L’hypocrisie a son Tartuffe, l’ambition son Rastignac et la bêtise ses Bouvard et Pécuchet. Mais on a beau chercher, on ne voit pas quel grand personnage littéraire incarne la timidité. Certes le Julien Sorel de Stendhal était un peu timide, l’Adolphe de Benjamin Constant l’était aussi, mais cela reste chez eux un trait secondaire: sans doute parce qu’il est toujours dévoré par le désir de s’effacer, de disparaître, le timide n’a-t-il pas su jouer des coudes pour s’inviter au banquet de la littérature.
C’est ce qui rend le livre de Philippe Vilain précieux. Sa Confession d’un timide ne comble pas ce vide, mais le sonde, l’interroge. Comment se fait-il que les écrivains, comme les philosophes, abandonnent cet immense territoire aux thérapeutes ou aux marchands de «positive thinking» qui promeuvent le nouvel idéal du bonheur: la communication sans entraves et frénétique, comme une partouze. La timidité figure dans la liste des 350 troubles mentaux que répertorie le DSM (Diagnostic and Statistical Manual of Mental Disorders). On voudrait donc qu’elle soit une maladie. Certains psychiatres en parlent comme d’une «épidémie invisible» qu’il s’agirait d’éradiquer.
Ecrivain, Philippe Vilain saisit ce qui échappe à ces discours normatifs sur la timidité. Sa nature paradoxale. Ses apparences trompeuses. Sa composition instable, dans laquelle entrent beaucoup de craintes et de souffrances, le sentiment de n’être rien comme le désir d’être un autre, mais aussi une forme d’attachement à son tourment: mêlant habilement la confession et la réflexion, le livre de Philippe Vilain conclut que la timidité peut être «un merveilleux malheur».
Rougeurs et tremblements. L’auteur sait de quoi il parle. La Confession d’un timide raconte la drôle de vie commune qu’impose cette compagne étouffante. La timidité le fait rougir, transpirer, trembler, bafouiller, travestir son nom dont il a honte, inventer des mensonges abracadabrantesques dont il ne sait plus comment se dépêtrer dans le seul et modeste but de se soustraire à une invitation à dîner.
Philippe Vilain se montre à la fois précis, clinique, et touchant sans chercher à attendrir. Comme lorsqu’il évoque sobrement la scène primitive de sa timidité qui s’est déroulée dans les vapeurs éthyliques d’un café ouvrier: enfant, il a vu son père monter sur une table, à la suite d’un pari perdu, et ôter un à un ses vêtements devant une clientèle hilare. Il se rappelle l’humiliation cuisante, la pudeur bafouée, la honte de ce père ivre et nu. Et il démêle les rapports que la timidité entretient avec ces notions qui lui sont contiguës.
Mais Philippe Vilain n’en veut pas à cette maîtresse tyrannique. Sans elle, il ne serait sans doute pas l’écrivain qu’il est devenu. A défaut d’en avoir tiré une éthique, il lui doit cette esthétique de la forme brève et retenue qu’il met en œuvre dans ses romans: «La prose timide est une poétique du silence.» Il paie sa dette par un timide éloge: «Il est probable que la timidité, en confrontant aux obstacles, en affûtant sans cesse la volonté, rende audacieux, défiant et ambitieux.»
On ne saurait adresser qu’un minuscule reproche à ce livre remarquable: de ne pas mentionner le nom de Jean-Jacques Rousseau parmi les pionniers qui ont regardé en eux-mêmes pour saisir la timidité. Citoyen genevois, Rousseau était d’une ville qui abrita d’autres grands timides comme Calvin et Amiel. Avec de telles références, Genève a de quoi prétendre au titre de capitale mondiale de la timidité et Philippe Vilain pourrait songer à quitter la France pour s’y établir.
Confession d’un timide. De Philippe Vilain. Grasset, 191 p.
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