«Ce que fait Pierre Keller n’est pas pornographique. Ce serait plutôt de l’antiporno. (...) Il fait fonctionner notre imagination. Mieux: il me fait rêver», écrivait Jean Tinguely en 1986 pour une exposition des polaroïds signés Keller au Musée de l’Elysée à Lausanne. Plus de vingt ans plus tard, les photographies, affiches et peintures que, à quelques mois de quitter sa seule maîtresse – l’Ecole cantonale d’art de Lausanne (Ecal) –, son directeur Pierre Keller expose en ses murs font preuve de la même magie jubilatoire et créative. Pas traces des culs de chevaux de la série Horses, trop souvent caricaturés, mais place aux frôlements de corps mâles, aux vibrations de l’attente, à l’épure des formes dans les affiches et les peintures, à l’humour avec le fameux Kilo-Art, à la poésie mélancolique de la série sur porcelaine Piacere, inspirée de Il piacere de Gabriele d’Annunzio. Bref, place à Pierre Keller l’artiste. Si les œuvres montrées à l’Elac (l’Espace d’art contemporain lausannois sis dans l’Ecal) datent principalement des années 70 et 80, Pierre Keller, 65 ans, n’a jamais cessé d’être un créatif dans l’âme et imagine sans peine une nouvelle carrière.
Exposer vos œuvres à quelques mois de votre départ de l’Ecal, est-ce une manière de rappeler à vos étudiants que vous n’êtes pas simplement leur directeur?
Entre autres. Mes étudiants ne connaissent pas mon travail. D’ailleurs personne ne connaît mes travaux de graphiste! Ma vie s’est partagée bizarrement: jusqu’à 20 ans, j’ai étudié. Entre 20 et 45 ans, j’ai travaillé comme artiste et éditeur d’art. Entre 45 et 65 ans, j’ai fait de l’enseignement, à Aigle puis à Lausanne. Ma quatrième période, jusqu’à mes 80 ans, s’amorce à peine et j’espère qu’il y aura une cinquième tranche de vie entre mes 80 et mes 100 ans, qui sera celle du souvenir.
Que ressentez-vous en revoyant ces œuvres datant des années 60 et 70?
C’est toute ma vie! Ces polaroïds montrent des gens qui ont fait partie de mon existence et me rappellent des moments, des souvenirs, des morts. C’est une manière de faire le point, de me poser certaines questions – Ai-je loupé ma carrière d’artiste? Aurais-je pu être plus connu? Vais-je l’être plus? Tout est ouvert.
Est-on meilleur directeur d’une école d’art si on a soi-même été artiste?
La seule manière d’être un directeur d’une école d’art, c’est de connaître le métier. Pour ma succession à l’Ecal, je suis persuadé qu’il ne faut pas un historien d’art, mais quelqu’un qui soit encore meilleur que moi, mieux organisé, qui ait beaucoup plus de contacts, qui soit beaucoup plus patron, plus créatif et beaucoup plus à l’écoute des jeunes! Si, si, c’est possible! Il faut mettre un jeune, comme au Musée de l’Elysée, qui va se jeter làdedans. On peut aussi prendre six personnes pour me remplacer – une pour la direction administrative, une pour la direction artistique, une pour l’organisation pédagogique, l’autre pour les affaires internationales, une pour le sponsoring et le rayonnement! Trêve de plaisanterie: je suis persuadé que l’Etat de Vaud trouvera quelqu’un de fantastique et d’engagé comme je l’ai été. Je ne participe pas au choix, ce qui est absurde et imbécile, mais tant pis, j’aurai suffisamment le temps de me moquer de la mauvaise personne qu’ils choisiront, si ce devait être le cas!
Quel regard jette Pierre Keller directeur de l’Ecal sur Pierre Keller l’artiste?
Quand je vois ce qui se passe en art contemporain, je me dis que j’aurais dû continuer, je serais peut-être célèbre dans la peinture géométrique suisse ou la peinture cinétique européenne! Ou la photographie, car j’ai été parmi les premiers à en faire. C’était un peu embêtant d’être parmi les premiers, dans les années 65 à 70, la photographie était encore un art mineur et les galeries avaient de la peine à prendre la discipline au sérieux. Mais tout est possible, il me reste encore trente ans! Je ne serais pas contre une deuxième carrière. Dans l’immédiat, ce qui m’intéresse, c’est la réaction des gens à mon exposition – du public, des étudiants et des professionnels. Le monde de l’art revient beaucoup aux années 70, et certains amis me prédisent que je vais continuer ma vie en vendant mes petites cochonneries dans le monde entier!
En poursuivant dans la veine photographique qu’on voit dans l’exposition?
Oui, j’ai des idées en photographie, toujours dans cette tendance sexuelle et intimiste. Regardez les photos de Thomas Ruff, j’ai fait cela il y a longtemps déjà! Je ne vais pas me lancer dans la nature morte ou les paysages; il y en a qui font cela mieux que moi! Mais j’ai des milliers de projets: je vais m’occuper du futur Musée des beaux-arts de Lausanne, plusieurs maisons m’ont déjà demandé de travailler avec elles; j’ai des demandes d’enseignement de grandes écoles. Et pourquoi pas créer une école, ailleurs qu’à Lausanne bien entendu?
Arriverez-vous à tourner la page Ecal?
Quitter mes étudiants sera le jour le plus triste de ma vie, c’est clair!
Qui sont les jeunes gens de vos polaroïds? Des amants? Des modèles?
Je n’ai jamais travaillé avec des modèles, contrairement à Mappelthorpe que j’ai bien connu. Chez moi, tout était imprévu, dans des lieux interlopes ou chez des gens que j’ai suivis ou qui m’ont suivi. Des gens qui ont fait partie de mon entourage, dont beaucoup sont morts. C’est pourquoi, l’ensemble de mes 4000 polaroïds tient lieu du journal intime de dix ou quinze ans de ma vie.
Haring, Basquiat, Mappelthorpe, tous mouraient dans votre entourage américain des années 80. Comment avez-vous survécu?
C’est pour cela que j’ai quitté New York en 1983! C’était terrible, j’étais paniqué. Je ne suis pas tombé dans la drogue et je revenais régulièrement en Suisse, ce qui m’a aidé à garder les pieds sur terre. Je n’ai jamais, sans jeu de mots, perdu les pédales.
Pourquoi photographier le sexe? Pour provoquer?
Il y a des gens qui sont oversex, d’autres qui sont undersex. Moi, j’aime les bons vins, la bonne chère, les cigares, baiser, les bons coups. Et puis, la nudité dans l’art, c’est énorme! Regardez Bacon! Ce n’est pas facile de travailler le nu, on tombe vite dans le banal à la Hamilton. Je ne suis pas un voyeur: j’avais mon Polaroïd dans la poche de mon pantalon de l’armée américaine; parfois, je le sortais, souvent, je passais à l’acte. Il fallait que je participe.
Le corps féminin ne vous a jamais inspiré?
Rarement. Dans le milieu gay américain, il n’y avait pas trop de filles. C’est une question de pudeur aussi; c’est plus facile pour moi avec un homme. Mais, si une femme me demandais de poser pour moi, je serais curieux de savoir ce qu’elle m’inspirerait.
Comprenez-vous que vos images aient pu choquer, et même qu’elles choquent encore?
C’est dire, j’ai même enlevé de l’exposition certaines images de sexes en érection qui auraient pu choquer. Je me demande si ce n’était pas plus facile avant que maintenant. Je crois qu’on va vers un retour de la morale, de la pudibonderie. Je n’aurais jamais fait d’autocensure avant. J’ai toujours cherché à me faire plaisir, pas à provoquer.?
«Travaux de 1965 à 2010». Renens, Elac, Espace lausannois d’art contemporain (dans l’Ecal). Du 25 février au 23 avril. www.ecal.ch
PROFIL
PIERRE KELLER
1945 Naissance à Gilly (VD).
1965 Diplômé des Beaux-Arts de Lausanne.
1968 Bourses fédérales des beaux-arts et des arts appliqués.
1973 Enseigne au Collège d’Aigle.
1975 Biennale des jeunes, Paris.
1979 Enseigne au Gymnase du Bugnon à Lausanne.
1983 Biennale de São Paulo.
1991 Délégué du Gouvernement vaudois au 700e anniversaire de la Confédération.
1995 Directeur de l’Ecal.
2004 Professeur titulaire à l’EPFL.
Fin 2010 Quittera l’Ecal.
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