Pierre Centlivres est un hôte parfait. Il fait visiter les lieux et répond avec sollicitude à la curiosité du visiteur saisi par la beauté de cette demeure patricienne que l’on aperçoit par la fenêtre du train, au moment d’arriver en gare de Neuchâtel. En 1801, la Grande Rochette fut acquise par le général Charles-Daniel de Meuron que le métier des armes avait expédié, loin de son Val-de-Travers natal, vers l’Afrique du Sud et l’empire colonial des Indes. Pierre Centlivres y occupe un appartement avec son épouse Micheline, ethnologue comme lui. Leurs fenêtres donnent sur les toits de la ville, en contrebas, et sur le lac qui se fond dans la lumière blafarde de cette journée hivernale.
Le chemin conduisant à son bureau est tortueux. Au passage, dans un étroit corridor, on s’arrête devant sa «bibliothèque afghane» et il faut se tordre le cou pour en apercevoir le sommet. Ces livres aux teintes souvent passées témoignent de la longue relation, aussi bien scientifique qu’affective, que Pierre Centlivres entretient avec ce pays depuis son premier départ pour Kaboul, en 1964. Depuis lors, il est devenu cet ethnologue très sollicité par les journalistes à chaque fois que l’actualité leur impose de commenter les dernières frasques des talibans. La presse le présente volontiers comme un «spécialiste de l’Afghanistan».
«C’est une expression qui m’agace un peu, avoue Pierre Centlivres. L’Afghanistan occupe beaucoup de place dans ma vie, mais ce n’est pas toute ma vie, et je n’en suis pas un spécialiste. D’abord parce que je suis loin de maîtriser l’Afghanistan dans son ensemble, comme il apparaît dans l’actualité. Mais aussi parce que l’ethnologue ne doit jamais se confondre avec un pays, une tribu ou un thème. Le propre de son approche est au contraire de pouvoir comparer.»
Va-et-vient du regard. Comparer, c’est faire circuler le regard. C’est naviguer entre le dehors et le dedans, entre l’étranger et le familier, entre la société qu’étudie l’ethnologue et celle dont il provient. Au cœur de la démarche ethnologique, il y a ce vaet-vient du regard pour aller au-delà des apparences et pour mieux se connaître en cherchant à connaître les autres: le nouvel ouvrage de Pierre Centlivres s’intitule d’ailleurs A seconde vue, et c’est un titre qui adresse un signe complice au Regard éloigné de Claude Lévi-Strauss.
A seconde vue réunit des textes écrits au cours du dernier quart de siècle, mais l’ensemble constitue beaucoup mieux qu’un simple recueil. On dirait plutôt une sorte d’autoportrait intellectuel. Comme une coupe à travers les multiples activités scientifiques de Pierre Centlivres. Comme un miroir qui le révélerait dans la diversité de ses curiosités: tantôt penché sur l’histoire de l’ethnologie; tantôt aimanté par des sujets contemporains; apparaissant ici en lecteur subtil de Jules Verne; analysant là l’imagerie populaire qui circule à travers le monde islamique d’aujourd’hui... Ces «jets d’encre», comme l’auteur les nomme un peu trop modestement, sont toujours d’une écriture claire, précise et dénuée de jargon. Il y a des textes d’une veine plutôt théorique, comme ceux qui s’interrogent sur la race, la civilisation ou la culture, ces notions dont le destin a croisé celui de l’ethnologie. Et d’autres, plus narratifs, qui font surgir des personnages tout à fait singuliers.
On retient ainsi les portraits sur lesquels s’ouvre le livre. D’abord celui d’Arnold Van Gennep, arrivé de France pour enseigner l’ethnographie à Neuchâtel et qui assura la renommée scientifique de la ville en y organisant un mémorable Congrès d’ethnographie et d’ethnologie en 1914. Mais il fut aussi un homme fantasque, ne payant ni son boucher, ni son propriétaire, et publiant en outre dans La Dépêche de Toulouse une Lettre de Suisse très irritante pour les autorités helvétiques qui vont se débarrasser de lui en l’expulsant.
Ethnologie à la dérive. Pierre Centlivres consacre aussi un texte passionnant à George Montandon, natif de Cortaillod et médecin de formation, qui tenta d’imposer au monde la fumeuse découverte d’un singe anthropoïde américain vers la fin des années 20, avant de travailler pour le Commissariat général aux questions juives sous le régime de Vichy et de finir sa vie abattu par la Résistance en août 1944. George Montandon a incarné «l’ethnologie à la dérive». Son histoire illustre les relations très troubles que cette discipline a pu entretenir avec l’esprit dominateur du colonialisme et les théories de la supériorité raciale.
Mais une ère nouvelle a débuté quand Pierre Centlivres, déjà muni d’une licence en lettres, décide de suivre un enseignement d’ethnologie à l’Université de Neuchâtel au début des années 60. Les livres de Claude Lévi-Strauss font alors souffler un vent printanier et le structuralisme revivifie l’ensemble des sciences humaines: «Claude Lévi-Strauss a exercé sur moi une séduction et une influence profondes, reconnait Pierre Centlivres. Avec lui, l’ethnologie a quitté la description des “peuples sauvages” pour viser quelque chose d’universel.» Très vite, la lecture de Tristes tropiques l’a en outre mis en garde contre les tentations de l’exotisme.
Deux ans en Guinée. A ce climat d’effervescence intellectuelle, il faut ajouter le rôle fondateur qu’a eu pour Pierre Centlivres un séjour en Guinée: «C’était en 1960-61. J’ai passé une année à Conakry, où j’ai enseigné le français et le latin dans un lycée, et une autre année au centre de la Guinée. Ce séjour a stimulé mon intérêt pour la diversité des usages et des façons de vivre. C’était un moment passionnant: j’avais alors le spectacle de la décolonisation qui se jouait devant mes yeux.»
A Neuchâtel, Pierre Centlivres va suivre les cours de Jean Gabus dont il rappelle le rôle phare qu’il a joué en Suisse romande: «C’était un personnage qui donnait des conférences partout et que tout le monde connaissait. Il avait étudié les Eskimos Caribous du Canada et savait construire des igloos.» Après avoir été son élève puis son assistant, il va succéder à Jean Gabus à la tête de l’Institut d’ethnologie à partir de 1974.
Pierre Centlivres serait sans doute devenu un africaniste si Jean Gabus ne l’avait encouragé, en 1964, à accepter un poste de conseiller au Musée national de Kaboul. C’est dans la capitale afghane qu’il va rencontrer une jeune fille aux yeux bleus qui, le temps d’une excursion estivale, avait quitté Téhéran où elle étudiait le persan. Micheline deviendra bientôt sa femme. Ensemble, ils pratiqueront l’ethnologie à quatre mains, méthode méconnue dont Pierre Centlivres souligne les avantages: «Les Afghans se méfient d’un homme seul. En revanche, un couple les rassure. Par ailleurs, Micheline pouvait s’entretenir avec les femmes, ce qui était impossible pour moi.»
Au nombre de ses atouts professionnels, Pierre Centlivres bénéficie aussi d’un sens de l’humour qui est peut-être inséparable du métier d’ethnologue: à force de mettre sa culture à distance, on doit pouvoir prendre du recul sur soi-même. Pierre Centlivres enveloppe ainsi ses propos d’une ironie fine. Et, plutôt que d’apparaître en «spécialiste de l’Afghanistan», il préfère se définir comme un «grand paresseux»: «J’aime beaucoup ne rien faire, lâche-t-il dans la conversation. Malheureusement, je n’ai guère le loisir de me consacrer à mon passe-temps favori...»
A seconde vue. Thèmes en anthropologie. De Pierre Centlivres. Infolio, 366 p.
«L’ETHNOLOGUE NE DOIT JAMAIS SE CONFONDRE AVEC UN PAYS, UNE TRIBU OU UN THÈME. LE PROPRE DE SON APPROCHE EST AU CONTRAIRE DE POUVOIR COMPARER.» Pierre Centlivres
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