LIVRES
BON POUR LA TÊTE

ACTUALITÉ

ÉCONOMIE & FINANCE

SOCIÉTÉ

POLITIQUE

ÉCOLOGIE

RÉACTIONS

CULTURE

DOSSIERS

PERSONNALITÉS

ENTREPRISES

MIX & REMIX

GUIDES

FORMATION

INTERVIEWS

BLOGS

TV

IPAD

HOME > CULTURE > LIVRES >  Réduire la taille du texte Augmenter la taille du texte Imprimer l'article

Peter Stamm, la force du faible

Par Michel Audétat - Mis en ligne le 10.02.2010 à 15:49

Il est un des meilleurs écrivains suisses et il vit à Winterthur. «L’Hebdo» est allé lui rendre visite alors que paraît son nouveau roman: «Sept ans», livre troublant et magnifique.

Il est passé par ici; il repassera par là. Hier en Allemagne, demain en Asie ou en Amérique, Peter Stamm file comme le furet de la chanson. Il a vécu à Paris, à New York, en Scandinavie, et c’est sans doute le plus planétaire des écrivains suisses que l’on est parvenu à intercepter dans la ville où il réside aujourd’hui: à Winterthur que l’on connaît mieux pour son industrie des machines que pour sa vie littéraire.

Avec sa femme et ses deux enfants, Peter Stamm habite une maison sur les hauteurs du Heiligberg qui domine très modérément la ville: en réalité, le mot «Berg» désigne ici une modeste colline dont on fait l’ascension en dix minutes à peine depuis la gare. Arrivé au sommet, on se retourne pour observer la ville lovée entre des reliefs aux formes arrondies. Peter Stamm en profite pour présenter les deux buildings dressés vers le ciel. D’un côté, la tour de la multinationale Sulzer, bâtie dans les années 60, qui frise les 100 mètres et demeure l’édifice le plus élevé de Suisse. De l’autre, la Roter Turm de Swisscom qui se contente de plafonner à une altitude de 90 mètres.

Charme discret de Winterthur. Entre deux trains, deux avions, deux lectures ou deux rendez-vous avec des éditeurs, Peter Stamm savoure les journées passées à Winterthur: «D’ici au mois de mai, j’ai des voyages prévus en Allemagne, en Autriche, en Turquie, en Chine, aux Emirats arabes unis, à Paris et à New York.» A chacun de ses retours, Peter Stamm aime retrouver cette ville dont il vante le charme discret: «Elle vient tout juste de passer le cap des 100 000 habitants. C’est à mon avis une taille idéale.» L’écrivain figure d’ailleurs sur la liste des Verts pour les élections de mars qui vont renouveler le Conseil de la ville: «Je ne vais pas m’engager dans la vie politique, s’empresse-t-il de préciser. Il s’agit simplement d’apporter mon soutien aux Verts dont je suis membre depuis 25 ans.»

Winterthur est une vieille connaissance. Né à quelques kilomètres de là, à Weinfelden, en 1963, il en conserve des souvenirs liés à son enfance: «Mon père a toujours travaillé ici. Il était comptable dans une maison de mode.» Peter Stamm ne regrette pas Zurich où il a vécu pendant cinq ans: «Vivre un peu en marge me convient très bien.» Manifestement peu doué pour la frime, il évoque des plaisirs modestes. Marcher dans les forêts du Brühlberg qu’il aperçoit depuis ses fenêtres. Ou flâner entre les murs de briques de l’ancienne zone industrielle: une citadelle ouvrière bâtie autour de la première fonderie créée par les frères Sulzer en 1834 et dont les bâtiments, vidés de leurs prolétaires, sont occupés désormais par des parkings, des salles de sport, des bureaux d’architectes ou de designers.

De Riga à Munich. Comme leur auteur, les livres de Peter Stamm mènent une existence nomade. Agnès, son premier roman publié en 1998, débute à la bibliothèque municipale de Chicago. Le suivant, Paysages aléatoires, nous entraîne aux extrémités septentrionales et glacées de la Norvège. Les nouvelles de Verglas passent par l’Italie, New York et une île hollandaise. Celles réunies dans D’étranges jardins vont de Lisbonne à Londres ou Riga. Et le roman qui vient de paraître, Sept ans, se déroule pour l’essentiel à Munich, mais nous emmène aussi à Marseille et Stuttgart. On voyage beaucoup en compagnie de Peter Stamm.

Pourquoi Munich? «Je l’ai choisie parce que je la connais mal. De manière générale, je préfère ne pas connaître trop bien les endroits dont je parle dans mes livres. Cela facilite mon travail d’écrivain. D’ailleurs, je décris assez peu les lieux. Des critiques ont écrit que j’avais donné de belles descriptions de paysages enneigés dans Paysages aléatoires. C’est curieux: en réalité, ce roman comporte très peu de passages descriptifs.»

Ce malentendu de la critique est en fait le plus beau compliment que l’on puisse adresser à son art. Si Peter Stamm détient un secret, c’est celui de son pouvoir de suggestion. Son écriture est économe. Serrée. Laconique. Elle se refuse aux effets de manches. Elle ne confond pas la littérature avec l’exécution virtuose d’un numéro de cirque. Portée sur l’esquisse et l’ellipse, cette écriture éveille pourtant chez le lecteur une étonnante profusion d’images, de sensations, de troubles intimes. Les livres de Peter Stamm exercent une séduction magnétique. On pouvait y succomber dès les premières phrases de son premier roman, Agnès, frappées comme les trois coups d’un lever de rideau: «Agnès est morte. Une histoire l’a tuée. Il ne reste d’elle que cette histoire.»

Son nouveau roman, Sept ans, témoigne du même talent. Il se déroule dans un milieu très «beautiful people». Le narrateur est architecte, sa femme aussi. Alexander admire Aldo Rossi pour sa critique mélancolique de la modernité, Sonia préfère Le Corbusier et ses plans de cités radieuses, mais cela ne les a pas empêché de se marier et d’ouvrir un cabinet ensemble. Les affaires marchent. Ou plutôt marchaient, car Alexander se remémore la pente fatale sur laquelle il s’est mis à glisser jusqu’au naufrage professionnel et conjugal.

Avant même son mariage avec Sonia, une faille s’est ouverte dans la vie d’Alexander quand, encore étudiant, il a fait la rencontre d’une jeune Polonaise. Iwona est pauvre, laide, mal fagotée, inculte, mutique, lymphatique, et se comporte comme une bête apeurée et mal domestiquée. Alors, pourquoi Alexander l’a-t-il suivie dans sa chambre en désordre où la télé est toujours allumée? Pourquoi a-t-il cherché à la revoir? Pourquoi a-t-il noué cette relation improbable à laquelle il rêve souvent de mettre un terme, mais en vain, sans jamais en trouver la force? Le roman tourne autour du mystère incarné par cette femme sans qualités; il en diffuse l’étrangeté dans les moindres faits et gestes du récit, enveloppant ainsi ce qui pourrait n’être qu’une curieuse histoire d’adultère dans une subtile atmosphère d’inquiétude et de malaise existentiel.

Puissance qui le dépasse. Comme souvent chez les personnages de Peter Stamm, Alexander n’est pas convaincu de son libre arbitre. En pensant à Sonia et à ce qui les a rapprochés, il dit avoir eu «l’impression que tout m’était arrivé sans que je n’y sois pour rien». En se rappelant les débuts de son histoire avec Iwona, il éprouve aussi le sentiment d’avoir été le jouet d’une puissance qui le dépasse. Même s’il a cru longtemps détenir un pouvoir sur cette fruste Polonaise. Même s’il ira jusqu’à la payer pour affirmer ses droits sur elle. Jusqu’à comprendre, peu à peu, que la force se trouve du côté du faible.

Iwona a tout sacrifié à son amour pour Alexander. Son existence. Son enfant. Son salut de chrétienne. Et, à force de sacrifices, elle accède à la liberté de celle qui n’a rien d’autre à perdre que son amour: «Aussi étrange que cela puisse paraître, songe le narrateur, Iwona est la seule dans cette histoire qui n’a fait aucun compromis, qui a su dès le début ce qu’elle voulait et qui a vécu sa vie.»

La princesse Yvonne. L’inspiration de ce nouveau roman, Peter Stamm dit l’avoir tirée d’une pièce de théâtre que l’écrivain polonais Witold Gombrowicz avait écrite en 1935, Yvonne, princesse de Bourgogne: «Elle raconte l’histoire du prince Philippe qui a épousé la femme la plus moche qu’il ait trouvée. J’ai repris le personnage d’Yvonne en lui donnant un nom polonais pour signaler l’emprunt à Gombrowicz. Ce que j’ai voulu creuser, c’est cette idée selon laquelle on détient un pouvoir sur une personne qu’on aime, même si elle ne nous aime pas. J’ai imaginé Iwona comme une sorte de sainte dont toute la vie serait orientée vers un seul but: ce qui importe à ses yeux, c’est l’amour lui-même plus que l’homme aimé.»

Peter Stamm parle de son travail d’écrivain comme d’une expérience susceptible de le conduire là où il n’avait pas prévu d’aller: «Ce sont les personnages qui me guident. Je me laisse diriger par mon inconscient comme par les exigences de la forme. Pour moi, écrire un roman s’apparente en effet à une expérience de laboratoire.» Lui a-t-elle permis d’apprendre quelque chose qu’il ignorait avant d’écrire Sept ans? Peter Stamm sourit, comme à chaque fois qu’on lui en demande un peu trop: «Oui, j’en sais plus qu’avant. Chacun de mes livres est une expérience de la vie qui s’ajoute aux précédentes. Mais je serais incapable de résumer cela en deux ou trois phrases: en fait la réponse à votre question tient dans les 300 pages du roman.»

On évoque encore les auteurs qui l’ont influencé. Henrik Ibsen: «Je l’ai complètement lu à 16 ans.» Albert Camus: «J’ai emprunté quelques phrases à La chute que j’ai glissées dans Sept ans, mais personne ne semble s’en être aperçu.» Ou Ernest Hemingway: «C’est dans ses nouvelles qu’il est pour moi un grand maître.» Mais Winterthur baigne déjà dans la lumière bleutée du crépuscule; il est temps de repartir.

Peter Stamm sort avec le journaliste pour lui indiquer le chemin le plus court jusqu’à l’ancienne zone industrielle. En longeant son jardin, il montre la cabane perchée dans un arbre qu’il a construite pour ses enfants: «Oui, je l’ai fabriquée de mes mains. Et j’en suis certainement aussi fier que de mes romans…»

Sept ans. De Peter Stamm. Traduit de l’allemand par Nicole Roethel. Christian Bourgois, 274 p.
Tous les autres livres de Peter Stamm sont également publiés aux éditions Christian Bourgois.
LE ROMAN «SEPT ANS» TOURNE AUTOUR DU MYSTÈRE INCARNÉ PAR UNE FEMME SANS QUALITÉS.
«ON DÉTIENT UN POUVOIR SUR UNE PERSONNE QU’ON AIME, MÊME SI ELLE NE NOUS AIME PAS.» Peter Stamm


LETTRES D’OUTRE-SARINE

Stamm, Suter, Sulzer et les autres...

La littérature de Suisse alémanique se porte comme un charme. Toute une génération d’auteurs, désormais parvenus à la pleine maturité de leur talent, écrivent des livres qui se lisent, qui se vendent, qui se traduisent, qui bénéficient d’une audience internationale et qui reçoivent occasionnellement des prix prestigieux. L’an dernier, le Bernois Matthias Zschokke a reçu le prix Femina étranger pour son roman Maurice à la poule publié chez Zoé. L’année précédente, c’est le Bâlois Alain Claude Sulzer qui a remporté le prix Médicis étranger avec Un garçon presque parfait: il était alors en concurrence avec un écrivain né à Zurich, Charles Lewinsky, dont le Melnitz, saga d’une famille juive arrivée en Suisse à la fin du XIXe siècle, figurait non seulement dans la sélection du Médicis, mais également sur la liste établie par les dames du Femina. La qualité de cette littérature suisse allemande n’a pas échappé aux grands éditeurs français. Christian Bourgois traduit et publie avec une belle constance les livres de Peter Stamm et de Martin Suter qui séduisent à la fois la critique et les lecteurs. Quant à Charles Lewinsky, il est publié chez Grasset qui sortira début avril un autre de ses romans: Un village sans histoires.





Tags: Peter Stamm, "Sept ans",

Partager: Partager sur Facebook Partager sur Delicious Ajouter aux favoris Google Ajouter aux favoris Yahoo! Partager sur Twitter Partager sur Yahoo Buzz Partager sur Myspace   Aller en haut de page Haut de page




Inscrivez-vous à notre newsletter afin de recevoir en primeur le sommaire de la semaine ainsi que nos offres spéciales.



Livres
 Claudio Magris. Désenchanté, mais pas résigné
En lisant les livres de Claudio Magris, on a descendu le Danube de sa source à son embouchure. On s’est...
Livres
 Isabelle et Anémone
Depuis longtemps, la subtilité d’Isabelle Rüf fait honneur à la critique littéraire en Suisse romande. Jadis à la RSR ou...
Livres
 Howard Zinn en BD
Paul Buhle est historien et enseigne à la Brown University. Mike Konopacki, lui, dessine. Ensemble, ils ont réalisé une formidable...