«Ce n’est même pas la peine d’y penser!», lâche Yves Kazemi. Le municipal en charge de la Culture à la commune de Bourg-en-Lavaux a devant les yeux un projet de musée du vin dans Lavaux. Le municipal explique qu’une telle construction serait tuée dans l’œuf par les diverses dispositions du plan de protection de la région, imposées par Franz Weber.
A Lausanne, l’architecte Mauro Turin a bien conscience que son idée de musée tient du rêve. C’est d’ailleurs le nom de la rubrique – «Un espace de rêve» – de la revue alémanique d’architecture Hochparterre qui a montré, il y a quelques semaines, le projet de Mauro Turin. Frappé par la pauvreté de la mise en valeur culturelle de Lavaux, inscrit depuis cinq ans au patrimoine mondial de l’Unesco, l’architecte a imaginé un musée du vin, le génie millénaire des lieux, qui serait enterré dans le Dézaley. Invisible, la structure troglodyte serait prolongée d’une flèche de verre qui surplomberait le Haut-Lac sur une trentaine de mètres. A angle droit avec les montagnes, mais en parallèle à la surface lacustre, ce belvédère quasi transparent ouvrirait une vue unique sur l’un des plus beaux panoramas qui existent.
Skywalk de verre. Pour «impensable» qu’il soit, ce geste architectural évoque une structure similaire érigée sur la rivière Colorado, dans un Grand Canyon lui aussi inscrit au patrimoine de l’humanité. En quatre ans, ce Skywalk de verre a attiré 1,5 million de touristes.
En jetant les bases d’un «petit objet iconique dans un grand paysage iconique», Mauro Turin s’inscrit dans une vision de l’architecture qui contribue à l’évolution de la société. Et de la culture dans une pente si sublime qu’elle en a un peu oublié d’avoir des idées ambitieuses.
Certes, Lavaux ne manque pas d’événements culturels. Le seul village de Cully compte trois festivals de musique (jazz, classique, rock alémanique), une galerie d’art contemporain (Davel 14) ou encore la plus petite Kunsthalle du monde, une boîte à expositions temporaires érigée en l’honneur de Marcel Duchamp.
Le problème tient plus à l’exigence de la dimension universelle acquise depuis 2007 par Lavaux. «On a un peu tendance à voir une inscription à l’Unesco comme un outil touristique supplémentaire, souligne Emmanuel Estoppey, le gestionnaire du site Lavaux-Patrimoine mondial. En réalité, il s’agit de l’inscription dans un système de valeurs étroitement liées à l’histoire de l’humanité. Les arts figurent en bonne place parmi ces valeurs.» L’organisation des Nations Unies stipule que pour prétendre à une inscription, et donc à une protection, un paysage doit avoir «su inspirer les arts», qu’il s’agisse de littérature, de peinture, de musique ou d’architecture.
En phase avec les artistes. Dans cette perspective large, ce n’est pas le petit train-tracteur touristique des vignes qui rend pleine justice à cette valeur plus spirituelle. Ni une autre création récente, le Vinorama de Rivaz, lieu de vente des vins de la région. Reste que ces réalisations ont contribué à l’essor touristique de Lavaux, dont le nombre de visiteurs a grimpé d’une vingtaine de pour cent depuis 2007.
Mais il manque toujours à ce paysage des propositions plus en phase avec l’apport des artistes, écrivains ou penseurs qui ont vécu ou vivent toujours sur la bande dressée entre Lutry et Jongny, ou sont inspirés par elle. Le tourisme culturel, on le sait, connaît un essor spectaculaire. Créer un musée audacieux, imaginer un festival d’art contemporain en plein air, mettre en scène un paysage unique, c’est aussi l’assurance d’avoir des retombées médiatiques internationales.
S’il se méfie de la «culture des élites, Dieu nous en préserve», le municipal Yves Kazemi a conscience de la lacune. Entre autres initiatives, il s’apprête à organiser dans sa commune des «assises de la culture». Celles-ci poseront les bases d’événements futurs, comme peut-être une biennale d’art contemporain sur les terrasses de Bourg-en-Lavaux.
Tourisme doux. A l’échelle plus grande de la région classée par l’Unesco, Emmanuel Estoppey travaille sur «Lavaux en scènes». Des guides doublés de parcours balisés devraient bientôt rendre justice au patrimoine culturel matériel et immatériel de cette terre. Histoire, archéologie, architecture, peinture ou littérature, autant de thèmes qui seront détaillés année après année, avec la rigueur scientifique qui s’impose. Le Clos des Moines, propriété viticole de la Ville de Lausanne sise en plein Dézaley, pourrait être aménagé en centre d’information, d’échange et d’exposition. En contrebas, la route à quatre pistes pourrait être ramenée à deux pistes pour faciliter un tourisme doux intéressé par la richesse de ce patrimoine historicoartistique.
Et Franz Weber? A-t-il vraiment verrouillé, avec ses initiatives passées ou futures, toute possibilité de constructions culturelles dans Lavaux? Comme par exemple un musée-belvédère à l’aplomb du lac? «Pas du tout, répond-il. Aucune disposition n’empêche une construction d’utilité vraiment publique. Mais si un musée devait être créé, je le verrais plutôt à Cully. Pour le Dézaley, il faudrait discuter.» Comme quoi, parfois, il suffit simplement de demander pour ouvrir la porte à l’impensable.
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