Pérégrinations cannoises (3)

Par Stéphane Gobbo - Mis en ligne le 17.05.2012 à 00:13



Les choses sérieuses ont commencé. Alors que le festival ne s’est officiellement ouvert que mercredi soir, la première projection a eu lieu dans la matinée. L’occasion pour moi de revoir Moonrise Kingdom, le premier long métrage à se lancer dans la course à la Palme d’or, un film déjà montré, en Suisse, en projection de presse. Une deuxième vision est toujours bénéfique. L’histoire étant connue, on peut se concentrer sur ses rouages et sur la mise en scène, observer des détails qui nous échappent forcément lorsque l’on découvre un film pour la première fois. Même si Moonrise Kingdom souffre de la comparaison avec les précédentes réalisations de son auteur, Wes Anderson, ce récit initiatique parlant joliment des premiers émois amoureux sur fond de scoutisme s’avère réjouissant dans sa manière de se concentrer sur ses deux jeunes interprètes pour faire des adultes des personnages à la limite de la caricature. Fidèle à l’univers pop et décalé qui l’a fait connaître, Anderson multiplie les travellings et les panoramiques, notamment pour jouer avec le hors-champ, source inépuisable de gags. Ses fans seront comblés, tandis que ceux qui ne le connaissent pas encore seront probablement conquis par son atmosèhère douce-amère et la reconstitution nostalgico-kitsch qu’il propose des années 60 – l’histoire se déroule sur une île de la Nouvelle- Angleterre menacée par une tempête faisant office de métaphore du passage à l’âge adulte. Si je vous parle aussi longuement de ce film, c’est parce qu’il est d’ores et déjà visible dans les salles romandes, sa sortie ayant été fixée à mercredi 20h, conjointement à sa première mondiale officielle sur la Croisette.

Suite à cette projection, je suis allé voir à quoi ressemblait une conférence de presse cannoise. Il s’agissait justement de celle de Moonrise Kingdom. Sagement alignés face à un parterre de journalistes et une armada de photographes et cameramen, Wes Anderson, son coscénariste Roman Coppola, et la quasi-totalité du casting: les deux jeunes interprètes qui font là leurs débuts au cinéma, Tilda Swinton, Bill Murray, Edward Norton, Jason Schwartzman, Bob Balaban et Bruce Willis – sur la photo ci-dessus, le gars debout, c’est lui! Une heure durant, tout ce beau monde a disserté sur le talent d’Anderson, lui-même parlant avec plaisir de son univers et de sa famille cinématographique, tandis que Bill Murray, affublé d’un improbable costume à carreaux multicolores, a donné à l’audience ce qu’elle attendait, c’est-à-dire des réponses très second degré amenées avec beaucoup de nonchalance. A peine cette conférence de presse se terminait-elle qu’il était temps de refaire la queue pour assister à celle du jury de la compétition officielle, soit les huit professionnels du cinéma, plus le couturier Jean-Paul Gaultier, qui auront la lourde tâche d’attribuer la Palme d’or. Un jury présidé par l’immense Nanni Moretti, un habitué de la Croisette, où il a obtenu en 2001 la récompense suprême pour le bouleversant La Chambre du fils. «Il est important de voir tous les films avec la même attention et le même respect», a simplement souligné l’Italien en insistant sur le fait que son jury sera démocratique, qu’il ne jouera pas au président tout puissant.

Mais ce n’est pas tout, j’ai également mis à profit ma journée pour mettre en route un sujet qui sera publié dans le numéro de L’Hebdo à paraître le 24 mai. Un sujet sur le Marché du film, cette partie souterraine du festival où se vendent les droits de milliers de productions achevées, en tournage ou encore en préproduction. Choc des extrêmes: après avoir rencontré dans l’après-midi un producteur américain dont la maison de production a pris ses quartiers sur un splendide yacht amarré dans la baise jouxtant le Palais des festivals, je suis allé discuter dans la soirée avec un distributeur suisse venu à Cannes dénicher une ou deux perles qu’il fera découvrir ces prochains mois au public suisse. Entre ces deux rendez-vous, j’ai eu le temps de découvrir un second long métrage en compétition: Après la bataille, de Nousry Nasrallah. Un film attendu puisqu’il a pour toile de fond la révolution égyptienne de 2011. Mais un film décevant, qui s’avère trop confus et ne trouve jamais son rythme même si son idée de départ est excellente: confronter une jeune femme moderne, issue des beaux quartiers et heureuse de voir son pays changer, à un père de famille habitant un quartier défavorisé, un de ces «cavaliers de la place Tahrir» qui a chargé les manifestants, sur ordre du président Moubarak, sans trop savoir ce qu’il faisait. Si Moonrise Kingdom pourrait prétendre au Prix de la mise en scène, Après la bataille n’a guère de chance de figurer dans dix jours au palmarès.
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