situation s’améliorera. C’est un faux calcul qui peut coûter cher aux chrétiens d’Orient.
«S’IL FALLAIT S’EXCUSER, CE SERAIT AUPRÈS DES MUSULMANS DE SUISSE.»
«CE QUI MANQUE DANS LE MONDE MUSULMAN, CE SONT DES LEADERS RELIGIEUX AVEC LESQUELS NOUS PUISSIONS PARLER.»
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