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WORLD ECONOMIC FORUM
Peter Brabeck: "Le pire est derrière nous"

Par Alain Jeannet - Mis en ligne le 01.02.2012 à 11:00

INTERVIEW. Le président de Nestlé a un cheval de bataille: pour lui, la question de l’eau reste l’enjeu environnemental principal de ces prochaines années. Au World Economic Forum (WEF), il a aussi fait entendre une voix qui tranche sur le pessimisme ambiant.

A Davos, le secrétaire général de l’ONU Ban Ki-moon et le ministre brésilien des Affaires étrangères Antonio de Aguiar Patriota n’ont pas ménagé leurs efforts afin de mobiliser les participants du WEF pour le sommet de l’environnement de Rio en juin prochain. Il est un grand patron qu’ils n’ont pas eu besoin de convaincre de l’importance de ce rendez-vous: Peter Brabeck, qui est aussi le président du Water Resources Group, une initiative exemplaire qui réunit gouvernements, entreprises et ONG.

Quelle place pour la thématique de l’eau, lors des discussions au sommet Rio+20?

Le programme est en cours d’élaboration. J’ai eu le privilège d’être invité par les Gouvernements danois et allemand à participer à des réunions préparatoires. Je peux vous dire que les débats intégreront cette thématique essentielle de l’interconnexion entre l’eau, l’alimentation et l’énergie. Ce «nexus», comme nous l’appelons, est ce qu’il y a de plus important pour l’humanité.

Les prévisions pour Rio+20 sont plutôt pessimistes. Partagez- vous l’idée que ce pourrait être un sommet pour rien, un de plus?

Le fait qu’on commence à réfléchir de manière plus holistique, c’est déjà un énorme pas en avant. Les dernières réunions sur l’environnement étaient centrées sur un seul thème: le CO2. Et pour moi, c’était la pire des bases. Les émissions de CO2 restent une dimension importante, bien sûr. Mais ce n’est pas tout. D’ailleurs, tant qu’on prendra des décisions politiques qui portent uniquement sur la question du CO2 et qu’on pensera en silo, on continuera de faire de grandes bêtises.

Des exemples?

Les politiques de promotion des biofiouls. Si les politiciens avaient compris que l’alimentation et l’énergie constituent un même marché, ils n’auraient pas pris un certain nombre de décisions catastrophiques.

Le même marché?

Dans les deux cas, on parle de calories. Simplement, en matière d’alimentation, j’ai besoin de 2000 calories par personne et par jour et, en matière énergétique, c’est 50 000 calories par personne et par jour. Lorsqu’on prétend, dans certains pays, produire 20% de l’énergie à partir du maïs, du soja, on fait fausse route.

L’exploitation des gaz de schiste est un autre danger…

Si on applique la technologie la plus récente de manière responsable, il n’y aura pas de risque pour l’approvisionnement en eau potable. Les nappes phréatiques sont en général entre 50 et 150 mètres de profondeur, les schistes à quelque 1500 mètres. Il suffit de passer proprement à travers. Mais je répète: à condition d’utiliser les technologies à disposition de manière responsable. Evidemment, si on reproduit les bêtises faites au Macondo, il y aura des dégâts.

De manière générale, en associant les gouvernements, les ONG et les entreprises au sein d’un partenariat public-privé (PPP), le Water Resources Group contribue à trouver pour chaque pays le meilleur équilibre possible dans l’utilisation de l’eau. Un exemple?

Prenez l’Afrique du Sud où la question de l’eau est très politique et où vous avez une pénurie d’eau courante à la fois dans les bidonvilles, dans les campagnes et dans le secteur minier. En quelques mois, le gouvernement a lancé plusieurs initiatives, dont nous avons d’ailleurs dressé le catalogue, qui permettront de lutter efficacement contre le gaspillage et d’assurer une meilleure productivité des ressources aquifères du pays.

Depuis bientôt dix ans, vous avez fait de la question de l’eau votre cheval de bataille. Votre motivation?

A l’origine, c’est une analyse faite pour Nestlé sur la durabilité de notre entreprise. Je suis arrivé à la conclusion que, s’il y avait un seul facteur qui pouvait totalement détruire la société, c’est le manque d’eau. Parce que nous vendons de l’eau en bouteille, mais aussi parce que nous avons besoin de matières premières agricoles et les consommateurs qui achètent nos produits ont le plus souvent besoin d’eau pour les préparer. Ce que nous avons découvert nous a laissés sans voix.

C’est-à-dire?

Aujourd’hui déjà, alors que la planète compte 7 milliards d’habitants, nous surexploitons l’eau de manière outrancière. Imaginez la situation vers la fin du siècle, quand la population mondiale sera de 10 à 11 milliards de personnes, avec une consommation de viande en constante augmentation. J’ai ainsi convaincu Klaus Schwab de mettre à l’agenda du World Economic Forum une thématique qui me semble très urgente: celle de l’eau et de sa répercussion sur notre sécurité alimentaire et énergétique. En quelques années, nous sommes passés de la sensibilisation à l’action. Et l’intégration, annoncée à Davos, du Water Resources Group dans les bureaux de la Société financière internationale (ICF, une institution du Groupe de la Banque mondiale) montre bien que cette problématique est maintenant prise au sérieux.

 

«JE VOIS UNE EUROPE QUI SORTIRA RENFORCÉE DE CETTE CRISE.»
Peter Brabeck

 

L’auteur du film «Bottled Life», actuellement sur les écrans (lire L’Hebdo du 26 janvier), prétend que votre engagement en faveur d’une meilleure gestion de l’eau à l’échelle mondiale est avant tout une opération de marketing…

Les chiffres parlent d’eux-mêmes: l’eau en bouteille ne représente que 0,0009% de la consommation mondiale. En revanche, 70% de l’eau part dans l’agriculture, 20% dans l’industrie. J’ai été au Collège de Saint-Maurice récemment où j’ai discuté avec les élèves de 6e, 7e et 8e qui étaient dans la salle. Je leur ai donné quelques informations de contexte. Ils ont rapidement compris où sont les vrais enjeux.

Avec un contexte économique plutôt morose et le pessimisme ambiant observé au WEF, les questions environnementales et de développement durable ne risquent-elles pas de passer à l’as?

Je suis moins inquiet que d’autres. La situation est difficile, et elle va le rester ces prochaines années. Mais on s’est préparé.

Chez Nestlé…

Oui, mais pas seulement: je parle avec mes collègues. Ils me disent tous la même chose. A Davos, on a toujours eu tendance à exagérer. Soit dans le positif, soit dans le négatif. Comme lors de la crise financière de 2008. La réalité est toujours plus nuancée.

L’éclatement toujours possible de l’eurozone, la dette… représentent pourtant une vraie menace, non?

Considérons les choses avec un peu de recul. A mon avis, le pire est derrière nous. Le pire aurait été la faillite de la Grèce, il y a deux ans. Car elle aurait mené à la faillite du système financier européen. Le risque semble écarté aujourd’hui. Si on prend les bonnes mesures, et elles sont en passe d’être prises, je vois une Europe qui sortira renforcée de cette crise. C’est en tout cas mon scénario.

Un scénario optimiste…

Je sais, ça ne sera pas facile. Les efforts vont user les politiciens – cette fatigue est d’ailleurs visible sur leurs visages. Mais on avance. J’ai trouvé par exemple l’intervention de Mme Merkel au WEF claire et révélatrice d’une détermination qui donne confiance, justement. Tout le monde la critique, mais elle résiste. Elle répète que personne n’a intérêt à une Allemagne économiquement affaiblie. Elle a raison. J’ai dit à mes collègues: elle mérite d’être soutenue et non pas critiquée constamment.

On a beaucoup parlé, à Davos, d’inégalités. Voilà pour les discours. Mais dans les faits?

Il y a une prise de conscience croissante que ces inégalités ne sont pas tenables, même et en particulier pour les affaires. Ce que nous voulons, ce sont des consommateurs heureux et qui ont de l’argent disponible pour acheter de la nourriture, des habits, des loisirs… Pour ce faire, l’argent doit être mieux réparti, c’est aussi simple que cela.

Une prise de conscience largement partagée, selon vous?

En tout cas chez les représentants de l’économie réelle.


PROFIL - PETER BRABECK-LETMATHE

Président de Nestlé et du Water Resources Group.

1944 Naissance en Autriche.

1968 Entre chez Nestlé.

1992 Directeur général du groupe Nestlé (jusqu’en 2008).

2005 Président du conseil d’administration.

2008 Lancement de l’initiative Water Resources Group, à Davos. Egalement membre des conseils d’Exxon Mobil Corp., de Credit Suisse Group et de L’Oréal.





Tags: Peter Brabeck, World Economic Forum, crise, président Nestlé,

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