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Pékin brille, les habitants trinquent

Par Virginie Mangin - Mis en ligne le 07.08.2008 à 00:00

Jeux olympiques. Pékin est devenue une capitale moderne et internationale. Mais ce grand coup de ménage s’est fait au détriment des petits commerçants et des gargotes.

Il est midi, Hu Jiangxin joue aux cartes devant son restaurant, planté au centre-est de Pékin. A l’arrière, dans la cuisine, ses employés papotent. Encore bondé il y a peu, ce restaurant de jiaozi, ces petits raviolis fourrés aux légumes ou à la viande, est vide, ou presque. Seuls quelques amis du patron sont assis autour d’une assiette encore fumante. Pour Hu Jiangxin, qui ne regardera les compétitions que sur un petit écran, les Jeux olympiques sont tout, sauf une bonne affaire. Et il n’est pas le seul.

«Mes clients étaient principalement les travailleurs immigrés des autres provinces. Ils sont tous partis à cause des Jeux. J’attends septembre pour qu’ils reviennent. Et commencer à refaire de l’argent», soupire l’entrepreneur, cartes en main. C’est que son restaurant est loin des circuits touristiques. Autrement dit, il ne sera pas visité pendant l’événement sportif.

Pourtant, Hu Jiangxin a eu de la chance. Il y a un mois, les autorités sanitaires pékinoises ont fait le tour des restaurants de son quartier. Après une inspection rigoureuse de trois bonnes heures, son restaurant, un boui-boui qui n’a même pas de nom n’a pas reçu la lettre A, la meilleure note possible, mais tout juste un C, soit passable. Pour rester ouvert, il a dû encore fournir des cartes d’identité et permis de travail à tous ses six employés et répertorier chaque couvert, verre et assiette. Dans sa rue, d’autres ont eu moins de chance: huit «restaurants» ont fermé pour cause d’insalubrité.

Mais les tracas de Hu Jiangxin, comme tant d’autres restaurateurs, n’ont pas cessé. Depuis le 17 juillet, les autorités imposent une circulation alternée, histoire de limiter la pollution. Tant pour les voitures privées que les camions de vivres. Résultat, se ravitailler en fruits et légumes frais est un combat quotidien pour Hu Jiangxin. Dans les épiceries, les rayons se vident pour se remplir désormais avec peine.
«Je comprends, se résigne Hu Jiangxin, un rien agacé. Mais ils y sont quand même allés un peu fort», continue-t-il en faisant allusion aux nombreuses mesures prises par les autorités locales pour assurer la sécurité et nettoyer la ville.
 
Comme un sou neuf. Car c’est bel est bien une véritable campagne de nettoyage qui s’est abattue sur la capitale olympique. Voilà sept ans que Pékin se prépare pour l’événement: pas question que le demi-million de visiteurs attendus se plaignent de la saleté, de la pollution ou de contamination alimentaire. Tout, absolument tout doit être parfait. Le Parti communiste chinois et ses relais locaux ne sauraient perdre la face. Au débarras donc, l’image de Pékin, grande ville industrieuse, pour en faire une capitale moderne et internationale. Bref, un grand coup de ménage.
Et la ville y a mis les moyens: plus de 17 milliards de francs suisses pour assainir l’air, 70 autres pour bâtir ou améliorer les infrastructures. En juillet, les usines environnantes sont bouclées, la circulation est alternée et interdite pour les fonctionnaires et l’entrée de la ville est fermée aux véhicules industriels très polluants.

Ces mesures antipollution touchent même les provinces alentour. Tianjin, une ville située à 75 km de Pékin, s’apprête à enlever des milliers de voitures de ses rues. En cas de besoin, les mesures seront plus strictes encore: un plan d’urgence prévoit de réduire la circulation routière de 70% et la fermeture d’autres usines.
Le résultat est frappant. L’air est plus ou moins respirable et la ville est méconnaissable. Pékin offre son plus beau visage au grand bonheur de ses habitants qui vivaient, comme une honte, le chaos et la saleté au jour le jour. Désormais, la ville est verte, propre et prête à accueillir ses visiteurs.
 
Ouvriers chassés. Et tant pis si cela perturbe le quotidien des Pékinois. Liu Zhen dépend du transport routier pour faire tourner sa fabrique. Son immense atelier situé au nord de la ville, dans la campagne, construit des sculptures géantes. Depuis le 20 juillet, une partie de ses matières premières n’arrive plus. Il livrera ses commandes à partir de septembre. Prévenu trois semaines avant l’entrée en vigueur de ces mesures, il a eu le temps de stocker un peu d’acier et de cuivre. Mais pas assez pour que son usine ne tourne autrement qu’au ralenti. Les grandes œuvres, elles, sont en stand-by.

«Heureusement que j’ai deux voitures. Une avec une plaque paire et une autre impaire. Sinon la vie deviendrait compliquée», sourit-il. Perdu en campagne, la zone urbaine est à une bonne demi-heure de là.
«Mais je ne m’en sors pas si mal. J’ai eu beaucoup de commandes les six premiers mois de l’année. Et puis, j’ai pu avoir des permis de résidence pour mes ouvriers, ils peuvent rester.» Ses 38 ouvriers, tous venus des provinces environnantes chercher du travail dans la capitale, sont ceux que les Pékinois appellent des wai di ren, des hommes de l’extérieur. Leur nombre est difficile à estimer, mais ils sont des millions à être venus profiter d’une croissance tirée par les chantiers de la XXIXe Olympiade. Des petites mains qui évoluent dans une zone de non-droit et qui, aujourd’hui, paient le plus cher la mise en beauté de Pékin. Car, depuis la mi-juillet, les chantiers ont fermé et les ouvriers qui ne possédaient pas de permis de résidence ont dû tous rentrer chez eux. Ou chercher du travail ailleurs.
Et puis, il y a aussi ceux qui tiennent les petits stands de fast-food, et faisaient, il y a quelques jours encore, partie intégrante du paysage. Dans la grande majorité des cas, ils cuisinent au charbon. Or, en date du 1er août, ces commerçants ont dû cesser toute activité.

Comme monsieur Chen qui préparait un petit-déjeuner aux travailleurs dans la banlieue nord de Pékin. Aujourd’hui, il cherche désespérément du travail. Les autorités disent qu’il pourra rouvrir son chariot de jian bing (crêpes chinoises) d’ici à un mois, mais rien n’est moins sûr. Il ne peut rentrer chez lui dans la province du Hebei où il n’a plus de famille – son seul neveu habite à Pékin aussi. Et, dans un mois, il ne pourra plus payer son loyer.
Monsieur Chen, à l’instar de tant d’autres, sont considérés comme nuisant à l’image de Pékin. Pour le gouvernement, cette population doit quitter le centre ou rentrer chez elle. Quitte à utiliser des mesures extrêmes…
 
Commerçants murés. En juin, la ville a payé pour que les commerces, magasins et autres échoppes, rénovent leurs façades. Et gare à ceux qui ne sont pas prêts à temps ou qui sont considérés comme sales. A quelques jours de la cérémonie d’ouverture, ils finissent recouverts d’un filet vert ou cachés aux yeux des touristes derrière un mur.
C’est le cas de ce commerçant qui demande l’anonymat avant de nous parler. Voici trois semaines qu’il travaille derrière un mur gris sur lequel sont peints, en gros, les cinq anneaux olympiques. Sa boutique de chaussures, située sur un grand axe dans le sud de Pékin, a été «nettoyée» par les autorités. Elle n’était pas digne des standards olympiques, d’où ce mur érigé autour d’elle et de ses voisins, un restaurant de brochettes et de nouilles et un commerce de sacs. Jusqu’au 8 août, une petite ouverture dans le mur permet l’accès aux commerces. Après, elle sera rebouchée, exigence municipale.

«On est les derniers de la rue à partir. On a reçu la notice hier. On doit déménager dans quelques jours, se lamente le boutiquier. De toute façon il est devenu impossible de vendre. Avant, toute la rue était commerçante. Maintenant, il n’y a plus personne», raconte celui qui brade ses dernières chaussures. Deux mois auparavant, certaines valaient 20 francs, elles n’en coûtent plus que 7.

D’une hauteur de 2,5 mètres, le mur longe toute la rue. Autrefois bruyante et commerçante, elle est morte désormais, à part quelques habitants qui attendent le bus et des touristes qui reviennent du Temple du Ciel, situé non loin de là.
«J’espère pouvoir me reloger ailleurs à Pékin, espère notre homme. Dans un quartier moins chic.» Mais, au fond, ces Jeux olympiques, qu’en pense-t-il? «On n’était pas assez beau, tout simplement», souffle-t-il, l’air résigné.

Collaboration Yves steiner




Tags: Pékin, habitants, JO, Jeux olympiques, commerçants, ouvriers,

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