C’est le branle-bas de combat contre le franc suisse obèse pour lui imposer une sérieuse cure d’amaigrissement face à un euro (et aussi à un dollar) atteint de rachitisme. Cotée à 1 fr. 47 le 1er janvier 2010, la monnaie unique européenne est tombée à 1 fr. 24 en une année, son niveau le plus bas de l’histoire.
Du coup, le conseiller fédéral Johann Schneider-Ammann, ex-président de l’organisation faîtière Swissmem, convoque pour cette fin de semaine une réunion de crise. Patronat, syndicats, représentants de presque tous les secteurs de l’économie vont se retrouver pour tenter d’y voir plus clair, à la fois dans le diagnostic et les remèdes.
L’Union syndicale suisse (USS) avance des chiffres alarmants: selon ses études, une appréciation de 10% du taux de change réel du franc provoquerait la disparition de 100 000 emplois et une baisse du PIB de 2,5 à 4%, en l’espace de trois à cinq ans. Or, depuis 2007, le franc s’est apprécié de plus de 30% en termes nominaux! «Si notre monnaie reste aussi forte jusqu’à la fin de 2011, voilà ce qui nous attend», prévient Daniel Lampart, économiste à l’USS.
De son côté, la Banque nationale suisse (BNS) dirigée par Philipp Hildebrand ne peut pas faire de miracle. Déjà limités dans le passé, ses moyens d’intervention le sont encore plus dans le monde globalisé d’aujourd’hui. Une plongée dans l’histoire récente montre bien que le franc n’en est pas à sa première flambée. Et que les mesures prises pour le refroidir ont été, le plus souvent, d’une efficacité très limitée.
01 La ruée vers le franc n'est pas une nouveauté
C’est une ritournelle depuis des lustres: dès que les marchés des devises sont secoués par de méchantes turbulences, le franc suisse est l’objet de toutes les convoitises. Avec son faible taux de chômage, son inflation maîtrisée, ses excédents commerciaux, sa stabilité politique et son secret bancaire, la Suisse a depuis longtemps tous les atouts pour faire de sa monnaie totalement convertible une valeur refuge.
La rapidité avec laquelle le franc s’est apprécié ces derniers mois rappelle en particulier deux épisodes similaires, qui remontent aux années 70.
Première poussée de fièvre - Au début des années 70.
Après que les Etats-Unis ont suspendu la convertibilité du dollar en or le 15 août 1971, le régime des taux de change fixes issu des accords de Bretton Woods en 1944 s’écroule définitivement en mars 1973. Avec le nouveau régime de changes flottants, les taux s’établissent en fonction de l’offre et de la demande sur les marchés des devises. Ce bouleversement pousse les spéculateurs à massivement délaisser le dollar au profit du franc, qui prend de l’altitude.
Coté à 4 fr. 30 le 1er janvier 1971, le billet vert ne vaut plus que 2 fr. 82 début juillet 1973. La BNS intervient, notamment en utilisant une recette déjà expérimentée quelques années auparavant: les intérêts négatifs. Une commission est exigée sur les dépôts détenus dans les banques suisses par des étrangers afin de les dissuader d’acheter des francs à tour de bras.
Deuxième poussée de fièvre - Après le choc pétrolier de 1978-1979.
La révolution iranienne et le redémarrage de la demande mondiale après le premier choc pétrolier de 1973 entraînent une nouvelle flambée du prix du pétrole cinq ans plus tard. Nouveau vent de panique sur les marchés financiers des devises: de juin à octobre 1978, le dollar s’effondre de 1 fr. 88 à 1 fr. 53. En seulement neuf mois, le deutschmark (DM), historiquement collé à la monnaie helvétique, tombe de 90 à 75 centimes.
La célérité de cette dégringolade peut être comparée à celle qui prévaut aujourd’hui. La BNS, alors dirigée par Fritz Leutwiler, tient absolument à ce que le DM, monnaie du principal partenaire commercial de la Suisse, revienne à 80 centimes. Pour éteindre l’incendie, la BNS annonce le 1er octobre 1978 vouloir désormais s’orienter non pas vers la stabilité des prix, sa mission première aujourd’hui, mais vers la stabilité du taux de change DM-franc suisse.
Elle prend une série de mesures allant du rachat massif de DM (pour faire remonter le cours de la monnaie allemande) à la mise en œuvre des taux d’intérêt négatifs en passant par un soutien exceptionnel à l’économie suisse. Des mesures dont les effets sont loin d’être satisfaisants et qui refont surface aujourd’hui, parmi les diverses propositions avancées pour affaiblir le franc (lire les points 3 et 4 ciaprès).
02 Objet de maintes critiques, la BNS est sur la défensive
Lorsque Philipp Hildebrand prend les rênes de la BNS au début de 2010, il est encore tout auréolé du sauvetage réussi d’UBS, au bord du gouffre après la crise des subprimes. Très vite, le jeune président (47 ans) s’avère plus expansif que son prédécesseur.
Il prend des positions inattendues, en avertissant par exemple contre la formation d’une bulle immobilière, et profile la banque centrale suisse sur des terrains nouveaux en revendiquant un rôle plus actif dans la surveillance bancaire. Le «huitième conseiller fédéral», comme certains l’appellent, tombe toutefois rapidement sous le feu des critiques.
Stratégie de la BNS - Mise en cause tous azimuts.
Entre 2009 et 2010, la BNS a engrangé quelque 120 milliards d’euros supplémentaires pour tenter de refroidir le franc. «A un moment, relève Sergio Rossi, professeur d’économie à l’Université de Fribourg, les deux tiers des réserves de la banque centrale suisse ont été libellés en euros. Or, acheter trop d’euros, c’est prendre le risque d’essuyer de lourdes pertes car la monnaie européenne ne semble pas pouvoir se redresser de sitôt.»
Les reproches envers cette initiative portent principalement sur le fait que cette intervention de la BNS n’aurait pas servi à grandchose, le franc demeurant toujours trop fort. «Depuis les années 70, observe Thomas von Ungern, professeur d’économie à la faculté des HEC à Lausanne, toutes les tentatives des banques centrales européennes pour stabiliser les taux de change de leurs monnaies ont échoué.
Souvenez-vous de George Soros qui, tout seul, a réussi à spéculer contre la livre et forcer la Banque d’Angleterre à sortir cette dernière du Système monétaire européen.» Et le socialiste Peter Bodenmann, vieux routier de la politique suisse, de reprocher à Philipp Hildebrand, «qui vient des hedge funds», d’avoir cru qu’en achetant des euros «il allait pouvoir influencer les taux de change».
A écouter Cédric Tille, qui enseigne l’économie à l’Institut des hautes études internationales et du développement à Genève (IHEID), les achats massifs et ponctuels d’euros en mai et en juin 2010 ont eu pour objectif premier d’éviter la déflation provoquée par l’importation de produits moins chers.
«La BNS a vite changé de stratégie quand le risque déflationniste s’est avéré moins fort peu de temps après.» Dans un entretien accordé à L’Hebdo (26 août 2010), Philipp Hildebrand persiste et signe: «La BNS n’a pas d’objectifs de change. Elle agit pour assurer la stabilité des prix.»
Philipp Hildebrand - Feux croisés sur l’homme fort de la BNS.
Le franc-parler du patron de la BNS dérange. Les responsables des deux grandes banques UBS et Credit Suisse n’ont sans doute pas apprécié qu’il considère ces dernières comme toujours trop grandes, malgré une réduction de leur bilan de 35%. Elles doivent pouvoir faire faillite, si nécessaire, sans mettre en danger l’ensemble de l’économie helvétique, a-t-il rappelé en juin dernier.
En mars 2008, ce sont les banques cantonales qui en avaient pris pour leur grade, accusées par Philipp Hildebrand, alors vice-président de la BNS, de profiter de la crise pour capter la clientèle d’UBS. Et aujourd’hui, la fronde vient des cantons qui redoutent que la banque centrale ne leur verse plus les deux tiers de ses bénéfices nets, qui représentent 2,5 milliards de francs chaque année.
Les pertes dues aux achats d’euros par la BNS durant la seule année 2010 sont estimées à 32 milliards de francs, soit presque deux fois le coût des nouvelles lignes ferroviaires à travers les Alpes (NLFA)!
03 Contre le franc fort, les armes anciennes ne sont pas vraiment efficaces...
Pour lutter contre l’appréciation du franc, une panoplie de mesures déjà utilisées dans le passé sont évoquées ces jours-ci, bien qu’elles n’aient pas donné les résultats souhaités ou que leur utilisation en 2011 soit simplement irréaliste.
Intervenir sur le marché des changes - Un coup d’épée dans l’eau.
L’année 2010 et le coup raté des achats massifs d’euros par la BNS a montré l’impuissance des gardiens du franc face au marché. Pour Alexandre Swoboda, ancien membre du conseil de la BNS et professeur émérite à l’IHEID (où Philipp Hildebrand et son prédécesseur Jean-Pierre Roth ont étudié), le diagnostic est net: «Les interventions dans la première partie de 2010 pouvaient se justifier au vu de risques de déflation.
Actuellement, en pleine crise de la zone euro, elles seraient impuissantes à soutenir cette devise et à déprécier le franc suisse. Sauf si l’on est prêt à accepter une création débridée de francs et une forte inflation, ce qui aurait des conséquences encore pires pour l’économie suisse.» Les circonstances étaient tout autres en 1978, lorsque la BNS a émis une grande quantité de francs pour acheter des DM afin de soutenir le cours plancher de 80 centimes par DM.
Intérêts négatifs - Politiquement irréaliste.
Avec un taux d’intérêt de référence de seulement 0,25% aujourd’hui, la BNS a épuisé ses cartouches. Comme les autres principales banques centrales d’ailleurs. Doit-elle, comme dans les années 70, aller encore plus loin et pratiquer des taux d’intérêt négatifs?
Pour Eric Jondeau, professeur à l’Institut de banque et finance à l’Université de Lausanne, une telle mesure considérée comme discriminatoire est «politiquement irréaliste» dans une économie globalisée. La mesure serait d’ailleurs facile à contourner, puisque le franc s’échange aujourd’hui largement en dehors des frontières suisses.
Concertation entre banques centrales - Un climat guère propice.
Dans les années 80, mais aussi plus récemment en octobre 2008, les banques centrales ont fait chauffer leurs téléphones, intervenant de manière concertée sur le marché des changes pour soutenir le dollar. Avec des résultats limités et ponctuels. «En 2011, note le professeur Sergio Rossi, une telle concertation n’est plus vraiment de mise.
Chaque pays tire la couverture à lui. On parle plutôt aujourd’hui de guerre des monnaies.» Etats-Unis et Chine ne donnent en effet pas l’impression de vouloir soutenir leurs monnaies respectives, dont la faiblesse convient parfaitement à leurs exportateurs.
Double taux de change - Un système coûteux et peu sûr.
Un taux officiel pour les transactions commerciales, un autre pour les transactions purement financières, la formule n’est séduisante qu’en théorie. En effet, à la faveur d’une mondialisation de l’informatique, nombreux seraient les petits malins à faire passer une opération de pure spéculation pour un échange commercial. Qui plus est, la contribution financière de la Confédération pour favoriser les transactions commerciales ne serait pas négligeable.
Autre idée inspirée des expériences des années 70, Berne pourrait alimenter un fonds destiné à aider les entreprises particulièrement exposées aux pertes de change.
En 1978, la garantie contre les risques à l’exportation (GRE) offrait notamment à l’industrie horlogère, du textile et du bois une couverture financière destinée à compenser le manque à gagner résultant d’un franc trop fort. Mais, au bout du compte, c’est bel et bien le contribuable qui passe à la caisse pour soutenir une telle mesure.
Accord entre BNS et banques contre la spéculation - Dépassé.
Les années 70 ont aussi vu éclore un gentlemen’s agreement entre la BNS et les grandes banques, lesquelles s’engageaient à ne pas spéculer contre le franc dans leurs propres affaires ou par le truchement de conseils à la clientèle. Aujourd’hui, Nick Hayek, CEO de Swatch Group, souhaite une telle initiative. «Impossible de nos jours, lui réplique l’ancien président du Parti socialiste suisse Peter Bodenmann. Il y a trente ans, économie et politique étaient totalement solidaires.
Tous ceux qui avaient fait l’armée ensemble se connaissaient; celui qui ne tenait pas ses engagements était banni de la communauté. Des accords de ce type, qui reposent sur la parole des uns et des autres, ne sont plus réalisables aujourd’hui.» Un autre facteur vient s’ajouter: les banques suisses ne sont pas les seules à échanger des francs sur le marché international. Ainsi, même si un gentlemen’s agreement était conclu, il ne concernerait pas JP Morgan, HSBC ou Deutsche Bank...
04 ... Et les armes nouvelles sont sujettes à caution
Si les vieilles recettes ne garantissent plus rien de bon, pourquoi ne pas en imaginer de nouvelles, demandent certains? Il y a toutefois un monde entre l’alléchant menu et le contenu de l’assiette.
Arrimage du franc suisse à l’euro - Dispendieux à souhait.
Etre dans la zone euro sans y être, c’est la dernière trouvaille des partisans d’un ancrage du franc suisse à la monnaie unique européenne. «C’est une très mauvaise idée car le franc suisse est actuellement surévalué. Si on l’arrimait maintenant à l’euro, il resterait surévalué», souligne Philippe Bacchetta, professeur de macroéconomie à l’Université de Lausanne. Pour maints observateurs qualifiés, suivre l’exemple de l’Argentine ou de la Malaisie, qui ont exploré ce système, serait une erreur.
Selon Sergio Rossi, «la BNS se détournerait de son objectif de stabilité des prix pour se préoccuper de manière prioritaire de la stabilité des taux de change. Elle créerait des francs plus que nécessaire, lesquels inonderaient un marché immobilier déjà exposé à des risques de bulle.»
Acheter systématiquement des euros pour compenser l’appréciation du franc suisse, cela coûte très cher. «Qui plus est, estime Eric Jondeau, la BNS n’aurait pas les moyens de ses ambitions. Il suffirait que quelques gestionnaires de fonds se décident à intervenir, ils gagneraient la partie car ils ont les reins plus solides que la BNS.»
Le cas du Danemark - Inapplicable en Suisse.
Le Danemark, qui a obtenu une dérogation lui permettant de rester dans le mécanisme de change européen (MCE) sans être tenu d’adhérer à l’euro (que le peuple danois a refusé) est souvent cité en exemple par les partisans d’un arrimage du franc à la monnaie unique. La couronne danoise fluctue dans une marge étroite au sein du MCE.
Mais cette situation a un coût élevé en période de turbulence. Au cours de l’automne 2008, face aux attaques spéculatives contre sa monnaie, la banque centrale danoise a dû augmenter ses taux d’intérêt jusqu’à 5,5%! Si, malgré tout, la Suisse tenait à entrer dans le MCE, encore faudrait-il que l’UE l’accepte. Eu égard aux difficultés actuelles des relations entre la Suisse et Bruxelles, le moment d’engager des négociations ne paraît pas vraiment opportun.
Taxer les transactions financières - Plus vite dit que fait.
Une sorte de «taxe Tobin» sur l’ensemble des transactions en devises, au-delà par exemple de 500 000 francs par transaction, qui n’auraient pas de lien commercial; ou bien une taxe générale d’un très faible pourcentage sur l’ensemble des transactions interbancaires: c’est ce que propose Sergio Rossi. «Si nous sommes les premiers à le faire, nous arriverons peut-être à freiner l’appréciation du franc et à donner un nouvel essor à notre économie», commente le professeur. Son confrère Eric Jondeau émet toutefois quelques doutes sur l’efficacité d’une telle initiative «unilatérale et qui nous mettrait à dos tous les investisseurs friands de francs suisses».
05 La Suisse n'a peut-être rien d'autre à faire que d'attendre des jours meilleurs
Le constat est clair: la plupart des mesures de lutte contre un franc suisse trop cher ont une efficacité très limitée. La BNS – qui ne s’exprime pas du tout ces jours-ci – peut néanmoins se fixer un objectif de change et intervenir sur les marchés, comme elle l’a fait en 1978, pour refroidir les cours de la monnaie helvétique. Il n’empêche que la Suisse est bien trop petite pour se passer d’une collaboration internationale.
C’est peut-être pour cette raison que Philipp Hildebrand aurait évoqué le risque d’un euro à 50 centimes, face au Conseil fédéral in corpore, le 10 décembre dernier. Des propos non confirmés, mais qui sont de nature à encourager une participation de la Suisse aux structures de sauvetage du Fonds monétaire international (FMI), sujet débattu cette semaine par la Commission de politique extérieure du Conseil national.
C’est une manière de dire que pour résoudre les problèmes du franc suisse, il n’y a qu’une seule solution: résoudre les problèmes de l’euro engendrés par la crise de la dette souveraine de certains Etats européens. De toute manière, soulignent la plupart des experts lorsqu’on les interroge sur la marge de manœuvre de la BNS, celle-ci n’a guère d’autre choix que d’attendre que l’euro remonte face au franc.
A moins d’être prête à signaler aux marchés qu’elle défendra coûte que coûte un certain taux de change (par exemple 1 fr. 20 pour un euro), quitte à faire tourner la planche à billets. Un scénario peu probable, même s’il fait sans doute partie des options actuellement étudiées par la BNS. Reste que, au-delà des signaux d’alarme donnés par les exportateurs ces derniers jours, la Suisse a peut-être aussi quelques raisons d’envisager l’avenir avec sérénité.
Economie américaine - Des signes de relance.
La reprise, justement, semble se manifester aux Etats-Unis plus fortement que prévu. Selon les dernières estimations de Standard & Poor’s, le taux de croissance nord-américain devrait finalement atteindre 2,9% en 2010 et 3% en 2011. Si cela devait se confirmer, et si l’Europe en tirait profit, dollar et euro reprendraient naturellement du poil de la bête. Et le franc suisse perdrait quelques plumes. Pour le soulagement de tous.
Economie suisse - Plus solide et souple qu’on ne le croit.
Cerner l’avenir passe d’abord par une compréhension du passé. «Les secteurs d’exportation souffrent maintenant, mais en 2006-2007, le franc était sous-évalué et pendant ce temps, les exportateurs ont prospéré, rappelle Philippe Bacchetta. Aujourd’hui, le franc fort arrive dans une période de reprise, ce qui compense tout de même les effets ressentis.»
Alexandre Swoboda est lui aussi optimiste. «Les industries d’exportation se sont toujours remarquablement adaptées dans le passé, observe le professeur. Si l’euro se stabilise aux environs de 1 fr. 35, l’économie suisse s’en sortira sans trop de dégâts».
Aymo Brunetti, chef économiste au secrétariat d'état à l'économie (SECO)
"Une appréciation modérée du franc est une bonne chose à long terme, car cela signifie que la Suisse devient plus riche"

Le Seco organise ce vendredi un sommet pour parler du franc fort. Avec quel objectif concret?
Le comité de la commission de politique économique se réunira avec des représentants des différents secteurs économiques. Il s’agit d’un tour de table dont l’objectif est de faire une analyse de la situation et de récolter leur feed-back.
«LA BNS N’EST PAS UN CENTRE DE PROFIT. SA MISSION FONDAMENTALE EST DE GARANTIR LA STABILITÉ DES PRIX. LE BÉNÉFICE QU’ELLE VERSE AUX CANTONS EST UN EFFET COLLATÉRAL.»
Prendrez-vous des mesures suite à cette réunion?
Je peux seulement dire que le Seco n’a pas d’instruments directs pour agir contre une éventuelle surévaluation du franc.
Quelles sont vos prévisions pour l’évolution du cours du franc en 2011?
Nous ne faisons pas de prévisions sur le cours du franc, mais nous nous appuyons sur l’hypothèse qu’il reste à son niveau actuel. Lorsque nous avons communiqué nos dernières prévisions pour l’économie suisse le 14 décembre 2010, nous sommes donc partis de l’idée que le franc suisse resterait à son niveau de 1 fr. 30, en moyenne sur l’année 2011.
Vos précisions sont notoirement fausses, depuis quelques années.
C’est vrai pour les prévisions en général. Ce que nous avons vécu depuis 2008, c’est la première crise économique et financière globale depuis les années 30. Depuis lors, l’environnement économique international a totalement changé: autant dire que la situation actuelle, c’est du jamais vu. Un pronostic n’est qu’une extrapolation fondée sur des expériences passées. Si la situation est totalement nouvelle, les prévisions sont en conséquence d’autant moins fiables. Depuis deux ans, nous sommes plus ou moins dans le brouillard.
L’Union syndicale suisse annonce qu’une appréciation de 10% du cours du franc réel créerait 100 000 chômeurs en l’espace de trois à cinq ans. Cette prédiction est-elle crédible?
Ce n’est pas une prédiction, c’est un scénario parmi beaucoup d’autres. Il faut tenir compte du fait que la structure de l’économie suisse s’est fortement transformée ces dernières années, notamment avec l’introduction de la libre circulation des personnes. Une étude qui se base sur les expériences des dernières décennies pour faire ce genre de pronostic pour la situation actuelle paraît donc très osée.
Souvenez-vous de l’appréciation du cours du pétrole, il y a quelques années. On répétait volontiers qu’une hausse de 10 dollars du prix du baril réduirait les taux de croissance du PIB d’un demi pour cent. Or, le cours est passé de 30 à plus de 100 dollars et cela n’a pas empêché la croissance de se poursuivre.
L’appréciation actuelle du franc est-elle due à des spéculations?
Il y a d’abord beaucoup de bonnes raisons qui rendent le franc suisse attractif et qui entraînent une certaine tendance à l’appréciation aujourd’hui. La situation macroéconomique est bonne, avec un chômage faible, des finances publiques saines et une gestion de la crise économique qui s’est avérée appropriée.
De plus, à long terme, une appréciation modérée du franc est une bonne chose, car cela signifie que la Suisse devient plus riche. Grâce au franc fort, nous pouvons importer des biens et des services à un prix inférieur. Cela dit, le risque actuel, c’est l’overshooting, c’est-à-dire un choc soudain avec une appréciation trop brusque et trop forte du franc. Cela aurait certainement des effets négatifs pour les exportations et la conjoncture.
Si le franc continue de s’apprécier, cela forcera l’économie suisse à s’adapter. Dans quel sens?
Les entreprises ont déjà commencé à faire ce que l’on appelle du hedging naturel, c’està- dire se couvrir contre les risques de change en important leurs matières premières dans les mêmes zones monétaires où elles vendent leurs marchandises. Une autre tendance, c’est la spécialisation toujours plus forte dans des activités à haute valeur ajoutée.
Que peut faire la BNS?
La BNS est indépendante et la Confédération n’a donc pas à commenter publiquement sa politique. C’est un des facteurs décisifs pour le succès de la politique économique suisse.
Les cantons reçoivent une partie des bénéfices de la BNS. Si celle-ci fait des pertes, c’est un manque à gagner…
La BNS n’est pas un centre de profit pour les autorités de ce pays. Sa mission fondamentale est de garantir la stabilité des prix; le bénéfice qu’elle verse aux cantons est un effet collatéral.
L’économie suisse est-elle en danger en raison de l’appréciation du franc?
Certaines industries et entreprises sont fortement touchées, leurs coûts ont augmenté soudainement et leurs marges ont baissé. Mais on ne sait pas de manière certaine ce que signifie cette appréciation du franc pour le reste de l’économie. De 1991 à 1997, la Suisse avait non seulement un franc fort, mais beaucoup de problèmes structurels et une récession grave à gérer.
Or, la situation économique est aujourd’hui nettement plus favorable. Cela dit, il semble clair que l’appréciation fera baisser le taux de croissance. Mais si le franc reste à son niveau actuel, il est peu probable que ce seul et unique facteur génère une récession.
Profil
Aymo Brunetti
Né en 1963, il est depuis 2003 le chef de la Direction de la politique économique du Seco. Il est également professeur titulaire de l’Université de Bâle et professeur honoraire de l’Université de Berne.
QUARANTE ANS DE POLITIQUE MONÉTAIRE FACE À UN FRANC TOUJOURS PLUS FORT

Combattre le franc fort?
Aucune solution en vue
De nombreuses idées sont avancées pour freiner l’appréciation du franc: de l’arrimage à l’euro aux taux d’intérêt négatifs, en passant par l’interdiction de spéculer. Chez les experts, un large consensus se dégage pour juger ces solutions irréalistes.
«Toutes les tentatives des banques centrales européennes pour stabiliser leurs taux de change ont échoué.» Thomas von Ungern, professeur d’économie à HEC Lausanne
«Pratiquer des taux d’intérêt négatifs est politiquement irréaliste.» Eric Jondeau, professeur à l’Institut de banque et finance, Université de Lausanne
«Un «gentlemen’s agreement» était possible il y a trente ans, quand économie et politique étaient totalement solidaires. Ce n’est plus réalisable aujourd’hui.» Peter Bodenmann, ancien président du Parti socialiste suisse
«Arrimer le franc à l’euro serait une très mauvaise idée car le franc est actuellement surévalué. Si on l’arrimait maintenant, il resterait surévalué.» Philippe Bacchetta, professeur de macroéconomie à l’Univesité de Lausanne
«Actuellement, les interventions de la BNS seraient impuissantes à soutenir l’euro. Sauf si l’on est prêt à accepter une création débridée de francs et une forte inflation.» Alexandre Swoboda, ancien membre du conseil de la BNS et professeur émérite à l’IHEID de Genève
Evolution du franc

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