L'Hebdo;
2003-03-13 Sécurité routière Piétons: le jeu de massacre
n 36% des accidents mortels ont lieu sur les passages cloutés.
n Sophie, 11 ans, est morte à deux mètres du trottoir. Ses parents témoignent.
n Pédiatre à Genève, Olivier Duperrex dénonce une prévention encore balbutiante.
Textes: Béatrice Schaad Photos: Christophe Chammartin/REZO
Le 13 janvier 2003, une femme est renversée en traversant la rue sur un passage piétons. Projetée en l'air, elle décède le lendemain. Quelques semaines plus tôt, un homme est catapulté à 17 mètres; il meurt sur place. Un autre est happé par le bus; il expire en arrivant à l'hôpital. Cette petite fille était à un souffle du trottoir lorsqu'une GTI l'a renversée et tuée. Un autre, 77 ans, est mort sur le coup. Recenser les personnes décédées sur un passage piétons s'avère terrifiant. Les chiffres sont accablants: 36% des piétons tués l'ont été sur un passage. Et 40% des blessures, graves ou superficielles, sont provoquées sur ces fameuses lignes jaunes pourtant censées constituer un rempart contre le danger.
Aujourd'hui, un piéton qui traverse sur les clous a quinze fois plus de risques de mourir que le passager d'une voiture assis à la «place du mort». A titre de comparaison, l'espérance de vie du piéton est de 30 ans, contre 80 pour le passager d'un avion. Vous pensiez que les passages cloutés étaient un gage de sécurité? Ce n'est plus le cas.
Par-delà les accidents, il faut encore relever, indice inquiétant, tous ces accrochages quotidiens, tous ces piétons qui voient foncer sur eux des bolides les forçant à s'écarter précipitamment.
Aux abords des passages règne une atmosphère de guerre ouverte: les bras d'honneur se dressent, les insultes fusent. «Toi, tu es con tous les jours ou c'est juste aujourd'hui?», «Reste sur ton trottoir espèce de greluche à poil ras!» Coup de sac à main balancé sur le pare-brise. Coup de pied dans la portière de cette Mercedes qui vient de couper la priorité à la belle-mère, non pas pour lui prouver qu'on est un gendre idéal mais juste pour rappeler à l'ordre un chauffard de plus. Et cet affolé qui vient de heurter un piéton, mais qui commence par vérifier son pare-choc plutôt que le tibia du blessé...
Un goût de corrida
Auteur d'une importante étude sur la prévention des piétons, Olivier Duperrex, pédiatre et maître-assistant à l'Institut de médecine sociale et préventive à Genève, parle d'une véritable «épidémie» notamment dans les pays en voie de développement. Dans le monde, chaque année, 280000 enfants et 210000 personnes âgées sont tués par une voiture. Si le nombre d'accidentés a nettement diminué depuis 1980 («moins toutefois que le nombre de morts occupant une voiture», note Olivier Duperrex) et si cet effort peut être salué compte tenu du doublement du parc automobile, la situation actuelle reste inquiétante: 2707 piétons ont été accidentés en Suisse en 2001; une centaine sont morts, dont 37 sur des passages.
Pourquoi les chiffres connaissent-ils ces dernières années des pics spectaculaires (50 personnes décédées en 1988)? D'abord, le piéton est le plus vulnérable des usagers de la route. En cas d'accident, ses chances de survie sont deux fois moindres que celles d'un motard, explique Olivier Duperrex. Ensuite, la loi. Modifiée en 1994, elle n'oblige plus le passant à faire signe lorsqu'il va traverser: «Il sent qu'il a le droit pour lui, note le pédiatre genevois. Ça le rend probablement plus hardi et parfois peut-être trop.» D'où cette ambiance de corrida: le piéton avance et le chauffeur n'entend pas céder à cet individu un peu trop sûr de lui. Curieux jeu de rôle. Qui peut déboucher sur des sommets de l'absurde: à Lausanne, rue Centrale, un conducteur grille la priorité à un marcheur. Quelques minutes plus tard, devenu piéton lui-même, le goujat lève le poing contre une voiture qui vient de le forcer à se réfugier sur le trottoir. Comme aurait ironisé PierreDac, le piéton est un automobiliste qui vient de parquer sa voiture et réciproquement...
Le nombre toujours important d'accidents mortels est aussi à mettre sur le compte d'une législation trop lâche et incohérente. Que penser de ce chauffeur qui, le 2 avril 1999, renverse et tue Sophie (lire témoignage page 70) et se voit acquitté, alors qu'il est condamné quelques mois plus tard pour avoir abîmé un poteau en conduisant en état d'ébriété? Même problème au niveau européen, note Olivier Duperrex: «En Angleterre, il y a plus de risques d'être condamné pour avoir volé un CD que pour avoir écrasé un piéton.»
La législation ne travaille pas de pair avec la prévention. Les parents de Sophie réclament aujourd'hui, à défaut de voir enfermer celui par qui la mort de leur fille est arrivée, un système d'éducation qui contraindrait le chauffeur à suivre des programmes de prévention. «Face à une classe d'apprentis conducteurs, un homme qui a tué un enfant est certainement plus convaincant que n'importe quel policier.»
A la tête de la Fédération européenne des victimes de la route, Marcel Haegi préconise qu'on punisse les chauffards avant qu'ils ne tuent. Faire galoper un piéton parce qu'on refuse de ralentir devant un passage ou le forcer à se réfugier sur le trottoir devrait aussi être des attitudes punissables. «Appliquer des sanctions uniquement lorsque le piéton est touché, c'est à mon avis saisir le problème beaucoup trop tard. Ce que nous réclamons c'est plus de contrôles avec des sanctions plus réduites.»
Coup de frein de l'industrie
La dernière cause de l'hécatombe piétonnière, c'est la résistance de l'industrie automobile à développer des voitures moins dangereuses. Si les pare-buffles des 4x4 ont récemment été supprimés, si l'on voit progressivement disparaître des capots les «bouchons de radiateur» comme le sigle de Mercedes ou le Spirit of Ecstasy de Rolls Royce, toutes les autres propositions émanant des associations de défense des piétons ont été systématiquement refusées. L'airbag appliqué sur le pare-choc a éveillé les plus fortes résistances. «Pour les fabricants d'autos, l'avant c'est un peu le visage de la voiture, son prestige. Modifier le capot, c'est donc modifier les ventes», dit Marcel Haegi. L'association des fabricants d'automobiles assure que sa résistance «n'est pas d'ordre esthétique» mais considère cette solution comme «pas très réaliste»; elle a toutefois promis de reconsidérer la question d'ici à dix ans. «A raison de 4000 piétons et cyclistes tués en Europe chaque année, cela fait 40 000 morts que l'on ne se sera pas donné les moyens d'éviter», calcule Marcel Haegi. Pressée par la Commission européenne, l'Association européenne des fabricants de voitures travaille à créer des matériaux plus doux pour les capots et à donner des angles moins agressifs aux carrosseries afin d'amortir les chocs. Mais comme le dénoncent les associations européennes de défense des victimes, «c'est hâte-toi lentement. Les directives ne contiennent pas grand-chose. Seuls les lobbies automobiles ont été consultés par la Commission européenne. Dans le langage courant, on appelle ça un déficit démocratique», s'insurge-t-on au sein de la plus importante association européenne de défense des victimes. Reste aussi à modifier la construction des passage seux-mêmes, à mieux les éclairer, à créer des zones protégées au centre, travaux dont on commence enfin à comprendre l'enjeu au niveau fédéral.
Même s'ils peuvent faire baisser sensiblement le nombre de morts, ces changements resteront dérisoires tant que «piétons et conducteurs n'auront pas rétabli une forme de respect qui passe par un contact visuel au moment de traverser», note Olivier Duperrex. Juste pour donner tort au chansonnier français Jean Rigaux: «Il n'y a plus que deux sortes de piétons: les rapides et les morts.»
B. S.
L'espérance de vie du piéton est de 30 ans, celui du passager d'un avion de 80.
Un piéton qui traverse sur les clous a quinze fois plus de risques de mourir que le passager d'une voiture assis à la «place du mort».
«Arrêtons de blâmer la victime»
Olivier Duperrex, pédiatre genevois et auteur d'un article remarqué sur l'efficacité de l'éducation routière pour prévenir les traumatismes chez les piétons dans le prestigieux «British Medical Journal», aime débusquer dans les faits divers les tics de langage. «On lit trop souvent après un accident que le piéton s'est élancé sur la chaussée. Sortons de l'ère du blâme de la victime. Au lieu de focaliser sur cette seule responsabilité, on devrait faire de la prévention qui implique l'individu et la collectivité», dit-il.
Lui qui a fait son premier stage à l'Hôpital du Samaritain à Vevey et sa thèse sur l'épidémiologie des accidents chez l'enfant situe à peu près à cette époque et à des souvenirs douloureux de blessés qu'il est allé secourir sur la route son goût pour la prévention. «Cela m'a donné envie de travailler en amont.» Son étude - la plus exhaustive du genre, puisqu'il a répertorié 674 recherches d'Australie au Japon en passant par le Cameroun ou l'Allemagne portant sur le comportement des piétons - révèle que malgré des statistiques alarmantes le piéton est encore le parent pauvre de la prévention. Elle montre que l'éducation des enfants peut changer leur comportement au moment de traverser la route, mais que l'effet bénéfique s'atténue rapidement après les séances. De plus, aucun programme destiné aux personnes âgées n'a été évalué de manière rigoureuse. Elle révèle surtout qu'il n'existe encore aucune recherche qui établisse l'effet de la prévention par l'éducation sur le nombre de piétons blessés ou même tués (!) pas plus que sur la fréquence des accidents. Recherche qui permettrait pourtant de clarifier la pertinence de maintenir, voire de renforcer, l'éducation des piétons comme l'une des lignes d'une prévention, à côté de l'éducation des conducteurs, de modifications de l'environnement et de l'application effective des lois. Preuve, donc, que beaucoup reste à faire.
«Safety Education of pedestrians for injury prevention». BMJ, 2002;324:1129.
OLIVIER DUPERREX
Plus de 2700 piétons accidentés en 2001.
Equiper les pare-chocs d'airbags?
Plus de prévention passe par la modification des passages piétons en y créant des zones protégées au centre.
«Nous sommes morts avec notre fille»
Il y a quatre ans, Sophie, 11 ans était renversée par une voiture et tuée sur un passage piétons. Ses parents témoignent.
Ce 2 avril 1999, que s'est-il passé?
Le père: Sophie est partie au Lunapark. Dans l'après-midi, nous avons vu arriver la petite copine qui l'accompagnait. Elle nous a annoncé que notre fille avait eu un accident. Elle venait de se faire renverser alors qu'elle traversait sur un passage piétons. Ensuite, tout est allé très vite, Sophie est tombée dans le coma. Elle est décédée le lendemain. Elle avait 11 ans. Il y a 47 mois de cela. A la fin mars, elle aurait eu 15 ans.
Quatre ans après, que ressentez-vous?
La mère: J'ai le sentiment d'être morte ce jour-là avec ma fille sur ce passage piétons. Je n'ai plus envie de rien, chaque anniversaire n'en est plus un, c'est une épreuve. Je ne peux plus donner de tendresse à ma famille et à mes trois autres enfants, je n'ose pas lâcher la main de mon fils - qui a pourtant 12 ans - avant de traverser une route, je n'ose plus rire ou si je le fais, c'est avec une culpabilité au fond de moi, les amis avec lesquels je peux échanger sont surtout ceux qui ont traversé une épreuve similaire; bref, ma vie s'est arrêtée à cause d'un homme qui a fauché Sophie sur un passage où tout le monde se croit en principe en sécurité.
Le père: Oui, c'est tout ce qu'on ne dit jamais: à quoi ressemble une vie après un tel choc? J'ai le sentiment que ce conducteur nous a tous un peu tués: ma femme qui ne sera plus jamais la même, nos trois autres enfants qui doivent vivre le deuil de leur soeur et d'une certaine manière de leur mère et de leur père, puisqu'ils ne retrouveront jamais ceux que nous étions avant. Et puis, il faut dire aussi la solitude dans laquelle on tombe ensuite. On prétend que l'on vit dans une société pleine de psys mais nous n'étions absolument pas prêts à affronter une situation pareille et ni l'hôpital, ni la police - à l'exception de deux ambulanciers formidables de la police - ni la justice nous ont vraiment aiguillés sur des aides susceptibles de nous soulager. On peut être très seuls.
Qui était fautif lors de l'accident?
Le père: Au téléphone, la police m'a dit que le conducteur avait démarré au vert, ce qui supposerait que ma fille a traversé au rouge. Mais cela ne l'autorise pas pour autant à tuer en toute impunité.
Que voulez-vous dire?
Le père: Cet homme a été acquitté. Ni amende, ni prison, même avec sursis.
N'est-ce pas normal, si pas fautif?
Le père: Je ne peux accepter qu'il ait été acquitté dans le cas du décès de ma fille et qu'il ait été condamné, lors du même procès (pratiquement trois ans après l'accident) à un mois avec sursis pour avoir conduit en état d'ébriété et abîmé un poteau quelques mois après la mort de Sophie. Que faut-il penser? Que la vie de ma fille vaut moins cher qu'un poteau? Comment croire encore à une forme de justice après cela? C'est tout le système de répression qui manque de logique.
La mère: Pour des parents, l'absence de sentence, quelle qu'elle soit, donne le sentiment que la vie de leur enfant n'a aucun prix. Tout ne se joue pas autour de prison-pas prison. Aux Etats-Unis, les chauffards qui tuent, même s'ils ne sont pas déclarés fautifs sont conduits - dans certains Etats - à la morgue pour y constater les conséquences de leurs actes... un traitement de choc! Sans aller jusque-là, pourquoi n'y aurait-il pas une forme d'éducation à laquelle serait astreint celui qui a renversé un piéton? Il pourrait participer à des programmes de prévention. Si un mois plus tard, ce n'était pas un poteau qui s'était retrouvé face à son capot mais un autre enfant? Que l'on tue en Suisse sans que l'on ait à subir la moindre sanction, c'est inadmissible. Insupportable. Seule la voiture autorise de tels droits.
Que faudrait-il faire pour que de tels drames ne se reproduisent plus?
Le père: Surtout ne pas avoir d'accident une veille de week-end prolongé comme Sophie, la veille de Pâques. J'ironise, mais dans notre cas, toute sorte de questions sont toujours en suspens sur la manière dont l'enquête a été menée: pourquoi le seul témoin cité à comparaître était-il le conducteur lui-même? Pourquoi n'y a-t-il jamais eu d'appel à témoin? Pourquoi la voiture n'a-t-elle jamais été séquestrée? Pourquoi n'y a-t-il pas eu de prise de sang du chauffeur? Pourquoi n'a-t-on pas trouvé de traces de freinage? Pourquoi le rapport de police ne mentionnait-il pas qu'il était borgne? C'est aussi ça, perdre un enfant sur la route: toutes ces questions qui vous hantent.
C'est donc la justice qu'il faudrait réformer?
Le père: Je ne dis pas que c'est une généralité mais dans mon cas, je garderai toute ma vie l'impression que notre fille n'a pas obtenu justice, qu'il n'y a aucune proportionnalité entre le dommage que nous avons subi et l'acte commis par ce chauffeur et que sur la route roule encore et toujours un - ou plusieurs - individu qui a commis une faute irréparable...
La mère: Ma fille a été renversée à deux mètres du trottoir alors qu'elle finissait de traverser. Qu'advient-il des personnes âgées qui marchent lentement et n'ont pas encore atteint l'autre côté de la chaussée, lorsque le feu piétons passe au rouge. Est-on autorisé à les renverser? Je crois que plusieurs catégories de la population doivent être mieux protégées et que certains interdits doivent être posés. Qu'on ne me fasse pas croire par exemple que quelqu'un qui conduit en téléphonant, même avec une main libre ne fait pas courir de risque aux piétons.
Le père: C'est toute une mentalité au volant qu'il faudrait faire évoluer. Réintroduire le respect. Les passages piétons sont des endroits censés être sûrs. Ils ne le sont plus. C'est cela qui est grave.
Propos recueillis par B. S.
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