FINANCE
Philippe Hebeisen: "Depuis la crise financière, les assureurs retournent aux sources"

Mis en ligne le 22.08.2012 à 13:00

Risque. Les compagnies d’assurance se plaignent de subir les conséquences des bouleversements internationaux malgré leur bonne santé.

Après avoir traversé la crise financière pratiquement sans dommages, les assureurs se font rattraper par celle-ci. Les gendarmes financiers, IAIS (International Association of Insurance Supervisors) en tête, veulent les soumettre au même cadre que les grandes banques internationales en ce qui concerne les sociétés à risque systémique. Et ils découvrent que certains de leurs produits sont assimilés à des véhicules d’évasion fiscale. L’analyse de Philippe Hebeisen, directeur de Vaudoise Assurances, la compagnie romande la plus importante.

Etes-vous frustré de voir les banques bénéficier de taux d’intérêt au plancher alors que les assurances en ont moins profité lorsqu’elles ont traversé leur propre crise en 2003?

Il oblige les assurances à prendre des mesures pour combler l’écart entre le taux d’intérêt offert par les placements dans des obligations à 10 ans de la Confédération, actuellement entre 0,5% et 0,6%, et les prestations garanties aux assurés, par exemple 1,5% en ce qui concerne le taux technique de la prévoyance individuelle. Gérable, cet environnement deviendrait réellement difficile s’il venait à se prolonger.

L’industrie de l’assurance se sent-elle encore contrainte de développer des activités exotiques plus risquées pour compenser le manque de rentabilité de ses activités traditionnelles?

Depuis la crise financière de 2008, la tendance de l’industrie est le retour aux sources. Les efforts de diversification se déploient plutôt dans les services augmentés, ou associés, où la compagnie va chercher ses marges, la prestation d’assurance de base servant à attirer ou à conserver le client. La préoccupation marketing est importante, chaque compagnie cherchant à se différencier des autres. Il s’agit davantage de diversification de produits que de diversifications stratégiques.

Etait-ce dans cet esprit que votre compagnie a développé le manteau d’assurance via Valorlife, une filiale au Liechtenstein, offrant une solution d’optimisation fiscale pour une clientèle notamment étrangère?

C’est un bon exemple d’une opportunité intéressante lorsqu’elle a été créée à la fin des années 90. Elle a été développée en toute bonne conscience afin de répondre aux attentes de clients privés soucieux de préserver leur patrimoine et de le transmettre, notamment dans un souci d’optimisation fiscale. Nous la développons en plein respect de la législation applicable dans les pays de résidence des clients.

Selon les autorités d’outre-Rhin, de nombreux contribuables allemands ont utilisé des manteaux d’assurance pour de l’évasion fiscale. Ce type de produit a-t-il réellement répondu à toutes les exigences réglementaires?

Ce type de produit subit un clair changement de paradigme, à la fois réglementaire et fiscal. Avec la législation américaine Fatca notamment, nous sommes confrontés à une forte augmentation et complexification de la réglementation.

Un assureur comme nous distribuait avant tout des produits d’assurance. Or, ces derniers sont désormais soumis à des réglementations bancaires, ce qui nous place devant de nouvelles responsabilités. Les autorités de surveillance jettent un regard plus pointu sur ce type de produit en raison des risques multiples qui en découlent: financiers au sens large, de contrepartie, voire de réputation.

Ce produit a beaucoup fait parler de lui récemment en raison de son développement marqué à l’occasion du scudo fiscale italien (amnistie fiscale décrétée par le gouvernement Berlusconi en 2009, ndlr), mais depuis lors, la croissance a retrouvé sa vitesse de croisière.

Allez-vous vous retirer des produits soumis désormais à la réglementation bancaire?

Nous analysons chaque typologie d’activité en fonction de la rentabilité et des risques encourus. Donc, la réglementation bancaire n’est pas le critère déterminant. Dans le cas de Valorlife, ces produits offrent des opportunités qui nous conviennent, même s’ils ne représentent qu’une part modeste – 4% (la part de Valorlife) – du bénéfice consolidé du groupe.

L’Association internationale des régulateurs d’assurance (IAIS) veut dresser une liste d’assureurs jugés trop grands pour faire faillite, sur le modèle des banques. Comment jugez-vous cette initiative?

Notre réalité n’est pas celle des banques. Les deux plus grands groupes d’assurance suisses ne sont pas considérés par l’IAIS comme présentant un risque systémique. C’est a fortiori encore moins le cas de notre groupe. Cette question n’est donc pas très concrète pour nous.

 

«LES RELATIONS ENTRE L’INDUSTRIE ET SON RÉGULATEUR SONT DEVENUES PLUS TENDUES.»
PHILIPPE HEBEISEN

 

Avez-vous le sentiment de payer les pots cassés par les banques?

Après avoir salué l’intervention des autorités pour sauver le système financier, nous avons, comme le reste de l’industrie, appris à évoluer au fil de l’accélération des changements réglementaires. Bien que le dialogue que notre société entretient avec la Finma soit de très bonne qualité, les relations entre l’industrie et son régulateur sont devenues plus tendues. Les exigences de ce dernier sont légitimes, mais il arrive que nous ressentions une certaine frustration, par exemple par rapport à certains paramètres du Swiss Solvency Test (SST, qui réglemente les réserves financières et techniques des assurances, ndlr), telles la courbe de taux et l’évaluation des actifs immobiliers alors que Solvency II, qui doit encadrer nos concurrents européens, répond à des exigences moins élevées, en tout cas en assurance vie, et voit son entrée en vigueur régulièrement reportée.

Cette réglementation abondante se traduit par des coûts supplémentaires non négligeables pour les compagnies d’assurance.

Hormis une protection contre les tentatives d’OPA, pourquoi votre société conserve-t-elle une forme de mutuelle?

Notre forme de mutualité est celle qu’ont adoptée les principaux groupes mondiaux de l’assurance à leurs origines, avant qu’une vague de démutualisation ne les transforme en sociétés anonymes, vague à laquelle nous n’avons d’ailleurs pas entièrement échappé.

La situation actuelle, une holding cotée en Bourse dont l’actionnaire le plus important est la mutuelle, n’est pas remise en question. Nos organes dirigeants actuels estiment même qu’une remutualisation est préférable à une démutualisation. La première étape est un versement d’une participation aux excédents aux assurés non-vie, selon un rythme trisannuel, ce qui ne s’était pas réalisé depuis 1962. J’en espère des retombées positives en termes d’acquisition de nouvelles affaires et de fidélisation de la clientèle existante.

Comment expliquez-vous que cette stratégie, que vous défendez, ait été abandonnée par la plupart des autres grands assureurs?

Sur le plan mondial, plusieurs grands groupes importants ont gardé la forme de la mutuelle. Celle-ci facilite aussi l’accroissement des fonds propres, répondant ainsi à la volonté de la Finma. La forme de la mutualité nous permet d’adopter une vision à long terme et de ne pas nous focaliser sur les attentes à court terme des investisseurs. Aussi, ces dernières années, nous avons pu doubler nos fonds propres, dans cette vision progressive.

 

PROFIL - PHILIPPE HEBEISEN

Le directeur général du groupe depuis janvier 2009 a intégré Vaudoise Assurances – le 8e assureur suisse par la taille du bilan – en 1999, où il a dirigé les départements clientèle d’entreprise puis marketing et réseaux. Il arrivait de la Genevoise Assurances, où il était responsable de la clientèle privée. Il siège au comité de l’Association suisse d’assurances.

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