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Affaire des minarets: la démocratie suisse fragilisée
Petit-Bâle, premier ghetto de Suisse?

Par Julie Zaugg - Mis en ligne le 09.12.2009 à 15:36

MUSULMANS. La cité rhénane a une politique d’intégration ambitieuse. Dans le quartier de Kleinbasel, qui compte 51% d’étrangers, les lacunes sont pourtant apparentes.

L’immeuble gris, sis au milieu d’une rue résidentielle, est tout à fait banal. Seuls quelques dessins d’enfants, à la fenêtre, indiquent la présence d’une crèche. La femme qui ouvre la porte est vêtue du niqab, un voile intégral qui la recouvre de la tête aux pieds, à l’exception d’une fente pour les yeux. Dans la pièce d’à côté, une quinzaine d’enfants jouent, sous la supervision d’une femme, elle aussi en niqab. Nous sommes au quartier général de la Communauté musulmane de Bâle (MG), une association comptant quelque 200 membres, tous musulmans de seconde ou de troisième génération.

Elle s’est installée au cœur de Kleinbasel, un quartier ouvrier animé, connu pour sa forte proportion d’étrangers (51%) et qui a longtemps servi de bassin de recrutement pour les industries pharmaceutiques toutes proches. Marqué par les vagues successives de migrants – catholiques de Suisse centrale, Alsaciens, Allemands du Sud, puis Italiens – ce quartier a toujours fait office de laboratoire pour l’intégration. Et cela dans un canton déjà novateur en la matière: depuis 2008, il soumet l’attribution ou le renouvellement d’un permis de séjour à la conclusion d’un contrat d’intégration, qui exige l’apprentissage de l’allemand, le respect des lois suisses et une capacité à s’insérer sur le marché du travail.

Société parallèle. Aujourd’hui, ce sont les Turcs qui ont envahi les rues de Klybeck, Matthäus ou Kleinhüningen, les arrondissements composant la partie inférieure de Kleinbasel, la plus diverse ethniquement. A Matthäus, 18% de la population sont de confession musulmane. A Klybeck, ce sont 21% (contre 5% sur le plan fédéral). Mais, derrière ce multiculturalisme radieux, tout n’est pas rose: l’initiative sur les minarets a été refusée avec à peine 51,6% des voix à Bâle-Ville, contre 59,7% à Genève ou 71,5% en ville de Zurich. Devant l’urne, une bonne partie de la population a dû songer à la communauté musulmane qu’elle connaît le mieux, celle du Kleinbasel, perçue comme une société parallèle qui s’est développée au cœur de la ville.

Dans les locaux de la MG, cette impression peine à se dissiper même si, en apparence, on tend la main à l’Autre: «Nous n’avons pas assez dialogué avec les Suisses, expliqué qui nous sommes, soupire son secrétaire Aziz Osmanoglu. Les peurs viennent de là. Nous portons une large responsabilité dans le oui à l’initiative.» Cette image négative de l’islam est née lors des attentats du 11 septembre 2001, selon lui. «Depuis ce jour, je ne peux plus porter mon turban en ville sans m’attirer des regards de travers.» Il en est même venu aux mains à la Migros avec une femme qui avait frappé son épouse, vêtue du voile intégral. Avec sa barbe, ses habits blancs et sa chéchia (couvre-chef musulman), ce Turc arrivé en Suisse à l’âge de 11 ans affiche son identité religieuse. Cela ne l’empêche pas de se sentir Suisse: «Je suis rentré en Turquie pendant sept ans pour étudier l’islam, mais je suis revenu, car ma vraie patrie est ici», dit-il avec l’accent bâlois.

Pour peu qu’on tende encore un peu l’oreille, son discours se teinte de communautarisme. Il juge ainsi que l’accueil des nouveaux migrants est l’affaire de leurs coreligionnaires déjà installés en Suisse et non de l’Etat. «Les femmes musulmanes fraîchement débarquées ne connaissent rien à la Suisse, cela ressemble à la jungle pour elles. Les envoyer dans un cours de langue, c’est un contraste trop radical.» Ne parlant pas un mot d’allemand, elles sont incapables d’exprimer leur souhait de prier à certaines heures ou de ne manger que de la nourriture halal, et finiraient pas rester enfermées chez elles plutôt que de participer aux activités organisées pour elles par les autorités.

C’est pourquoi la MG propose toute une palette d’activités à destination des musulmans: cours de piscine pour les femmes, crèche, cours de langue ou camp de ski. «Et, en cas de conflit, on doit chercher des solutions pragmatiques, poursuit le Turc. Pour les dispenses de piscine, par exemple, on peut imaginer que les musulmans envoient leurs enfants dans des écoles qui ne proposent pas de cours de natation.» La MG envisage en outre l’ouverture d’un établissement scolaire qui dispenserait l’enseignement en turc. «Nous voulons regrouper les musulmans, quelle que soit leur origine, sur le principe de l’Oumma.»

Aziz Osmanoglu s’emporte soudain: «Vous nous reprochez de contraindre nos femmes à porter le voile et vous voulez les obliger à aller à la piscine? Ce n’est pas nous qui créons des ghettos, c’est l’Etat, avec sa politique assimilationniste. Je ne laisserai jamais ma fille aller à la piscine. Si on m’y oblige, je la renverrai en Turquie.» Le vraie raison de l’échec de l’intégration, selon lui, c’est «qu’une femme portant le voile intégral ou un homme barbu ne trouveront jamais d’emploi en Suisse». Confrontés au chômage, ils finissent par ouvrir un commerce, y engagent les membres de leur famille et «on se retrouve avec une société parallèle».

«Pas de fanatiques». A quelques centaines de mètres de là, dans la partie ancienne du Kleinbasel, une trentaine d’hommes se retrouvent pour la prière du vendredi à la Merkez Camii (la mosquée du centre, en turc), installée dans une ancienne salle de fitness. Pas trace d’une ambiguïté ici. «Les fanatiques ne sont pas les bienvenus», dit un panneau affiché au mur. «Je ne suis pas étonné que l’initiative ait passé, relève Özcelik Hassan, le gérant de la mosquée, assis au milieu d’un groupe d’hommes sirotant du café et fumant des cigarettes. Plus de 90% des Suisses ne sont pas musulmans, il est normal qu’ils ne veuillent pas de minarets. D’ailleurs, même si on nous y autorisait, nous n’en voudrions pas non plus.» L’ancien champion suisse de boxe a créé ce lieu de prière en réaction à l’autre mosquée du quartier, située à côté du centre culturel alternatif Die Kaserne. «Elle est dirigée par des Turcs très conservateurs, un peu sectaires. J’ai voulu fonder un lieu de culte plus libéral.»

Au total, Bâle-Ville compte 16 mosquées pour 15 000 musulmans. La langue dans laquelle se tient le prêche détermine qui vient. Une dizaine accueille principalement des Turcs ou des Kurdes; les autres sont fréquentées par des Albanais ou des Bosniaques et une l’est par des arabophones. Plusieurs ont des liens politiques, avec Ankara, avec le mouvement turc des Loups Gris ou avec l’Arabie saoudite.

Voile et Baslerdütsch. De retour dans la rue, les enseignes aux noms à consonances turques se succèdent: Dedem, Safa, Kiraç. Boucherie Halal, librairie orientale ou vendeurs de kébabs côtoient le supermarché Manor et les bars branchés. Mais les apparences sont fréquemment trompeuses. Une femme voilée passe avec une poussette: elle parle à son enfant dans un Baslerdütsch parfait. Au City Chicken, un restaurant turc, des employés de bureau en costardcravatte débattent de l’initiative sur les minarets. «Je suis dégoûté, c’est un vote anti-arabe», dit l’un. «Mais non, et puis la majorité du peuple a voté comme cela. On doit respecter cette décision», répond l’autre. Le premier, Kristijan, est un Croate catholique; le second, Erdal, un Turc alévi, une communauté qui compte quelque 8500 membres dans la région de Bâle.

Eux-mêmes discriminés par la majorité sunnite en Turquie, les alévis cherchent à marquer leurs distances face à un islam rigoriste. «La plupart des Turcs vivant en Suisse viennent de l’est du pays, détaille Erdal. Ce sont des petits paysans, peu éduqués, qui ont quitté la Turquie par nécessité économique. Ce profil explique qu’on les entend peu dans l’espace public. Ils sont aussi plus religieux que la moyenne de leur compatriotes.» Rattachés au courant soufi et empreints de mysticisme, les alévis ne portent pas le voile, boivent de l’alcool et, surtout, ne vont pas à la mosquée. Les prières sont tenues dans des centres culturels, comme celui qui se trouve tout au nord du Kleinbasel.

Le vendredi, on y sert du poisson. En ce début de soirée, les tables sont presque toutes occupées. «Je n’ai pas voté sur l’initiative, mais j’aurais sans doute dit oui, explique Dogan Eser, l’un des convives. Les musulmans sont libres de vivre leur foi en Suisse. Ils n’ont pas besoin de minarets, qui sont des symboles de pouvoir.» «Il faut éviter de donner une trop grande signification aux bâtiments, renchérit Aysel Atici, qui a voté non à l’initiative. Les minarets sont une simple question de police des constructions.» Président du centre culturel, Mehmet Kabakci juge qu’on a occulté les vraies questions en se focalisant sur les minarets: «Veut-on que les petits Suisses d’origine musulmane fréquentent des mosquées où les prêches sont tenus par des imams saoudiens ou par des imams formés en Suisse?»

Cacophonie. Un constat s’impose: les communautés qui peuplent Kleinbasel parlent une multitude de langages, pas toujours compatibles. Le Secrétariat municipal de Kleinbasel, où sont représentées 34 organisations de quartier ainsi que des «personnages clés» au sein de chaque communauté (imam, patron de café, etc.), cherche à les amener à se rencontrer. «Il y a un grand travail de traduction – autant littéral que culturel – à faire entre les autorités et migrants du quartier», note son président Patrick Zemp. Souvent dépourvues du droit de vote, ceux-ci n’ont aucune manière d’influer sur les décisions prises par la municipalité. L’architecte bâlois se charge de faire remonter leurs revendications jusqu’aux autorités. «Cela permet de trouver des solutions au niveau local, dans le respect des traditions des uns et des autres.» Il reconnaît toutefois qu’une petite minorité de fondamentalistes pose problème: «Ce sont souvent des personnes très éduquées qui cherchent à faire jurisprudence en portant leur combat - sur le voile ou les cours de piscine - jusque devant les tribunaux.»

Mais que pensent les Suisses de tout cela? «Le paradoxe de Kleinbasel, c’est qu’il n’est pas perçu comme un quartier spécialement dangereux ou renfermé par ses habitants eux-mêmes, indique Elisa Streuli, la responsable de l’intégration à Bâle-Ville. Ce sont les autres Bâlois, notamment ceux vivant en banlieue, qui le voient ainsi.» En fait, les principaux problèmes auxquels font face ses résidents ne sont pas l’intégration mais la pollution, le bruit et le manque d’espaces verts, selon elle. Les conflits avec les autorités sont très rares: la ville n’a répertorié que 18 burqas et cinq demandes de dispense de piscine, et les hôpitaux recensent cinq cas de femmes excisées par an.

Fin novembre, le Département de la formation invitait les parents germanophones du quartier à une soirée d’information. Le but: «Les mettre en réseau pour qu’ils se sentent moins seuls face à des classes où les enfants allophones sont largement majoritaires», explique Patrick Zemp, dont le fils fréquente une garderie où il est l’unique bambin parlant l’allemand. A l’école primaire de Bläsi, 216 des 260 élèves sont de langue maternelle étrangère. Lors des soirées de parents, il faut engager pas moins de cinq à sept traducteurs. Effrayés par cela, de nombreux couples quittent le quartier lorsqu’ils veulent fonder une famille. «Il faut les retenir», insiste Patrick Zemp.

Une manière d’éviter la ghettoïsation du quartier, mais aussi de favoriser l’apprentissage de l’allemand par les enfants étrangers, qui ont besoin de côtoyer des petits germanophones en classe pour ne pas rester à la traîne sur le plan scolaire. Car les chiffres sont cruels pour Kleinbasel: seuls 28% de ses élèves atteignent le niveau gymnasial, contre 51% à Riehen, une banlieue aisée. Le Grand Conseil bâlois vient de donner son feu vert à un projet intitulé «L’Allemand dès trois ans», destiné aux enfants de migrants pas encore scolarisés.

«Fiers de Bâle». 19 h, la place du marché, dominée par le bâtiment ocre de la mairie du XVIe siècle, se remplit. Les musulmans de Bâle sont venus remercier les Bâlois d’avoir dit non à l’initiative sur les minarets. Ils veulent aussi signifier qu’ils n’ont rien à voir avec les images de djihad et de burqa qui leur collent à la peau. «Nous nous percevons comme des invités dans ce pays, explique Cem Lütfi Karatekin, dont le fils a participé à l’organisation de la manifestation. Il n’est pas question pour nous de réclamer un appel à la prière. Quant aux terroristes, ce sont des malades. Nous ne nous reconnaissons pas dans cette version de l’islam.»

Les manifestants portent des photos d’églises érigées dans les pays musulmans et des banderoles qui disent «Fiers de Bâle et de la Suisse romande». Les revers des manteaux sont ornés de croissants jaunes en papier, pour rappeler les étoiles de David imposées aux Juifs pendant la Seconde Guerre mondiale et dénoncer la stigmatisation des musulmans par l’initiative. Le cortège se met en branle. Il se dirige vers le pont du milieu, qui relie le centre-ville – «Grossbasel», comme on dit ici – aux quartiers populaires de l’autre rive, le Petit-Bâle.

«SI ON OBLIGE MA FILLE À ALLER À LA PISCINE, JE LA RENVERRAI EN TURQUIE.»
Aziz Osmanoglu, secrétaire de la Communauté musulmane de Bâle
 
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Tags: Minarets, Petit-Bâle, intégration, Kleinbasel,

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