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Par Mireille Descombes - Mis en ligne le 19.09.2012 à 14:25 |
Pour le grand public, pas de doute, Edgar Degas (1834-1917) est d’abord le peintre des danseuses. De son vivant déjà, l’étiquette lui collait à la peau. L’artiste ne la réfutait pas, mais précisait au marchand d’art Ambroise Vollard: «On m’appelle le peintre des danseuses, on ne comprend pas que la danse a été pour moi un prétexte à peindre de jolies étoffes et à rendre le mouvement.» De cette vérité-là, le public jugera prochainement à la Fondation Beyeler à Riehen. L’institution bâloise se penche en effet sur l’œuvre tardif du peintre et, tout naturellement, ses petites ballerines aux gracieux tutus y sont en bonne place (lire encadré). Ces tableaux, parfois à la limite de l’abstraction, font les délices des amateurs d’art. Mais que représentent-ils pour les danseurs contemporains? Nous avons posé la question au chorégraphe lausannois Philippe Saire qui, à l’issue d’une répétition de son prochain spectacle, La nuit transfigurée, s’est penché avec nous sur quelques tableaux de l’exposition. Et notamment sur le magnifique pastel Danseuses, décor de paysage de la fin des années 1890. ¬«La nuit transfigurée» sera présentée les 2 et 4 novembre à l’Opéra de Lausanne, puis les 9 et 10 janvier au Théâtre Forum Meyrin dans sa version orchestrale, avec la Camerata de Lausanne dirigée par Pierre Amoyal. Version avec enregistrement les 13, 14, 16, 17 et 18 novembre au Théâtre Sévelin 36 à Lausanne. www.philippesaire.ch Les arts plastiques jouent un rôle très important dans ma vie et dans mon travail de chorégraphe. Mon dernier spectacle notamment, Black out, était très lié à cet univers-là, à la problématique du dessin, à la thématique du noir et blanc. Avec ma compagnie, il m’est par ailleurs arrivé de danser dans des galeries, et nous sommes même intervenus à la Fondation Beyeler, lors d’une exposition consacrée à Ellsworth Kelly. Parallèlement, autant que possible, je suis attentivement l’actualité des manifestations d’art contemporain, en particulier je ne manque jamais la Biennale de Venise. Degas, au premier abord, me touche moins. En tout cas, les œuvres du début. Peut-être parce que je viens d’une formation contemporaine et non classique. En simplifiant grossièrement, je dirai aussi qu’elles véhiculent de la danse une vision un peu mièvre et convenue, avec des jeunes filles en fleur en train de nouer leurs chaussons ou de faire des étirements. Sans parler de l’imagerie de la danseuse facile aux poses lascives que viennent reluquer les messieurs en haut-de-forme. Toute une époque, mais qui n’est pas si lointaine. En revanche votre tableau, ce tableau, je le trouve magnifique. Il m’intéresse d’autant plus que je suis très sensible au travail des bras. Oui, plus je regarde ce pastel, et plus j’ai l’impression que l’élément dansé se réduit quasiment aux bras, et un peu au buste. Comme si le peintre avait recherché l’essence du mouvement, essayé de montrer d’où il part. Quand il m’arrive de prendre un crayon – sans aucune prétention – c’est justement dans ce but-là: retrouver la mémoire physique du corps en dessinant.
«LA DANSE CONTEMPORAINE ADMET DAVANTAGE LA CONDITION HUMAINE, ELLE LAISSE VOIR L’EFFORT.»Philippe Saire
J’aime aussi beaucoup la radicalité de cette œuvre. Les tissus se métamorphosent en taches de couleur. On n’est pas très loin de l’abstraction. Du coup, le mouvement est traduit essentiellement par la peau, les éléments nus. Le reste devient quasiment paysage. Si l’on regarde ces danseuses, on constate aussi qu’elles se ressemblent beaucoup et qu’elles ont toutes le même gabarit. Elles sont clairement rondes par rapport aux critères actuels. Aujourd’hui, ce seraient de grosses danseuses, elles ne passeraient pas les concours. Mais quelle sensualité, quelle volupté! A l’évidence, Degas adore les tutus. Et je le comprends. Je trouve moi aussi cela très beau. A certaines époques, le tissu a été utilisé en danse pour prolonger le mouvement. Le tutu, lui, ne prolonge pas, il donne un flou aérien qui correspond à la nature même du classique, à son travail sur l’élévation, son refus de la pesanteur. Les pointes sont aussi faites pour cela. Grâce à elles, la partie qui touche le sol devient vraiment minime. La danse contemporaine admet davantage la condition humaine, elle ne nie pas le poids, et laisse voir l’effort. Personnellement, comme Degas dans ce pastel, j’aime aussi la dynamique du trio et je me méfie de l’unisson, de l’uniforme. Ces trois danseuses ne font pas les choses tout à fait de la même manière, il y a des décalés, et cela me plaît bien. J’estime plus intéressant de trouver d’autres manières d’être ensemble. On a l’impression que Degas est sensible aux particularités de chacune. Il est sensible à la vie.
FONDATION BEYELERUn Degas très moderneInutile de présenter tout Degas (1834-1917), le grand public connaît suffisamment les grandes lignes de sa démarche. La Fondation Beyeler a donc choisi cet automne de se focaliser sur l’œuvre tardif du peintre français, soit les années 1886 à 1912 environ. Au menu, quelque 150 œuvres où l’on retrouve ses thèmes favoris (danseuses, nus féminins, jockeys et chevaux de course, paysages et portraits) et où figurent les nombreuses techniques qu’il a utilisées et parfois combinées: peinture, pastel, dessin, gravure, sculpture et photographie. Laissant de côté les premières années, les noirs et blancs très «manétiens» et la période impressionniste, l’exposition nous donne rendez-vous avec un Degas à l’apogée de sa carrière et de sa liberté créatrice. Alors que tragiquement sa vue décline, ses coloris se font plus que jamais somptueux. Prenant ses distances avec le réel sans pour autant négliger la structure formelle, il multiplie les ruptures spatiales, les compositions asymétriques, les points de vue et les cadrages insolites. Qu’il s’agisse de danseuses, de femmes à leur toilette ou de paysages, c’est avec une même fougue qu’il dissout les tissus des tutus, fait vibrer les corps ou poudroyer les pierres. MD Riehen/Bâle, Fondation Beyeler. Du 30 septembre au 27 janvier 2013, tous les jours 10 h-18 h, me jusqu’à 20 h. |









