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Pharmaciens sous influence

Par Julie Zaugg - Mis en ligne le 16.12.2009 à 16:49

MÉDICAMENTS. Des officines touchent des rabais cachés sur certains génériques. Problème: elles ne vendent plus les préparations de la concurrence, moins chères.

La vieille dame entre dans la pharmacie et pose son ordonnance sur le comptoir. Son médecin lui a prescrit un générique de la marque Helvepharm, le moins cher. «Nous ne l’avons pas en stock, dit la pharmacienne. En revanche, nous avons celui de Sandoz.» Ce qu’elle omet de préciser, c’est qu’il coûte bien plus cher. En Suisse, la différence de prix entre le générique le plus et le moins cher peut atteindre 40%.

Cette scène est loin d’être exceptionnelle. «Dans 60% des cas, mon patient ne reçoit pas le médicament que je lui ai prescrit», a calculé le Dr Björn Riggenbach, médecin généraliste à Neuchâtel. A la pharmacie, tous les stratagèmes sont bons pour dissuader le client d’exiger la préparation qu’on lui a prescrite: médicament pas en stock, commande qui peut prendre plusieurs jours et nécessité de commencer le traitement au plus tôt.

Pourquoi cet acharnement? C’est que certaines officines ont conclu un accord avec une firme pharmaceutique, leur garantissant des avantages matériels si elles vendent ses produits en priorité. Selon plusieurs sources travaillant au sein de la branche pharmaceutique et des caisses maladie, le groupe Galenica (qui possède les pharmacies Amavita et Sunstore) aurait passé un tel contrat avec Sandoz (numéro 2 sur le marché suisse), alors que le groupe Capitole serait lié à Mepha (numéro 1).

Position dominante. Indices de ces accords, Sandoz détient 63,9% du marché auprès des pharmacies Amavita (contre 38,7% en moyenne nationale) et Mepha 67,4% auprès du groupe Capitole (contre 45,1% en moyenne nationale), selon des chiffres calculés par Helsana. Cas particulier, Sunstore a vraisemblablement conclu un accord avec Mepha (sa part de marché y est de 48,2%), mais il devrait être résilié puisque Sunstore a été racheté par Galenica en août dernier. Les autres producteurs (Spirig, Helvepharm, Streuli, etc.) détiennent des parts de marché minimes.

Vérification faite par L’Hebdo, qui a tenté de se procurer le générique du Fluimucil, un médicament contre la grippe, auprès de cinq pharmacies Sunstore ou Amavita: aucune n’avait le produit le moins cher (Helvepharm) en stock. Une seule a dit pouvoir le commander. En revanche, on nous a systématiquement proposé Sandoz ou Mepha.

Une grande discrétion entoure le contenu de ces accords. Il arrive que la pharmacie reçoive un rabais sur le prix du médicament ou une commission, qui dépend du chiffre d’affaires réalisé sur la marque en question. «Une chaîne de pharmacies a promis une prime de fin d’année plus élevée à ses employés s’ils privilégiaient systématiquement les produits d’un des grands groupes pharmaceutiques», a appris une employée d’une autre firme.

Etiquettes foehnées. Les avantages peuvent aussi être distribués «en nature». «Il nous arrivait de proposer des rabais allant jusqu’à 50%: vous achetez une boîte et on vous en offrait une seconde. Pour que cela ne se voie pas, nous établissions une facture différente du bulletin de livraison», explique un exemployé d’une société de génériques. Celui-ci se souvient d’un cas où un pharmacien genevois, qui venait d’ouvrir son officine, a reçu 10 000 francs de médicaments gratuits de la part de Mepha. Les pharmas distribuent parfois des échantillons gratuits, munis d’une étiquette qui en interdit la commercialisation: «Les pharmaciens la décollent à l’aide d’un foehn et les mettent en vente», indique cet exemployé.

Il n’est pas non plus rare que les pharmas prennent en charge les frais de formation continue des pharmaciens, ce qui en fait une forme de rabais caché. «Ils en profitent pour présenter toute la gamme de leurs produits lors de ces séminaires», précise cette source. Plus subtil encore, il arrive que ces rabais soient déguisés en paiements pour une prestation fournie par la pharmacie (placement de produits en vitrine, gestion des stocks, commandes groupées).

Toute la question ici est de savoir si ces prestations ont été payées au juste prix. «On considère que le pharmacien qui rend ces services à son fournisseur a droit à un petit rabais commercial, détaille Joseph Hunkeler, spécialiste des médicaments auprès du Surveillant des prix. Mais celui-ci ne devrait pas excéder 10%.» Et rien n’empêche une pharmacie de surfacturer ses espaces publicitaires...

Est-ce grave? C’est en tout cas illégal: la loi sur les produits thérapeutiques (LPTh) interdit aux personnes qui remettent des médicaments de percevoir ou de solliciter des avantages matériels. La Loi sur l’assurance maladie (LAMal) exige, elle, que tout rabais perçu par le pharmacien soit répercuté sur le payeur final, le patient ou son assurance. Il en va des coûts de la santé. Ces rabais – qui atteignent en moyenne 30 à 40% – représentent 20 à 30 millions de francs par an, selon une estimation de Helsana.

Création d’un cartel? La santé du patient est également en jeu. «Lorsque je prescris un générique plutôt qu’un autre, j’ai en général de bonnes raisons, note le Dr Björn Riggenbach, soit que le patient le supporte mieux ou qu’il nécessite une forme galénique particulière.» Un malade qui a de la peine à avaler aura par exemple besoin de comprimés effervescents plutôt que de pilules. Enfin, ces rabais risquent d’aboutir à terme à la constitution d’un duopole – voire d’un cartel – entre Sandoz et Mepha, seules firmes qui ont les moyens de proposer des rabais élevés. «Les autres fabricants de génériques sont en train de se faire tuer par ce système, note une employée d’un autre groupe. Dans un cas, nous avions calculé qu’il nous faudrait vendre nos produits à perte pendant neuf mois si nous voulions renchérir sur l’offre faite par l’un de ces géants.»

Molécules en promotion. Que répondent les producteurs de génériques et les pharmacies concernées? «Les pharmacies du groupe Galenica (Sunstore et Amavita) n’ont jamais eu de contrats de rabais avec Sandoz par le passé et n’en ont pas actuellement», dit son porteparole Christian Hertig. Elles fournissent en revanche aux entreprises pharmaceutiques des prestations de marketing ou de logistique (vente d’espaces publicitaires, stockage des produits, etc.) «facturées au prix du marché». Galenica privilégie les marques qui disposent d’une gamme de produits étendue et qui peuvent lui fournir «un soutien dans le domaine de la formation». Auprès de Sandoz, on nie aussi l’existence de rabais. La firme propose en revanche des «promotions» saisonnières sur certaines molécules, ainsi que des formations pour le personnel des pharmacies.

Chez Mepha, on indique que «la coopération avec certains groupes de pharmacies se fait dans le cadre de campagnes définies, telles que des décorations de vitrines, et ceci indépendamment de leur chiffre d’affaires. Les quelques rabais accordés se font dans un cadre légal.» Quant aux très bons résultats de Mepha chez Capitole et Sunstore, ils seraient à mettre sur le compte de la qualité de son assortiment. Le groupe Capitole n’a pas voulu s’exprimer.

Pharmasuisse, l’association faîtière des pharmacies, dit exiger de ses membres qu’ils respectent la loi, mais rappelle que la LPTh prévoit des exceptions. «Des rabais peuvent être accordés pour autant qu’ils soient conformes aux règles de la branche, justifiés économiquement ou en rapport avec la pratique de la pharmacie», indique son porte-parole Marcel Wyler. Et qu’est-ce que ça signifie? «L’interprétation de la loi actuelle est tout sauf claire, admet-il. Il faudrait définir une bonne fois pour toutes quels rabais sont admis et lesquels ne le sont pas.» Une révision de la LPTh allant dans ce sens est en cours.

Car actuellement, la seule voie est celle des tribunaux. Swissmedic a porté une douzaine de cas devant la justice et distribué quelques amendes. Elle attend désormais une décision du Tribunal administratif fédéral qui fasse jurisprudence, car ses amendes sont fréquemment contestées et les tribunaux cantonaux hésitent à se saisir de ces cas par manque d’expertise. La solution viendra peut-être de la Migros, qui veut se lancer dans la vente de médicaments. Et qui promet de se concentrer sur les préparations les moins chères...

«POUR CACHER LES RABAIS, LA FACTURE DIFFÉRAIT DU BULLETIN DE LIVRAISON.»
Un ex-employé d’une firme de génériques
«CE SYSTÈME EST EN TRAIN DE TUER LES AUTRES FIRMES DE GÉNÉRIQUES.»
Une employée de la pharma




Tags: Pharmacies, médicaments, génériques, Sandoz, Mepha, Streuli, Helvepharm,

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Réaction de La Nucia
le 20.12.2009 à 08:50
Scandalise parle comportement de nos Pharmacies qui participent pleinement...
 
Réaction de pharmaval
le 18.12.2009 à 18:04
En réaction aux propos de cet article et en tant...
 
Réaction de Christophe Rossier
le 17.12.2009 à 16:24
Votre article évoque des pratiques qui, si elles sont avérées,...
 



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