L'Hebdo;
2005-05-04 Pierre Keller le roi soleil de l'ECAL
Par Florence Schmidt
Rien ne résiste à Pierre Keller. Ses armes? Un tempérament opiniâtre mâtiné d'un grain de folie téméraire. En dix ans, l'ambitieux directeur de l'Ecole cantonale d'art de Lausanne a hissé cette institution au rang des écoles d'art les plus réputées d'Europe, grâce à une stratégie singulière: diriger son école «comme une entreprise».
A 60 ans, ce zurichois d'origine dresse le bilan d'une carrière à multiples facettes. Jeune artiste sans le sou, il s'improvise marchand d'art ou même chauffeur de taxi. Devenu professeur d'art au Gymnase du Bugnon, il tâte aussi de la politique sous la bannière radicale. Délégué vaudois au 700e anniversaire de la Confédération, il sera précurseur du mariage de l'art et du marketing. Son merchandising d'objets illustrés par Tinguely ou Ben donne du ressort à l'événement et les images d'Epinal de la Suisse deviennent tendance.
Provocateur impulsif, parfois arrogant, Pierre Keller ne rechigne pas à donner des coups de pied dans la fourmilière. Et tant pis si son franc-parler dérange. «Je comprends qu'on puisse me détester, c'est plutôt bon signe! Plaire à tout le monde c'est tellement plat.»
Aujourd'hui, ce travailleur forcené parcourt le globe pour faire rayonner l'ECAL. Grâce à sa pépinière de talents, il est sollicité par les plus prestigieuses maisons d'édition de design, les musées réputés lui font une haie d'honneur et les grandes écoles asiatiques ou américaines le plébiscitent, tout comme les multinationales (Coca-Cola Atlanta ou Nespresso). Pour rallier les récalcitrants à sa cause, le trublion a une botte secrète : une invitation à dîner à son domicile de Saint-Saphorin. Imparable. |
«Je ne mâche pas mes mots et j'assume!»
Ses Proches
Claude Nobs
Le directeur du Montreux Jazz Festival, «son ami de 30 ans», partage son goût du risque et le même enthousiasme. A eux deux, ils ont attiré sur sol vaudois les plus grandes pointures du design et de la musique. Membre du conseil de fondation du Festival de Montreux, Pierre Keller orchestre la création des affiches, pour lesquelles il a sélectionné les plus talentueux comme Keith Haring, Niki de Saint Phalle ou Andy Warhol. «Ses qualités? La franchise et la force de caractère. Rapide dans la prise de décision et efficace, il est aussi abrasif. Nous pouvons avoir des engueulades homériques, mais nous ne sommes pas rancuniers tout est oublié aussi vite et nous redevenons les meilleurs amis du monde», s'amuse Claude Nobs.
Jacques Scheuchzer
Cet homme d'affaires vaudois a créé le club gastronomique de Lausanne qui réunit régulièrement ses 25 membres autour des meilleures tables. Pierre Keller et l'avocat Georges Muller comptent parmi les fidèles de ces rendez-vous d'épicuriens.
Philippe Rochat
Lorsque le grand chef reprend le restaurant de l'Hôtel de Ville en 1996, Pierre Keller lui prête des toiles de maître pour que le décor de ce temple de la gastronomie soit à la hauteur du talent de son ami. Depuis, l'établissement de Crissier est devenu sa cantine, son QG de réseautage. Ses étudiants planchent d'ailleurs sur les cartes des plats et des vins de Philippe Rochat et de nouveaux projets d'aménagement seraient même sur le gril...
Andrée Hauser
Très proche de sa soeur aînée, il la considère comme sa confidente. «Depuis tout petit mon frère savait déjà ce qu'il se voulait. Il a un coeur en or, prêt à tout donner pour aider ses amis. Mais si une tête ne lui revient pas, il peut être virulent.»
Nicolas Rochat
Membre du Conseil de l'ECAL, le directeur de l'agence de conseil en communication WGR à Lausanne est sans doute son ami le plus dévoué: «Je peux l'appeler à 4 heures du matin. Si j'ai un problème, Nicolas viendra me chercher au bout du monde.»
ses refuges
Saint-Saphorin
C'est dans son nid d'aigle avec vue sur le lac - une superbe maison de vigneron du XVIIIe, dotée de deux étages de cave - que ce grand amateur de vin vient se ressourcer. «Mon lit et ma baignoire (la salle de bain est signée Starck) sont orientés sur le lac, je ne vois rien de plus apaisant.» Hôte réputé pour sa cuisine et ses fêtes, il a fait installer une cuisine italienne Boffi et une rôtisserie dans une dépendance ouvrant sur le jardin. Quant à sa collection d'oeuvres phénoménales, elle réunit les signatures les plus cotées, de Ben à Balthus.
Paris et Verbier
Pierre Keller aime flâner dans le quartier de la Butte Montmartre où il a un appartement. Même s'il vient de vendre son chalet de Verbier, ce bon vivant reste attaché à la station valaisanne, séjournant au Rosalp, aux premières loges pour déguster la cuisine de son ami Roland Pierroz.
son équipe
Les chefs
Nommé directeur de l'ECAL dans un climat orageux, Pierre Keller a su s'entourer de responsables de départements inspirés: Lionel Baier pour le cinéma, Pierre Fantys pour la photo, ou François Rappo, à la tête de la communication visuelle ont largement contribué à asseoir la répu-tation de l'école.
Les artistes-enseignants
Etoile montante du design européen, Ronan Bourroulec donne des cours en design industriel aux étudiants post-grade. John Armleder et Fabrice Gygi comptent parmi les artistes suisses de renommée internationale qui enseignent au sein de l'ECAL. Mais Keller sait aussi convaincre les stars au-delà de nos frontières: Guido Mocafico, les frères Campana, Natacha Lesueur, ou Richard Hutten se sont, eux aussi, prêtés au jeu du workshop avec les étudiants.
Alexis Georgacopoulos
Responsable du
Département design industriel, nommé à 24 ans par un boss exigeant mais généreux «qui ne craint pas de partager son savoir».
ses relais locaux
Chantal Prod'hom
La directrice du MUDAC collabore étroitement avec Pierre Keller. Les deux amis s'appellent au moins une fois par semaine pour discuter de leurs derniers projets, des expositions ou des artistes en vue.
Peter Rothenbühler
Le rédacteur en chef du Matin, membre du conseil de l'ECAL est un allié de longue date de Pierre Keller: «Il m'a toujours soutenu, ce depuis l'époque où j'étais délégué vaudois au 700e et lui rédacteur en chef de la Schweizer Illustrierte.»
André Kudelski
C'est Pierre Keller qui a proposé au Conseil d'Etat de nommer le président de Kudelski SA à la tête du conseil de l'ECAL. «Il nous fallait un visionnaire à ce poste.»
Patrick Aebischer.
Le président de l'EPFL (nommé en 2000) a su métamorphoser et dynamiser son institution. Ce qui rassemble ces deux meneurs? «Une stratégie qui vise à stimuler les interactions entre la société, l'industrie et le monde académique. Pierre Keller a été nommé professeur à l'EPFL en mars 2004, rattaché à la Faculté ENAC. «Nous avons conclu des accords entre l'EPFL et l'ECAL, association qui présage des synergies phénoménales, conjuguant design et technologie. Si seulement l'ECAL pouvait quitter la HES pour rejoindre l'EPFL!»
Josef Zisyadis
«Je suis un radical atypique. Souvent, je me sens proche des arguments de la gauche. Je trouve que mon ami Josef - conseiller national popiste - a fait de bonnes choses pour le canton.»
Anne-Catherine Lyon
Passionnée de design, la cheffe du Département de la formation et de la jeunesse soutient la plupart des projets de Pierre Keller, mais il lui arrive de le sermonner pour ses déclarations provocatrices. «Il y a peu de leaders en Suisse romande mais chez elle je sens un grand avenir politique. C'est une femme intelligente, dynamique, ouverte et travailleuse qui défend les intérêts du canton. Elle n'est pas du genre à céder aux chantages genevois.»
ses relais globaux
Ses Exposants
Jurée de diplôme à l'ECAL, Alice Rawsthorn, directrice du Design Museum de Londres, présente régulièrement les réalisations de l'école (les bottes-cul, la cuisine Boffi et les baguettes de chef d'orchestre). Quant à Paola Antonelli, la directrice du Département design du MoMA, elle présentera le projet «Risk» du Département design industriel en octobre prochain à New York. Le directeur de la célèbre Galerie Kreo à Paris fait lui aussi partie des fans de l'ECAL (il exposera dès novembre des projets d'étudiants avec Ronan Bourroulec).
Ses éditeurs
Les grands noms collaborent avec l'ECAL tels que Rolf Fehlbaum, directeur de Vitra, Patrizia Moroso, de la société éponyme ou Nadja Swarovski de la maison de cristal.
Ses inspirateurs
Jeune artiste il flirte avec le New York du Velvet Underground. Warhol, Christo, Mapplethorpe, Haring ou Tinguely, les plus grands lui ont apporté leur soutien.
ses rognes
HES-SO
«A l'origine, la HES-SO est un plus considérable, provoquant émulation et dépoussiérage pour les écoles impliquées. Malheureusement, son évolution me préoccupe et m'irrite. La gestion est de plus en plus lourde et la volonté de concentration s'exerce au détriment de la personnalité et de l'attractivité des écoles. De plus, le canton de Vaud, qui finance 45% de cette institution, ne peut faire valoir qu'une voix au sein du comité stratégique (les sept conseillers d'Etat qui constituent l'organe suprême). Cette distorsion provoque des tensions.»
Dans la problématique liée aux exigences de regroupement des filières d'art et de design, Pierre Keller ne s'est pas fait que des amis. Les directeurs de l'ESBA et de la HEAA de Genève lui reprochent notamment de tirer la couverture à lui. «Les écoles d'art du bout du Lac ne manquent pas d'air: tout ce qui est à elles est à elles, et tout ce qui est aux autres doit se partager avec elles. Je veux bien collaborer, mais pour mes étudiants, je préfère tisser des contacts avec Zurich, Eindhoven, Helsinki, l'Asie ou les Etats-Unis! Dans l'éducation, il faut cultiver les spécialisations. Regrouper les écoles d'art et de design sur un site unique, sous prétexte de rationalisation, et effacer leur identité est une idée absurde.»
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