Combats de lutteurs ou de reines, percement du Gothard, soldats-Rambo en action, mises en scène campagnardes de l’UDC, fêtes folkloriques, scènes de chasse, festival de cor des Alpes, montagnards barbus... Les jurés du récent concours Swiss Press Photo ont été étonnés du nombre de reportages patriotes qui leur ont été soumis.
«IL Y A ENCORE UNE DIMENSION POLITIQUE À CES IMAGES, MAIS ELLE EST FAIBLE ET NAÏVE.» Peter Pfrunder, directeur de la Fondation suisse pour la photographie
A se demander si le choix de récompenser au final un sujet international (le récit de Christian Lutz sur le Nigeria) n’a pas été encouragé par cette inflation d’images à croix blanche et à edelweiss.
Ils ne sont pas les seuls à faire le constat identitaire. Directrice du festival de photographie de montagne Alt. +1000 à Rossinière, Nathalie Herschdorfer a remarqué elle aussi une profusion de thèmes patriotiques dans les dossiers qu’elle a récemment reçus.
Peter Pfrunder, directeur à Winterthour de la Fondation suisse pour la photographie, observe le même phénomène, tout en l’élargissant au cinéma documentaire, aux musiques folkloriques, aux joutes sportives traditionnelles, voire à la littérature.
Combats de Reines. Il aurait pu ajouter la télévision: jamais la TSR n’avait accordé autant d’heures et de caméras à la retransmission des combats de reines en Valais que les 7 et 8 mai derniers. Mais pourquoi ces regards tournés avec autant d’insistance sur l’intérieur, le terroir, l’authentique, l’origine, la patrie?
Une résurgence de la Heimatphotographie d’avant-Seconde Guerre mondiale, celle qui devait «sentir bon la terre», pour reprendre le mot d’ordre de l’Annuaire suisse de la photographie de 1935? Peut-être pas à ce point: «La Heimatphotographie des années 30 était liée à la défense spirituelle de l’avant-guerre, sous l’impulsion du nationalisme et du conservatisme politiques, précise Peter Pfrunder.
Aujourd’hui, la situation est différente. Il y a peut-être encore une dimension politique à ces sujets patriotiques, mais elle est faible et naïve. Les raisons sont plutôt à chercher du côté de la crise d’identité, de la menace de la globalisation, de la nostalgie d’un monde moins complexe, du malaise face aux changements en cours dans le monde.»
Peter Pfrunder ajoute que les photographes suisses s’inquiètent d’une nature menacée par une urbanisation rapide, à l’appétit insatiable. Bertrand Theubet, le réalisateur des émissions de la TSR sur les combats de reines, le dit à sa manière: «Il y a dans cette lutte ville-campagne un sentiment d’urgence par rapport à ce que le terroir peut encore nous donner. Les caméras ont aussi pour mission de mémoriser cette réalité qui est en train de nous échapper.»
Matthieu Gafsou, qui expose actuellement ses images des Alpes à la galerie Coalmine de Winterthour, avant le Festival Alt. +1000 cet été, s’intéresse également à ce phénomène d’époque: «La montagne suisse, c’est aussi un processus historique qui a abouti au tourisme de masse.
Cette désacralisation est au centre de mes photos. Mais je suis aussi intéressé par le pari de mieux regarder ce qui est devant moi. Partir au loin pour rendre compte du monde, plaquer son jugement sur une situation dont on ne sait rien ou presque, cela passe aujourd’hui moins bien. La vraie difficulté, c’est la proximité.»
Andri Pol, photographe alémanique qui travaille sur la représentation de l’identité suisse (voir son récent livre «Gruezi»), partage le même point de vue: «Pour moi, la culture suisse est aussi étrange que celle du Bhoutan. Elle est si complexe et ambiguë. Je m’efforce donc de mieux la comprendre.»
«QUI PUBLIE, QUI MONTRE ENCORE DES PHOTOS CRITIQUES AUJOURD’HUI? PLUS PERSONNE N’EN VEUT.» Michael von Graffenried, photographe
Anne Golaz, 27 ans, qui a documenté le monde de la chasse pour l’Enquête photographique fribourgeoise en 2010, est aussi en quête de proximité: «Ma génération est en mal de valeurs identitaires: on a besoin de savoir d’où on vient, surtout quand le monde est à portée de main.
Il y a actuellement un engouement pour la nature sauvage, qui est incroyablement idéalisée, consommée et abusée. C’est une recherche d’authenticité. Dans le cas de la chasse, il y a aussi la dimension du groupe, du clan, du territoire proche, du désir d’appartenance.»
Refus du réel. Appartenance? «L’intérêt pour les combats de reines, la musique populaire ou la lutte montre que les gens ont besoin de se réunir autour de projets communs, poursuit Bertrand Theubet à la TSR. Mais de projets qui visent les fondamentaux, comme la capacité de se défendre ou sa place dans la communauté. C’est le spectacle de l’essentiel.»
Toutefois ce spectacle si positif, si élogieux, si rassurant, ne manque-t-il pas de dimension critique, contestatrice, voire subversive? Ou est passée la génération des Luc Chessex, Simone Oppliger ou Michael von Graffenried, qui n’hésitaient pas il y a trente ans à tirer un portrait moins flatteur des valeurs helvétiques?
«Eh bien c’est fini, s’énerve Michael von Graffenried. Qui publie, qui montre encore des photos critiques aujourd’hui? Plus personne n’en veut. Notre époque, c’est le refus du réel. C’est l’envie de rêver devant de belles photos de combats de reines, comme en a reçu le concours Swiss Press Photo. C’est inquiétant pour la photographie, dont le but est tout de même de nous agiter la réalité sous le nez, non?»
Tout se passe comme si nous avions aujourd’hui besoin de représentations idéales, presque sédatives de la Suisse. L’exposition Hans Steiner au Musée de l’Elysée de Lausanne fournit ces clichés tranquillisants à foison. Le photojournaliste alémanique s’est attaché dans les années 30 et 40 à montrer un pays sain, fort et moderne, alors même que la réalité de son époque – comme la nôtre – était bien plus contrastée.
Halte-là: et si la critique, la distance, l’ironie étaient tout de même à l’œuvre dans les belles images ethnocentriques d’aujourd’hui? «La manière de représenter la réalité patriotique, celle qui est inscrite dans notre conscience collective, évolue de manière subtile, note Romano Zerbini, un des piliers du concours annuel Swiss Photo Award.
Les photographes esthétisent toujours plus leur propos pour nous forcer à remettre en question nos a priori. L’un des nominés de notre concours 2011, Roger Frey, montre des scènes de montagne magnifiques. Trop magnifiques d’ailleurs: l’œil détecte des détails étranges, comme des étoiles qui filent dans le ciel. Les images ont en réalité été prises par nuits de pleine lune avec de très longues poses.
Le photographe nous propose donc un nouveau regard sur l’une des bases permanentes de notre identité: la montagne. Comme d’autres artistes aujourd’hui, il subvertit les signes identitaires de notre culture dans un but de démystification. L’intéressant est que le procédé employé est l’esthétisation. Les images actuelles de notre pays sont trop belles pour être patriotiques!»
«Swiss Press Photo 2011». Exposition au Musée national suisse, Zurich, du 6 mai au 17 juillet. www.musee-suisse.ch «Swiss Photo Award, ewz.selection». Exposition du 20 au 29 mai à l’ewz-Unterwerk Selnau, Zurich. www.ewzselection.ch
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