Il a fait 73 «quatre mille», 800 grandes courses et plus de 1000 nuits en cabane mais il a fallu un paillasson pour le mettre à terre. C’était à Zermatt il y a quelques jours. Alors qu’il redescendait un peu vite les escaliers de l’hôtel où son «groupe de vétérans» venait de passer la nuit, Philippe Metzker a «ripé» et a atterri sur ses deux genoux. Résultat: le sportif aux cheveux blancs boite un peu. «Il faudrait peut-être que j’aille faire des radios», lancet-il avec une pointe d’interrogation. A 84 ans, le natif de Morges a non seulement toute sa tête, mais l’a toujours bien claire. Passionné de généalogie, il raconte d’ailleurs volontiers, en guise d’amuse-bouche, comment son nom s’est transformé de Metzger à Metzquer puis Metzker au fil des ans.
Topographe ou cheminot? C’est ce nom que le fils des concierges de l’Eglise libre des Charpentiers, à Morges, a donné à son épouse Emma et transmis à ses deux enfants: Jean-Luc, chef de secteur pour le CICR dans le Pacifique Sud et Yves, chef de chantier dans une entreprise de construction à Lausanne. Philippe, lui, avait opté pour une autre voie: les Chemins de fer fédéraux. C’était en 1944. Un deuxième choix en réalité: le jeune Metzker aurait aimé devenir ingénieur topographe. Mais la formation se faisait alors au Poly de Zurich, «impensable» pour cette famille «très modeste». Philippe deviendra donc cheminot. Un travail qui lui permettra de voir du pays et notamment Davos où il travaillera avec bonheur durant deux ans et demi. «Ça a été une merveille!», la confirmation d’une passion en réalité. Depuis plusieurs années en effet, depuis que son professeur de littérature l’y a initié, le jeune homme s’est pris d’un véritable amour pour les cimes. Du coup, à Davos Dorf, le cheminot qui dort à l’hôtel Touring au bout du quai, se lève à l’aube et termine tôt son travail, profite un maximum. «J’étais tout le temps en route, c’était extraordinaire.»
La montagne au corps. De retour en plaine, Philippe Metzker n’en perd pas pour autant ses élans. «Pris par la montagne, la beauté, la flore», il se passionne pour la littérature alpine. Son professeur lui offrira même sa collection de «tout vieux livres». Un trésor pour l’homme des sommets. Dans ses rêves, mais dans ses rêves seulement, Philippe s’envole pour l’Himalaya, les Andes, les Montagnes rocheuses… Mais dans ces années d’aprèsguerre, «on ne partait pas comme ça et puis, c’était inabordable pour moi». Pour son salaire de cheminot. Il reste donc et rencontre Emma, vendeuse dans un magasin de chaussures à Morges avec laquelle il se marie en 1954 avant d’aller vivre à Lausanne. S’il a toujours la montagne au corps, les eaux du Léman le tentent aussi. Sa décision est prise: il achète des plans à un chantier de Berlin-Est et entame la construction de son… bateau. Et pas des moindres: 7 m 60 sur 2 m 40, coque en polyester, intérieur acajou avec couchettes. Durant deux ans, après le boulot, Philippe Metzker enfourche son vélomoteur et file à la Bourdonnette (Ouest lausannois) où est installé le chantier. Pari gagné: le bateau est mis à l’eau en 1969. Il n’a plus quitté le Léman depuis. En 1971, le comité central du Club alpin suisse (CAS) dont il est membre lui demande de diriger le département des publications. L’alpiniste chevronné «lui rit presque au nez». Avec son diplôme de comptable, son brevet de moniteur de ski, son expérience de la montagne, il s’attendait à ce qu’on lui propose le département alpiniste, de ski, voire de commerce, mais pas celui-ci. «Mais si, lui répond-on. Il y a trop de spécialistes, de graphistes, d’imprimeurs et peu d’amateurs de montagne.» Philippe Metzker travaillera notamment à la refonte complète de la revue du CAS, alors trimestrielle, pour en faire une vraie édition mensuelle. Côté CFF, le cheminot est devenu chef de gare. Il tient celle de Boudry, Fribourg, Saint-Prex avant de revenir à Lausanne où il devient «chef du mouvement au poste-directeur de la gare CFF».
Il enfonce le clou! Un travail intense, même pour un sportif de son calibre. «La tension devenait de plus en plus forte, raconte l’alpiniste. Ce travail ressemble à celui d’un contrôleur aérien. Quand le trafic est dense, on ne peut pas quitter son poste durant deux voire deux heures et demie. Même pour aller aux toilettes.» Les soucis de santé apparaissent. On lui enlève la vésicule biliaire, puis 2/3 de son estomac. «Le 3e acte sera le côlon si vous continuez», avertit son médecin qui lui conseille de prendre une retraite anticipée. Le chef du mouvement, qui aura bientôt quarante ans de service derrière lui, réfléchit. Certes, «financièrement, ce ne sera pas jojo», mais il suit le conseil du spécialiste. On est en juin 1981. Philippe Metzker a 56 ans. Le jeune retraité retrouve vite «une santé formidable». Si bonne qu’on lui propose «une seconde carrière»: écrire des guides. Et cette fois-ci, il dit directement oui. Mais pas question de se limiter à des guides pour alpinistes avertis. Réalisant qu’une nouvelle pratique de la montagne devient de plus en plus courante, il propose de créer une collection spécifique à cette tendance: la randonnée. Durant de longs mois, l’auteur tentera de convaincre les «spécialistes et éditeurs alémaniques» certains que ça ne se «vendra pas». Philippe Metzker obtient finalement un oui pour un seul volume. Randonnées en altitude, de cabane en cabane qui sort en 1986: gros succès! A ce jour, plus de 57 000 exemplaires ont été vendus. L’auteur a gagné. La collection CAS des guides de randonnée compte aujourd’hui 17 titres!
Le temps des voyages. Philippe Metzker, qui ne se sépare pas de son petit carnet et de son appareil photo, en a écrit douze. Le dernier, Chablais et Valais francophone, sorti de presse avant l’été, a été entièrement réalisé sur son Mac. «95% des courses, je les ai faites moimême, car je prétends présenter ce que je connais, dit le Vaudois avec celle que l’on n’attendait plus: une pointe de fierté. Surtout lorsque son fils lui apprend que Thomas, 9 ans, est un lecteur assidu des guides de son grand-père! Aujourd’hui, l’octogénaire grimpe moins souvent. Une fois par semaine avec son groupe de vétérans. Mais «les gamins de 65-70 ans commencent à monter trop vite», alors il ralentit le rythme parce que «l’essentiel est de se maintenir» et parce qu’il n’a jamais vraiment fait partie de cette «catégorie de randonneurs prédisposés à battre des records». Ni de celle, mais on s’en doutait, qui débarque «en bas de soie et talons aiguilles» sur un glacier, comme il l’a vu de ses yeux à la cabane du Trient. «Il faut prendre le temps de s’arrêter, d’étudier.» Du coup, celui qui avait peu voyagé découvre le monde. Après la France, l’Italie et la Norvège, le couple s’est offert le Canada et l’Alaska pour ses 40e et 50e anniversaires de mariage. Pris par le virus, Philippe Metzker a découvert dans la foulée le Brésil et l’Argentine. Puis, ce printemps, l’Australie, les Fidji, le Vanuatu et la Nouvelle-Zélande avec son fils. Un mois et demi «extraordinaire».
À LIRE Randonnées en montagne: Chablais et Valais francophone, Philippe Metzker. 336 pages, Editions du Club alpin suisse. 46 francs.
SES TROIS COUPS DE CŒUR
CABANE DES BECS-DE-BOSSONS - VAL DE RÉCHY AU DÉPART DE GRIMENTZ Idéalement en deux jours. Dénivelé: 853 m (montée), 1663 m (descente). Difficulté: 3/6. Durée: 8 h. «Le Valais ancien intégral, une merveille! Le dernier vallon du canton où il n’y a ni hôtel ni remontée mécanique.»
CABANE DES AUDANNES AU DÉPART D’ANZÈRE Dénivelé 347 m (montée), 942 m (descente). Difficulté: 4/6. Durée: 7 h. «Pour le site! On est complètement dépaysé, on se croirait sur la Lune!»
COL DE PRAFLEURI AU DÉPART DU BARRAGE DE LA GRANDE DIXENCE Dénivelé: 846 m (montée), 1254 m (descente). Difficulté: 4/6. Durée: 6 h 30. «Une randonnée assez engagée avec 3 lacs et un petit névé: 1 cabane avec nid douillet et bons petits plats et 1 refuge avec une ambiance de haute montagne.»
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