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Par Luc Debraine - Mis en ligne le 03.10.2012 à 13:29 |
C’est un projet si déraisonnable qu’il en devient d’une extrême sagesse, montrant le meilleur de l’Amérique: son audace, son esprit entrepreneurial, sa foi dans l’avenir. Il s’adresse même à un futur dans lequel les Etats-Unis n’existeront sans doute plus: dans 10 000 ans! Une telle idée, une telle utopie ne pouvait naître qu’en Californie. L’Etat-apogée du consumérisme, du toutjetable, du superficiel et du court terme, mais aussi des valeurs opposées. Celles qui mettront bientôt en mouvement l’Horloge du long maintenant. A la source du projet, un informaticien surdoué, aujourd’hui quinquagénaire: Danny Hillis. Le découvreur du parallélisme massif, le principe qui organise le fonctionnement simultané de milliers de microprocesseurs, à la nanoseconde près. Or, Hillis est passé dans les années 90 de l’ordinateur le plus rapide du monde au plus lent. Dans un papier publié à l’époque par le magazine Wired, il a posé le principe d’une monumentale horloge mécanique capable de fonctionner pendant dix siècles. Histoire d’encourager la pensée à long terme. Un peu comme les bâtisseurs du New College d’Oxford au XVe siècle: ils avaient pris la précaution de planter des chênes pour que les poutraisons puissent être changées quatre ou cinq siècles plus tard. Un peu, aussi, comme les malheureux premiers habitants des Etats-Unis, les Indiens, dont la vision s’étendait sur six ou sept générations, avec une question à la clé: «Quelle influence auront mes actions sur mes arrière-arrière-arrière-petits-enfants?» Ironie: la vision de Danny Hillis a mis du temps à se concrétiser. Certes, le projet a vite reçu des appuis de poids. Comme le biologiste Stewart Brand, un penseur influent qui a encouragé la NASA dans les années 60 à publier la première photo de la Terre vue de l’espace, une image qui allait éveiller les consciences environnementales. Brian Eno a forgé le terme du «Long maintenant»: le musicien a conçu les sonneries quotidiennes de la grande horloge, toutes différentes les unes des autres sur une période de 3 650 000 jours, ou 10 000 ans. Le réalisateur David Lynch a également soutenu l’idée.
«C’EST LE PROJET LE PLUS SAGE QUE J’AI JAMAIS SOUTENU.»Jeff Bezos, fondateur et patron d’Amazon
La Long Now Foundation a été créée en 1996 à San Francisco. Un premier petit prototype, aujourd’hui exposé au Musée des sciences de Londres, a été réalisé en 1999. D’après les plans de Danny Hillis, devenu entre-temps expert en poids, balancier, régulateur, échappement, cabestan ou ce qui s’appelle en anglais les Geneva wheels, ou croix de Malte, ces dispositifs mécaniques qui transforment un mouvement de rotation continu en rotation saccadée. Mais l’entrepreneur qui a mis toute la mécanique en mouvement est Jeff Bezos, le créateur et patron d’Amazon, le géant du commerce sur l’internet. L’entrepreneur a beau avoir mis 0,3% de sa fortune dans le projet, ce qui représente tout de même 42 millions de dollars, il y croit dur comme la céramique, le titane et l’acier inoxydable type 316 de la future horloge. Tout d’abord parce que personne d’autre que lui n’aurait l’idée – et la trempe – de financer une telle folie («En réalité le projet le plus sage que j’ai jamais soutenu», aime-t-il répéter). Et parce que dès la création d’Amazon, il encourageait ses collaborateurs à se projeter loin en avant: «Notre emphase sur le long terme nous permet de prendre des décisions et de peser les enjeux différemment que les autres compagnies» (extrait de la première lettre de Jeff Bezos à ses actionnaires en 1997). Pour lui, le temps long est le levier qui permet aux êtres humains d’accomplir «des choses qu’ils auraient été incapables d’accomplir autrement». Jeff Bezos a mis à disposition de la Fondation Long Now une montagne de son gigantesque ranch au Texas. La propriété accueille également le site ultrasecret de Blue Origin, le projet spatial du PDG d’Amazon (des fusées capables de décoller et d’atterrir verticalement, comme dans On a marché sur la Lune de Tintin). Les travaux d’excavation de la montagne, à 500 mètres au-dessus de la plaine désertique, ont commencé l’an dernier. L’horloge, haute d’une soixantaine de mètres, sera suspendue dans un puits d’un diamètre de 4 mètres creusé dans la roche calcaire. Climat sec, peu de risque sismique, température stable dans la montagne-écrin, autant d’atouts pour la conservation longue du mécanisme lent. Le pendule long de deux mètres, à la période de dix secondes, et l’échappement seront isolés de la poussière par un verre de quartz. Les visiteurs pourront accéder à l’horloge par une porte aménagée au pied de la montagne. Un escalier creusé à même la roche leur permettra de découvrir l’ensemble du gardetemps, et de le remonter grâce à un cabestan. Même si aucun humain ne se présente pendant des dizaines d’années, l’horloge gardera l’heure exacte. Elle se synchronisera chaque jour sur le passage du soleil au méridien et tirera son énergie des différences de température à son sommet, seule partie visible de la patiente machine. Là, protégé par un verre saphir, un cadran montrera les millénaires, les siècles, les années et les heures. La précision de l’horloge sera d’une demijournée sur 10 000 ans. Sa simplicité mécanique et sa fonction primordiale, mesurer la durée, devraient assurer sa compréhension, son entretien et son respect au cours des âges. Pour autant que les générations à venir s’intéressent à cette mécanique philosophique pensée par quelques individus optimistes au début du XXIe siècle. Le calendrier a été l’un des premiers acquis culturels, l’intérêt pour la mesure du temps n’a pas quitté l’être humain depuis des millénaires, mais qu’en sera-t-il dans dix mille ans? Selon la fondation de San Francisco, l’horloge monumentale devrait fonctionner dans «quelques années», sans plus de précision. Une autre horloge pourrait prendre place dans une montagne du Nevada déjà acquise par la fondation, sous des pins qui peuvent vivre jusqu’à 5000 ans. L’Institut Smithsonian, à Washington, est prêt à en acceuillir une troisième, pour peu que son financement soit assuré. Danny Hillis aimerait publier ses plans en open source, pour que chacun puisse s’en emparer et fabriquer une horloge du Long maintenant où bon lui semble. A quand un tel symbole de la vison à long terme au pays de l’horlogerie? «L’Horloge du long maintenant». De Stewart Brand. Ed. Tristram. www.longnow.org |









