«L’entrepreneur est seul à faire face à ses difficultés. Si les choses tournent mal, personne ne lui viendra en aide.» Quand on lui parle de plan de relance, Alain Borle lève les yeux au ciel. Directeur général de Pac Team Group, entreprise vaudoise également active en Chine et spécialisée dans la décoration pour l’industrie horlogère (53 collaborateurs), il se fait surtout du souci pour les difficultés des PME à pouvoir emprunter auprès de banques toujours plus pusillanimes. Les doutes d’Alain Borle sur l’efficacité de tout plan de relance en Suisse sont partagés par maints responsables d’entreprises et des économistes.
01 Trop peu, trop lent Aux dernières nouvelles, les plans de relance revus et corrigés atteignent globalement quelque 3 milliards de francs. C’est 0,5% du PIB suisse. Le Fonds monétaire international (FMI) juge quant à lui nécessaire une vaste relance budgétaire correspondant à 2% du PIB mondial. On est donc bien loin du compte. «Au moins 10 à 15 milliards seraient nécessaires», estime Beat Bürgenmeier, professeur d’économie à l’Université de Genève. Encore plus critique, Délia Nilles, maître d’enseignement et de recherche à HEC Lausanne constate une profonde crise de confiance des investisseurs comme des consommateurs. «Dans un tel climat, la plupart des mesures de relance s’avèrent inefficaces.» Autrement dit, les perfusions sanguines (l’argent injecté) n’ont aucun effet sur des patients (les ménages et les entreprises) qui ne croient pas à leur guérison. Un point met tout le monde d’accord: si l’on veut agir, il faut le faire très vite. Or la Suisse fédérale a déjà mis beaucoup de temps à admettre qu’elle devait faire face à une récession. En septembre 2008, Doris Leuthard estimait encore qu’il n’y avait aucun indice laissant entrevoir une telle éventualité. Début décembre, la conseillère fédérale en charge de l’Economie parlait enfin ouvertement de récession. Mais cette prise de conscience tardive ne donne aucune garantie sur la suite des événements. Avec une maîtrise de seulement un tiers des recettes fiscales du pays, la Confédération dispose d’une marge de manœuvre très étroite sur des mesures dont personne ne sait quand elles prendront leurs effets. Quant aux directeurs cantonaux des Finances, ils affirment désormais se mobiliser «pour atténuer les effets de la crise». Mais au-delà de grands principes – «mesures conjoncturelles à court et à moyen terme; mesures structurelles, actions de collaboration et de coordination avec la Confédération» – rien de concret n’est encore sorti des chapeaux cantonaux.
02 Les mesures alibi «Les différents groupes d’intérêt utilisent la crise comme prétexte pour faire avancer leurs propres doléances qui, avec ou sans plan de relance, existent de toutes façons.» Beat Bürgenmeier ne saurait mieux résumer cette tendance à vouloir pousser le bouchon partout où c’est possible. Inclure le programme d’armement 2008 (917 millions de francs) dans un plan anticrise, c’est se donner bonne conscience à peu de frais, si l’on peut dire. La remarque vaut pour les allégements fiscaux prévus en faveur des familles. Pas avant 2010! De manière générale, une réduction d’impôts est à éviter. D’une part, les sommes économisées risquent fort de se transformer en épargne. D’autre part, freins à l’endettement oblige, les dépenses publiques doivent être réduites. Où est la logique de la relance?
03 Les mesures béton Parmi les solutions choisies pour tenter de réchauffer l’économie, les investissements dans l’entretien des infrastructures ferroviaires et routières de même que dans l’assainissement énergétique des bâtiments semblent les plus solides. «Avec cet hiver rigoureux, nos routes déjà en mauvais état se dégradent comme jamais. D’énormes travaux d’entretien seraient nécessaires», constate Michel Favre, administrateur-délégué de la société neuchâteloise de construction Facchinetti SA. Quant à l’efficacité énergétique des bâtiments, elle est si médiocre qu’un vaste programme d’assainissement ne serait pas de trop. «Le potentiel d’économies d’énergie dans le bâtiment est si important qu’on pourrait aller au-delà de 200 millions de francs par an», relevait Philippe Virdis, directeur général du Groupe E, lors d’une conférence-débat organisée par L’Hebdo le 18 septembre 2008 à Berne. «Plus nous investissons dans l’assainissement des bâtiments, plus les bénéfices seront importants pour les particuliers et les entreprises», renchérissait l’aéronaute Bertrand Piccard. Dans les semaines à venir, le Conseil fédéral devrait avaliser des investissements d’environ 650 millions dans les infrastructures. Favoriseront-ils la relance? Le Secrétariat à l’économie (seco) apporte hélas un bémol historique. Au cours de la seconde partie des années 90, la Confédération avait soutenu financièrement des travaux de rénovation d’immeubles publics. Dans une évaluation de ce programme, le seco a constaté que 70% de la demande ainsi suscitée avait porté sur des biens d’importation. «Les effets sur la croissance endogène s’étaient avérés mineurs.»
04 Les mesures pichenette Comme les exportations représentent plus de la moitié du PIB suisse, «on ne peut rien faire pour les encourager si les commandes de l’étranger font défaut», soupire l’économiste Délia Nilles. A priori, le constat est sans appel. Dès lors, à quoi bon le récent déblocage des 550 millions de réserves de crise constituées par les entreprises, seule mesure entrée en vigueur? Pour aider les PME fragilisées à tenir le coup, en attendant des jours meilleurs, pardi! C’est le sens de certaines mesures apparemment dérisoires mais qui, ajoutées les unes aux autres, contribuent à consolider les entreprises. Pascal Gentinetta, directeur d’economiesuisse, se dit ainsi favorable à examiner une extension du champ d’application de l’Assurance suisse contre les risques à l’exportation (ASRE). «Elle ne doit pas nécessairement concerner des pays à haut risque mais pourrait éventuellement être étendue à d’autres pays, voire à des contrats privés, tout en veillant à ne pas favoriser une distorsion de la concurrence.» Pascal Gentinetta se dit également favorable à un allongement de la durée du chômage partiel de 12 à 18 mois. Ainsi, les forces vives ne sont pas sacrifiées sur l’autel de la récession.
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