Qu’adviendra-t-il du pétrole libyen? Indices contradictoires. D’un côté, on apprenait mardi 23 août auprès de traders qu’Hannibal Kadhafi tentait désespérément de vendre une flotte de 22 tankers pétroliers de la compagnie nationale de pétrole à d’obscurs négociants russes à un prix dérisoire – 300 millions au lieu de 1,5 milliard de francs. De l’autre, le conseil transitoire de Benghazi a prévenu que les contrats pétroliers de l’ancien régime risquent de ne pas être honorés et vont servir à récompenser leurs alliés occidentaux.
A priori, les grands gagnants de cette redistribution des cartes seront l’italien ENI et le français Total. Instantanément, les marchés ont traduit leur avantage en accordant une hausse de leurs actions de 2%, après des mois de chute, allant parfois jusqu’à 22%.
Les spécialistes annoncent aussi Shell et Exxon comme bénéficiaires, au détriment des Russes, des Chinois et des Brésiliens. La perspective est d’autant plus alléchante que la Libye possède la première réserve de brut d’Afrique, que le pays est réputé avoir été pauvrement exploré, et que la qualité de son pétrole est recherchée, contenant peu de soufre et une haute teneur en paraffine, particulièrement utilisée en pétrochimie.
L’euphorie française et italienne s’annonce éphémère. A court terme, les alliés devraient bénéficier de leur avantage. «Mais plus tard, les rebelles offriront leurs concessions aux meilleures offres et suivront la simple logique du marché, explique Giacomo Luciani, professeur spécialiste du pétrole à l’IHEID. Les alliés risqueraient même de perdre leurs bénéfices plus rapidement que prévu, si les rebelles réalisent que leurs compagnies ont, elles aussi, soutenu le régime Kadhafi.»
Le Dr John Gault, économiste indépendant spécialiste des énergies, confirme: «Les sociétés de négoce accordent une attention particulière à la géopolitique. Cela me paraîtrait donc étonnant que les sociétés chinoises ou russes n’aient pas établi de contacts avec Benghazi.»
Prospectif. Même si les rebelles accordent des faveurs aux alliés, des doutes subsistent sur le potentiel libyen. «La plupart des gisements utilisés actuellement sont les mêmes depuis des décennies, peu de prospections ont été faites et les dernières n’ont pas été concluantes. La Libye n’est pas une valeur sûre comme l’Irak, qui possède les plus grandes réserves mondiales», pointe John Gault.
Giacomo Luciani calme, lui aussi, l’euphorie et rappelle la bonne gestion des exploitations pétrolières par Kadhafi. «Les contrats effectués reposaient sur des conditions extrêmement strictes, uniquement près de 7% de la production pétrolière revenant aux sociétés exploitantes, contre 93% à l’Etat. «Cela dépendra de leur politique, mais les rebelles appliqueront certainement les mêmes conditions aux compagnies pétrolières alliées», note Giacomo Luciani.
Surtout, nul ne sait quand l’industrie sera capable de reprendre ses activités. Les analystes craignent l’instabilité de l’ère post-révolutionnaire. Les compagnies sont aussi prudentes, seul ENI a risqué le retour d’une poignée d’employés. Total se contente de «suivre la situation avec attention» pour évaluer quand ses activités pourraient reprendre. «Mais dès que le calme sera revenu, la reprise des activités sera lente, explique Giacomo Luciani.
Les activités d’un gisement ne s’arrêtent pas sans conséquences – excepté en Arabie saoudite –, sa productivité est réduite. Une fois que les employés seront de retour, il leur faudra faire des analyses, éventuellement creuser un nouveau gisement.» Si certains optimistes estiment que des exploitations pourraient retrouver leur fonctionnement normal en hiver, d’autres estiment que le retour à la production d’avant révolution – de 1,3 million de barils par jour – pourrait reprendre d’ici à au moins un an, parfois plus.
Les rebelles ont annoncé que la relance de l’industrie pétrolière – le 95% des exportations – est une priorité. «Avec un gouvernement stable et un investissement et un développement considérables de ses infrastructures – qui sont inexistantes actuellement –, le pays a toutes les cartes en main pour rejoindre le niveau de développement des pays du Golfe», veut croire Giacomo Luciani.
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