OPINION
Pierre Dessemontet: «Limiter la population serait une absurdité»

Par Kevin Gertsch - Mis en ligne le 26.09.2012 à 13:57

Le géographe de l’EPFL fustige l’initiative d’Ecopop visant notamment à freiner la croissance démographique provoquée par l’immigration dans un but environnemental.

Début août, l’Office fédéral de la statistique annonçait que le cap des 8 millions d’habitants serait franchi cet été en Suisse. La barque suisse est-elle trop pleine? C’est ce que pensent les membres de l’association alémanique Ecopop (Ecologie et population) qui devraient, d’ici au 3 novembre, faire aboutir leur initiative «Halte à la surpopulation – oui à la préservation durable des ressources naturelles». Une vision nostalgique du pays, non dénuée d’effets pervers, dénonce Pierre Dessemontet, spécialiste en démographie à la Communauté d’études pour l’aménagement du territoire de l’EPFL.

La surpopulation guette-t-elle la Suisse?

Malheureusement, aucune définition scientifique n’éclaire un concept qui paraît bien flou. Selon moi, on est toutefois clairement dans l’ordre du mythe lorsqu’on parle de surpopulation. Les Pays-Bas comptent 15 millions d’habitants sur un territoire plus exigu que le nôtre. Cela n’en fait pas un pays invivable. Au contraire, la qualité de vie y est excellente et les paysages y sont préservés. Dès lors, limiter la population en Suisse serait une absurdité, d’autant que la croissance démographique se révèle être d’une importance capitale pour le pays à l’heure actuelle.

En quoi est-elle bénéfique?

Elle assure la pérennisation de l’Etat social. Si, il y a dix ans, on n’arrêtait pas de parler du rehaussement de l’âge de la retraite pour assurer les rentes de vieillesse, la question a totalement disparu du débat public aujourd’hui. L’accroissement de la population est en effet majoritairement le fait de migrants européens, hautement qualifiés et en bonne santé, qui assurent la viabilité financière de nos assurances sociales. Sans parler des rentrées d’impôts. Elles ont aussi été dopées par cet afflux d’étrangers gagnant très bien leur vie. Globalement, tous nos budgets sont bénéficiaires depuis cinq ans grâce à eux.

L’initiative d’Ecopop est donc dangereuse pour la Suisse?

Clairement! La croissance démographique doit permettre, dans les vingt prochaines années, d’amortir les effets délétères liés à l’entrée en retraite des babyboomers. Si l’initiative devait être acceptée en votation populaire, on assisterait à une hausse notoire des cotisations sociales et des impôts. En outre, on courrait à la décroissance, faute d’une force de travail suffisante. Cette situation entraînerait la paupérisation et la dégradation des conditions de vie d’une grande partie de la population comme cela fut le cas dans les années 30. D’une manière générale, les membres d’Ecopop défendent une vision nostalgique d’une Suisse à 4 millions d’habitants, rurale et préservée, sans mettre en garde face aux effets pervers de cette conception.

C’est là le principal argument des initiants: la hausse de la population entraîne le bétonnage massif du territoire et nuit à l’environnement. Qu’en pensez-vous?

C’est une affirmation totalement fallacieuse! Alors que la population a augmenté modérément entre 1975 et 2005, la consommation de l’espace a pris l’ascenseur durant la même période. On a construit partout des maisons individuelles en périphérie des villes, grignotant peu à peu le paysage. Le problème provient du fait que les cantons et la Confédération n’ont pas pris leurs responsabilités pour limiter ce phénomène à temps, et non d’une quelconque surpopulation.

Comment dès lors gérer au mieux la pression démographique sur le territoire?

Je le résumerai en un mot: construire. Mais pas n’importe où ni n’importe comment. Enormément de ménages auraient été heureux de rester en ville s’ils avaient pu y trouver un logement. On ne leur en a pas donné la possibilité. Pourtant, il y a énormément de zones urbaines qui ne sont pas ou peu bâties, à l’instar des friches industrielles. Il s’agit de les réhabiliter pour faire place à des appartements tout en les plaçant sur des nœuds de transports publics, de sorte à ce que la mobilité soit facilitée. On parviendra ainsi à développer le pays sans empiéter sur les espaces non construits. Mais pour qu’un tel programme puisse être mis en œuvre à l’échelle nationale, la Confédération et les cantons doivent faire preuve d’une volonté commune.

Le pays arrivera-t-il tout de même un jour à saturation?

Préserver le paysage, on peut le faire avec 10 millions d’habitants. Il suffit simplement de s’en donner les moyens. Au-delà, il est encore trop tôt pour donner une réponse.

 

PROFIL - PIERRE DESSEMONTET

Né en 1969, Pierre Dessemontet est docteur en géographie économique. Collaborateur scientifique auprès de la Communauté d’études pour l’aménagement du territoire (CEAT) de l’EPFL, il est également fondateur et codirecteur de MicroGIS, une société active dans l’analyse spatiale.

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