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Par Luc Debraine - Mis en ligne le 24.10.2012 à 12:59 |
David Douglas Duncan n’a jamais su pourquoi Pablo Picasso l’appelait «Ismaël». Lui appelait le peintre «Maestro». C’était au moins clair. Ses collègues photographes le désignaient sous ses initiales, «DDD». Là aussi, c’était limpide. Mais «Ismaël»? Peut-être que Picasso, ce voyant, avait senti que le photographe vivrait très vieux, à l’exemple du personnage biblique. La supputation fait aujourd’hui rire David Douglas Duncan, alerte malgré l’approche de ses 97 ans. La mémoire intacte, DDD se souvient à merveille de la quinzaine d’années où il a eu le privilège de toujours trouver porte ouverte à la «Californie», la villa cannoise du «Maestro». Il en a tiré des milliers d’images, parmi les meilleures d’un génie qui aimait la photo et tout autant être photographié, mais seulement par les meilleurs: Man Ray, Brassaï, Willy Ronis, Lucien Clergue, Henri Cartier-Bresson, Robert Doisneau. Et David Douglas Duncan, dont une sélection de photographies forme une passionnante exposition itinérante qui, après Malaga, Münster et Roubaix, s’arrête au Musée d’art et d’histoire de Genève dès le 30 octobre. Le musée fait dialoguer les 150 images de DDD avec autant d’œuvres de Picasso, des tableaux, sculptures, céramiques, dessins et gravures. Parmi ces originaux, le fameux Baigneurs à la Garoupe, peint en une nuit de l’été 1957 devant l’objectif de Duncan. Ce tableau majeur de Picasso a été naguère offert au Musée d’art et d’histoire par sa petite-fille Marina.
«ISMAËL! EST-CE QUE JE TE DEMANDE COMMENT PEINDRE?»Picasso à Duncan
A l’été 1957, Duncan connaît Picasso depuis plus d’une année. Le reporter du magazine Life s’était invité à la «Californie» entre deux reportages, en particulier à Moscou où il photographie les trésors du Kremlin. Il avait apporté une bague frappée d’un coq à Picasso, qui attendait Duncan dans son bain. Dans l’instant, le courant passe entre les deux hommes: «C’est simplement l’histoire de deux types qui se rencontrent et deviennent amis, note Duncan avec sa modestie habituelle. A l’époque, j’étais suroccupé. Je ne savais pas à quoi m’attendre en passant à la «Californie». Je voulais juste dire «hello» à Picasso comme l’avait fait Robert Capa, prendre quelques photos, puis repartir. Mais cela a duré dix-sept ans...» Duncan a pour lui son allure d’Américain tranquille, aussi élancé qu’élégant, et surtout sa réputation. Né en janvier 1916 à Kansas City, DDD s’engage comme photographe dans le corps des Marines pendant la guerre du Pacifique, où il suit la guérilla des Fidjiens contre l’occupant japonais, participe à la bataille d’Okinawa et assiste à la capitulation de l’empire à bord de l’USS Missouri. Duncan veut ensuite entrer au National Geographic, mais c’est le magazine Life qui l’embauche, pour notamment l’envoyer sur le front de Corée. Ses images de combat, ses portraits de GI hagards au creux de l’hiver incarnent aujourd’hui à elles seules la guerre de Corée. Duncan couvre ensuite le Viêtnam, en revenant révolté par l’incurie américaine sur place (son livre I protest!, vendu à l’époque 1 dollar, s’est écoulé à 250 000 exemplaires). Au moment de sa rencontre avec Picasso, Duncan est au faîte de sa gloire, globe-trottant d’Afghanistan en Union soviétique. A la fin des années 50, le peintre espagnol, soucieux de documenter son travail, lui confie une mission à haute responsabilité: photographier en couleur les peintures qu’il garde par-devers lui, interdites au regard des autres. Ce sont «Les Picasso de Picasso», centaines de chefs-d’œuvre inédits que Duncan reproduit à grand soin, s’appuyant sur le savoir-faire suisse. Il demande à la marque Alpa, à Ballaigues (VD), de lui fabriquer un appareil spé-cial, fait développer ses pellicules au laboratoire Kodak de Renens et réalise un livre devenu légendaire chez Edita à Lausanne. Duncan a au total conçu une dizaine d’ouvrages sur son travail avec Picasso, l’artiste à l’œuvre autant que l’homme en famille. «Il me faisait confiance, se remémore le photographe dans sa maison des hauts de Cannes, où il s’est établi en 1962 suite à ses rencontres avec Picasso. Je me gardais de le déranger pendant qu’il travaillait. J’utilisais des obturateurs silencieux. Chacun était à sa place. Un jour, je lui ai montré une planche-contact de mes photos pour qu’il en choisisse une. Il s’est écrié: “Ismaël, est-ce que je te demande comment peindre?” Je n’étais pas un artiste et je parlais peu: c’est ce qui lui plaisait.» Genève. «Picasso à l’œuvre. Dans l’objectif de David Douglas Ducan». Musée d’art d’histoire, du 30 octobre 2012 au 3 février 2013. www.ville-ge.ch/mah |









