Royaume des banques, la Suisse est frappée de plein fouet par la crise économico-financière. En cette veille d’élections, alors que les caprices de la dette souveraine ne laissent entrevoir aucune embellie, nous avons sondé les quatre plus grands partis du pays (PS, PDC, PLR, UDC) sur les enjeux financiers auxquels fait face la nation.
«PERSONNE NE SEMBLE VOULOIR ABORDER CES QUESTIONS DE FRONT.»
Paul Dembinski, directeur de l’Observatoire de la finance, à Genève
Une vingtaine de questions ont été soumises à la personne jugée la plus qualifiée sur le sujet par chaque formation*.
Résultat? «Personne ne semble vouloir aborder ces questions de front; il y a là une part d’irresponsabilité», juge Paul Dembinski. Le professeur d’économie à l’Université de Fribourg et directeur de l’Observatoire de la finance à Genève a méthodiquement décortiqué leurs réponses.
«On observe par ailleurs une grande inégalité dans la qualité des réponses. Celles de l’UDC et du PS font preuve de cohérence et d’une certaine profondeur. Celles de l’UDC sont particulièrement bien étayées. Les deux autres partis bottent souvent en touche. On peine à y déceler une réflexion cohérente. Surtout au PLR.» Tour d’horizon.
1. Place financière
Gestion de fortune. Globalement, les partis considèrent l’avènement des accords Rubik (accords bilatéraux qui consacrent l’impôt libératoire sur les avoirs placés en Suisse) comme le début d’une nouvelle ère pour la place financière suisse. Mais leurs visions de celle-ci divergent.
L’UDC, qui ne s’oppose pas au principe de Rubik, juge que «l’introduction d’un impôt à la source signifie la fin des nouvelles entrées de clients privés étrangers».
Le PLR et le PDC sont favorables aux accords tels qu’ils ont été signés avec l’Allemagne et la Grande-Bretagne. Ils estiment qu’ils incarnent la nouvelle «stratégie de l’argent propre» de la place financière suisse.
Au contraire, le PS ne conçoit Rubik que comme un premier pas vers ce nettoyage de la place financière qu’il soutient aussi. Les socialistes souhaitent aller jusqu’à l’échange automatique d’informations avec tous les autres Etats.
Ce serait là un énième assouplissement du secret bancaire, sur lequel l’Union européenne fait pression. De quoi faire bondir les bourgeois, accrochés au sacro-saint concept: UDC et PDC vantent ainsi les mérites du secret bancaire pour protéger les ressortissants d’Etats arbitraires, persécutés pour des raisons politiques ou religieuses.
«Une vision idéaliste et naïve», selon Paul Dembinski.
Banque d’investissement. Les divisions «banque d’investissement» de Credit Suisse et d’UBS sont critiquées depuis l’éclatement de la crise financière. De nombreuses voix réclament leur ablation. Mais, politiquement, seuls les socialistes soutiennent cette option.
Parce que la banque d’investissement est, selon eux, un secteur risqué qui pourrait menacer la survie des deux banques. Or, celles-ci jouissent «d’une garantie d’Etat factuelle et restent trop grandes pour faire faillite». La réglementation dite «too big to fail» adoptée lors de la dernière session ne résoudrait pas cet aspect du problème.
L’UDC critique vertement ce texte, parce qu’il «ne définit pas de loi sur les faillites (...)» qui permettrait de laisser couler les divisions dont la Suisse peut se passer (par exemple, la banque d’investissement) et de sauver celles qui lui sont essentielles (par exemple la banque de détail).
La droite dure, comme le centre, ne souhaite pourtant pas de scission. Le PLR voit en effet dans le modèle actuel, dit de «banque universelle», une diversification des risques. Quant au PDC, il préfère plaider pour une meilleure surveillance à travers un renforcement de la Finma (surveillant des marchés financiers).
2. 2e pilier
Selon l’Office fédéral des assurances sociales, les objectifs de rendement du 2e pilier ne sont plus réalistes. Problème: le peuple a refusé, l’an dernier, l’abaissement du taux de conversion de ce pilier (qui aurait fait baisser les rentes). Une victoire pour la gauche, qui prive Berne d’un important levier pour assurer la pérennité de la loi sur la prévoyance professionnelle.
Les partis bourgeois reconnaissent le problème sans proposer de véritables solutions. Le PDC demande que soient réexaminés «intérêts, taux de conversion, âge de la retraite et contributions» qui définissent le 2e pilier, sans dire sur lesquels il souhaite agir.
«Il faut adopter des règles purement actuarielles», plaide le PLR sans autre détail. Quant à l’UDC, elle se borne à exiger des solutions de la part des vainqueurs de la votation.
Seul dans ce camp, le PS botte en touche. Le parti se réfugie derrière «4 milliards de francs qui s’écoulent chaque année dans différents coûts de gestion» pour ne pas entrer en matière sur le fond. «Les partis semblent impuissants face à ce qui devrait être une priorité de la prochaine législation», tranche Paul Dembinski.
3. Bulle immobilière
La Banque nationale suisse (BNS) tirait il y a peu la sonnette d’alarme: la bulle immobilière menace le pays. Un risque qu’aucun des quatre partis ne remet en cause. Le PDC et l’UDC établissent même un parallèle avec la situation des années 90. Pour juguler la bulle, le pouvoir politique s’en remet à la BNS et à la Finma.
La première dispose des «instruments adéquats», se borne à commenter le PS. Le PLR est aussi sibyllin, estimant que BNS et Finma disposent de «possibilités d’intervention». Il invite aussi les banques à la prudence. Pour le PDC, BNS et Finma «doivent faire davantage attention».
Seule l’UDC est plus explicite, estimant que la Finma pourrait exiger «des fonds propres supplémentaires pour le crédit immobilier» ou des «dépôts en espèces (de la part des banques, ndlr) auprès de la BNS», lors de nouvelles hypothèques.
4. Politique monétaire
Le diagnostic est unanime: à 1 fr. 24 contre 1 euro, la devise helvétique reste trop élevée. Seule à pouvoir faire évoluer cet équilibre, la BNS doit rester indépendante, selon tous les partis. Cependant, seuls le PS et le PDC semblent enclins à la laisser «acheter des devises en quantité illimitée», comme elle s’est dite prête à le faire pour contenir l’envolée du franc.
Le PDC estime même que la BNS devrait pousser l’euro à 1 fr. 35. Quitte à encaisser des pertes, puisqu’elle peut le faire «pour atteindre des objectifs économiques supérieurs».
Le PS plaide aussi pour que la BNS continue de se battre jusqu’à ce que le cours du franc face à l’euro reflète une parité de pouvoir d’achat – sans préciser où celle-ci se situe. Quant au PLR, il botte en touche, n’affichant aucune position sur la question. Au même titre que l’UDC.
5. Mais encore...
Taxe Tobin. L’idée d’une taxe sur les transactions financières (taxe Tobin) qui prend forme au niveau européen ne séduit que le PS. Les socialistes y voient un instrument de meilleure répartition des richesses.
Mentalité. Tous pensent qu’un changement de mentalité s’impose dans le domaine de la finance. Pour l’UDC, celui-ci viendra du marché.
Pour le PLR, la solution réside dans l’étalement du paiement des bonus, leur suppression en cas de mauvais résultats et l’augmentation du pouvoir des actionnaires. Le PDC mise sur un impôt pour les salaires de plus de 3 millions. Le PS réclame la «prise en main» de la régulation des marchés financiers.
Hedge funds. Le PS ne veut plus que les hedge funds se relocalisent en Suisse. Le PDC se mouille peu, estimant que les implantations sont importantes, mais qu’elles ne doivent pas être porteuses de risques de réputation. Quant au PLR et à l’UDC, ils considèrent l’implantation des hedge funds en Suisse comme une très bonne chose.
* PS: Stefan Hostettler, secrétariat central.
PDC: Pirmin Bischof, conseiller national, SO.
PLR: Fulvio Pelli, président et conseiller national, TI.
UDC: Hans Kaufmann, conseiller national, ZH.
| Dossier 'Crise économique' | | |
Tags: élections fédérales, finance, place financière, bulle immobilière, 2e pilier, franc fort, banques, crise économique, crise financière, politique monétaire,
|