Perpétuel accusé des lettres turques
Invitée d’honneur du Salon du livre, la Turquie connaît une vie littéraire agitée. Nedim Gürsel, qui n’en est pas à son premier procès, va bientôt se retrouver devant un tribunal avec «Les filles d’Allah», son dernier roman. «L’Hebdo» l’a rencontré à Paris.
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Au lendemain du coup d’Etat de 1971, alors qu’il avait 20 ans, Nedim Gürsel fut traduit devant un tribunal pour avoir publié un article sur Gorki et Lénine. Le procureur ayant réclamé sept ans et demi d’emprisonnement, le jeune homme préféra filer à Paris: à la place des geôles turques, peu recommandées, il connut donc les amphis de la Sorbonne où il étudia les lettres modernes.
Dix ans plus tard, après un nouveau coup d’Etat, Nedim Gürsel se retrouva accusé d’avoir «publiquement incité à la provocation envers les forces armées». En cause, son premier récit, Un long été à Istanbul, qui évoquait la violente répression qui s’était abattue sur son pays. Le livre fut saisi et, l’acquittement semblant bien peu probable, l’auteur se résigna une fois encore à l’exil parisien. Pendant trois ans, jusqu’au rétablissement d’un régime civil, il lui fut impossible de remettre les pieds en Turquie.
Menace carcérale. Aujourd’hui, les ennuis recommencent. Le 5 mai, un nouveau procès débutera à Istanbul. Cette fois-ci, on n’accuse pas Nedim Gürsel d’avoir sali l’armée, mais le Coran. Les filles d’Allah, son dernier roman paru l’an passé en Turquie (les Editions du Seuil annoncent la traduction française pour cet automne), est poursuivi pour «insulte aux valeurs religieuses». Et l’écrivain pourrait tomber sous le coup de l’article 216 du Code pénal turc qui prévoit une peine d’emprisonnement de six mois à un an. Cela ne finira donc jamais? Tout se passe comme si la menace carcérale ne cessait de planer sur son œuvre.
La France, par bonheur, est ce pays où l’on n’enferme pas Voltaire, comme le disait le général de Gaulle. A Paris, Nedim Gürsel peut donc vivre sans crainte à la rue de la Santé, à deux pas de l’établissement pénitentiaire du même nom. Avec son épouse et sa fille de 14 ans, il habite un duplex dont l’étage supérieur est devenu son lieu de travail. «Vous pardonnerez le désordre... Je suis directeur de recherche en littérature comparée au CNRS, mais je n’y possède pas de bureau. A Paris, ils sont rares et très convoités.»
Nedim Gürsel vient tout juste de poser ses valises. Il arrive d’Istanbul où il s’est entretenu avec son avocate: «Je croyais que cette affaire était close. A la suite d’une plainte déposée par un islamiste, une enquête sur Les filles d’Allah avait été ouverte en août 2008, mais elle avait abouti à un non-lieu. Or le tribunal de grande instance d’Istanbul a cassé la décision du procureur et un procès va donc s’ouvrir.» On s’étonne. C’est à se demander si la Turquie demeure la république laïque qu’elle prétend être.
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A LIRE |
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Romans, récits, essais... une œuvre polyphonique
«Le roman du conquérant» Le conquérant, c’est le sultan Mehmet II, homme de guerre et de culture qui s’empara de Constantinople en 1453. Construit en jeux de miroirs, ce roman au grand souffle navigue entre passé et présent, entre les tumultes de l’histoire et les réflexions d’un écrivain qui se penche sur sa propre vie. Point-Seuil, 1999
«De ville en ville. Ombres et traces» Nedim Gürsel raconte très bien ses voyages. Ce livre est une déambulation qui débute à Bruxelles, passe par Prague, Saint-Pétersbourg, Bâle, mais s’arrête aussi à Buenos Aires ou à La Nouvelle Orléans, en suivant les traces d’écrivains qu’il aime (Baudelaire, Gogol, Kafka, Ismaïl Kadaré...). Seuil, 2007
«La Turquie. Une idée neuve en Europe» L’entrée de la Turquie dans l’Union européenne, Nedim Gürsel y croit et voudrait convertir à cette grande idée une France encore très réticente. Pour le bien de la Turquie. Mais aussi pour le bien de l’Europe qui affirmerait sa propre identité. C’est ce qui motive ce plaidoyer très personnel. Empreinte temps présent, 2009
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Accusé de blasphème. A Istanbul, Nedim Gürsel a aussi fait une découverte qui l’irrite au plus haut point: «J’ai appris que la Direction des affaires religieuses est intervenue dans l’affaire. Elle a rédigé un rapport qui m’accuse de blasphème et qui se trouve dans le dossier du tribunal. C’est scandaleux! De quoi se mêle cette institution étatique dont le rôle est d’informer les citoyens sur l’islam? Elle sort de ses compétences en se prononçant sur une œuvre littéraire!»
Indigné, l’écrivain vient d’adresser une lettre au premier ministre turc Recep Tayyip Erdogan: «Pour deux raisons. D’abord pour m’étonner que la Direction des affaires religieuses falsifie dans son rapport une phrase de mon roman. Ensuite, pour lui rappeler ce qu’il avait lui-même dit, en affirmant que la Turquie n’est plus un pays qui juge ses écrivains.» La colère ne lui ôte cependant pas le sourire. Ni le sens de l’hospitalité. C’est l’heure du raki, qui apporte une saveur anisée à la conversation.
Le 5 mai, Nedim Gürsel n’assistera pas à l’ouverture de son procès (mais une autre audience est fixée au 26 mai et il y sera, bien décidé à ne pas se laisser faire). Ce jour-là, il sera à Lille où Martine Aubry l’a invité à clôturer un colloque sur l’Europe et la Turquie auquel participeront notamment Jacques Delors et Joschka Fischer. Pas question de renoncer à ce discours: l’écrivain est un fervent partisan d’une entrée de la Turquie au sein de l’Union européenne.
Tels des janissaires. En 2003, peu après l’arrivée de l’AKP au pouvoir, Nedim Gürsel avait publié dans le quotidien Libération un article félicitant le premier ministre Erdogan pour la vigueur de sa politique proeuropéenne. Depuis lors, son enthousiasme a été douché: «Désormais, lâche-t-il avec un sarcasme dans la voix, la marche de la Turquie vers l’Europe ressemble à celle des janissaires...» Puis, pour éclairer cette formule énigmatique, il se lève et mime à travers son bureau la démarche des fantassins ottomans qui faisaient deux pas en avant, se retournaient et revenaient d’un pas en arrière.
Son nouveau livre («La Turquie. Une idée neuve en Europe», lire encadré), qui paraît ces jours-ci, contient d’ailleurs un vibrant plaidoyer en faveur d’une intégration européenne. Lui qui a trouvé en France une seconde patrie se désole de la voir, aujourd’hui encore, se représenter les Turcs sous les traits de ces enturbannés que Molière avait caricaturés dans Le bourgeois gentilhomme.
La francophilie, Nedim Gürsel y a goûté dès l’âge du biberon. Un père professeur de français qui publia deux traductions d’Henri Troyat. Une mère qui, de son côté, traduisit en turc La porte étroite d’André Gide. Rien de vraiment surprenant si, à 16 ans, dans le dortoir de son internat stambouliote, le lycéen découvrit Baudelaire dans le texte en lisant Les fleurs du mal sous une lampe de poche. Nedim Gürsel écrit en turc, mais vit depuis toujours entre deux langues.
Parmi les ébauches d’écriture datant de son enfance à Balikesir, avant que sa famille ne s’installe à Istanbul, il a retrouvé un texte intitulé L’adieu à Istanbul. Tout l’œuvre de Nedim Gürsel semble résonner dans ce titre: sa tonalité mélancolique, sa pente nostalgique, ses déchirements d’exilé… Avant même de connaître cette ville qui comptera tant pour lui, il avait déjà imaginé le moment de s’en séparer. Comme si sa vie, au fond, s’était ingéniée à suivre la voie tracée par cette nostalgie première.
D’un genre à l’autre. Aujourd’hui, ce perpétuel exilé campe sur une œuvre solide et abondante (une bonne trentaine d’ouvrages) qui se glisse avec souplesse dans des genres divers, du récit au roman, de la nouvelle à l’essai. En littérature comme en politique, Nedim Gürsel n’aime pas les frontières trop rigides. Il écrit des livres où le passé se mêle au présent, l’ici à l’ailleurs, l’Europe à l’Asie. «Ai-je vécu comme sur un pont?», se demande-t-il dans Le dernier tramway. «Entre deux continents, deux villes, deux langues, deux femmes?»
L’espace imaginaire qu’habite Nedim Gürsel est celui de l’entre-deux. Dans ses livres revient souvent le geste de se mettre à la fenêtre et de se tenir ainsi à la lisière entre le dedans et le dehors. A Istanbul, l’écrivain possède une maison sur la rive asiatique du Bosphore d’où il peut contempler les flots, les bateaux et l’Europe à six cents mètres de chez lui. Ici, à Paris, les fenêtres de son bureau découpent un paysage sans doute moins propice à la rêverie. Les hautes tours de la place d’Italie se dressent en effet juste en face. Mais, avec le goût du raki en bouche et la nuit venue, il n’en faudrait guère plus pour imaginer, à leur place, la forteresse de Roumélie que le sultan Mehmet II fit construire à Constantinople.
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Tags: Nedim Gürsel, Salon du livre, Turquie,
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