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Pierre Simenon: Sans l’ombre d’un père

Par Isabelle Falconnier - Mis en ligne le 03.02.2010 à 16:02

Le fils cadet de Simenon, installé aux Etats-Unis, publie Au nom du sang versé, un premier roman très américain. Rencontre dans la ville de sa jeunesse, Lausanne.

Il n’est pas masochiste mais ça y ressemble: être le fils de Georges Simenon, l’homme aux 300 pipes, 400 livres et 10 000 femmes et publier, à 51 ans, un premier roman sans même prendre de pseudonyme, il faut oser. Pierre Simenon, né à Lausanne en 1959, fils cadet du père de Maigret, frère de John, de feu Marc et de feu Marie-Jo, livre au public Au nom du sang versé, thriller efficace et original racontant comment un avocat suisse installé en Amérique se retrouve, au décès de sa mère, à devoir prouver l’innocence de feu son père, accusé de collaboration.

Si l’hiver lémanique fait enfiler au résident de Malibu une chapka canadienne jusque dans les rues de Lausanne, il n’a pas froid aux yeux. «Mon patronyme me donne autant droit à de la visibilité qu’à des a priori et des attaques gratuites. Je fais avec. Mon livre est le premier roman d’un écrivain débutant, ni plus ni moins. Je n’ai jamais imaginé prendre un pseudonyme: je raconte justement l’histoire d’un type qui met sa vie en danger pour prouver l’honnêteté de son père!»

D’Echandens à Epalinges. Pierre naît lorsque Simenon habite le château d’Echandens. Sa mère, Denyse Ouimet, seconde épouse de Georges, est Canadienne. Dès 1964, ils habitent le fameux bunker d’Epalinges puis, dès 1974 et la séparation de Georges et Denyse, l’avenue de Cour puis la maisonnette rose des Figuiers, où Simenon finira sa vie avec Teresa, passée de femme de ménage à compagne. «J’adore Lausanne. C’est mon enfance. J’ai l’accent. J’ai gardé une demi-douzaine d’amis d’enfance. Quand je reviens ici, je bois du saint-saphorin et je mange des filets de perche. C’est ma madeleine. Autant que les marrons chauds de Saint-François, les petits chevaux d’Ouchy ou encore le marché du samedi à la Riponne avec mon père.»

Après des études en sciences économiques à Genève, il travaille chez Lombard Odier, part à Chicago pour un MBA en business, puis rempile avec du droit à Boston. «J’ai grandi avec l’Amérique dans la tête. Je suis né peu après le retour d’Amérique de mon père, dont il adorait les espaces et le mode de vie. J’ai grandi en mangeant des eggs and bacon au petit déjeuner et lisant Charlie Brown que mon père me traduisait.»

C’est sur une route du Vermont d’ailleurs, que Au nom du sang versé naît en 1996. «Je sortais d’une année terrible, il y avait eu la mort de ma mère en 1995, mon divorce, la mort de plusieurs proches. Comme, pour fuir tout cela, j’étais en train de devenir workacolic, je suis parti en voiture vers le Canada. Je pensais dicter un journal de bord, en fait j’ai dicté la trame de ce roman.» Dix ans et cinq versions plus tard, il tente de trouver un agent aux Etats-Unis, puis envoie son manuscrit chez Flammarion, en France. Qui l’accepte, le fait traduire et lui demande de le relire pour rendre la traduction «sienne».

Langue maternelle. Le résultat est un livre à la fois dur et nostalgique, sanglant et nerveux, avec anciens nazis reconvertis, trahisons familiales, banquiers genevois compassés et tueurs en série sans états d’âme. Non, le style n’est pas héréditaire: sans aspérité, lisse et quelque peu anonyme (encore?) chez Pierre Simenon, il se met au service de l’histoire. On y cherche des clés de lecture lorsque le fils du roman se retrouve à fouiller la cave d’une grande villa moderne sur les hauts de Lausanne. «Il y a forcément des liens. Moi aussi, à la mort de ma mère, j’ai été plus ému que je l’imaginais et j’ai travaillé dans une banque à Genève, mais ce livre n’est pas mon histoire.» Georges Simenon a aussi été en butte à des insinuations d’antisémitisme. «Je n’ai jamais eu le moindre doute, mais je me suis projeté dans une situation où j’aurais été confronté au doute. Et j’ai toujours été fasciné par ces anciens nazis planqués en Amérique du sud.»

Passionné d’histoire, il passe un an et demi à faire des recherches historiques entre Berlin et Cracovie. «Chez des auteurs que j’admire, Le Carré ou Crichton, pas un nom de rue n’est faux.» Au nom du sang versé est écrit en anglais. «C’est comme ça qu’il m’est venu. Je vis aux Etats-Unis depuis presque autant de temps que j’ai vécu en Suisse. Ma femme est Française, mais je rêve et je pense en anglais, sauf lorsqu’il s’agit de choses affectives.» Il s’attendait à un «barrage d’insultes» à la sortie du livre. «Cela n’a aucun sens de me comparer à mon père. C’est déjà difficile et cruel de comparer n’importe quel écrivain à Georges Simenon, alors un débutant...»

L’Atlantique entre eux. Il a rencontré sa femme Lili, avocate, dans la maison de son frère à Porquerolles en 2001. Après une semaine, elle a accepté de le suivre en Californie. «Vous vous rendez compte?» Ils ont un fils, Liam, trois ans. C’est son troisième mariage, son premier enfant. Comme son père, il a «un pied fermement planté de chaque côté de l’Atlantique». Le 4 juillet, le drapeau américain flotte devant sa maison de Malibu, le 14 juillet, les lions dorés de la Normandie de sa femme et le 1er août, le Liberté et Patrie du canton de Vaud. Démocrate fervent, il a été parmi les premiers supporters d’Obama – ce qui lui a valu des vœux de fin d’année signés de la main même du président. Passionné de plongée, il a des requins polynésiens tatoués sur les bras et le dos. «Je regardais Flipper, Cousteau puis les Dents de la mer. Je plonge depuis 33 ans.»

Depuis qu’il est père, sa vie a changé. «Je suis devenu incroyablement plus émotif. J’ai pleuré en regardant Gran Torino.» Son frère aîné Marc est mort d’une chute accidentelle en 1999. Sa sœur Marie-Jo s’est suicidée en 1978. Reste John, son frère et parrain, qui habite dans les hauts de Lausanne et gère les droits de leur grand écrivain de père. «Etre le cadet? C’est une relation plus facile. Mon père avait plus de temps.»

La maison d’Epalinges a été vendue en 2008. Teresa, la dernière compagne de son père, avec laquelle Pierre a toujours vécu, a disparu deux ans après la mort de Georges. Sans doute retournée dans sa famille en Italie. «On a essayé de la retrouver...» Les cendres de la mère de Pierre, Denyse, dont il était «peu proche», dépressive, ont été répandues dans plusieurs mers, dont l’océan Atlantique. Pierre, ses requins tatoués sur le corps, s’y plonge aussi souvent qu’il peut.

Au nom du sang versé. De Pierre Simenon. Flammarion, 380 p.

 

REPÈRES

SIMENON, GEORGES & FILS

1903 Naissance de Georges à Liège.

1939 Naissance de Marc, fils de Tigy, sa 1re épouse.

1945 Rencontre Denyse Ouimet, sa 2e épouse.

1949 Naissance de John.

1953 Naissance de Marie-Jo.

1956 Arrivée en Suisse.

1959 Naissance de Pierre à Lausanne.

1964 Denyse quitte Epalinges, remplacée dans la vie de Simenon par Teresa.

1978 Suicide de Marie-Jo.

1989 Mort de Georges.

1992 Pierre diplômé en droit à Boston.

1995 Mort de Denyse Ouimet, mère de Pierre.

1997 Se consacre à la plongée et à l’écriture.

1999 Mort de Marc Simenon.

2010 Parution de Au nom du sang versé.





Tags: Simenon,

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